Revue des Revues

lundi 5 septembre 2011
par  Wullens (Maurice)

Les Cahiers d’Aujourd’hui ont consacré un superbe numéro spécial à Octave Mirbeau. Excellente idée, réalisée presque parfaitement. Un beau cahier, sur papier solide : presque un volume. Des collaborateurs tous intéressants. Plusieurs photographies du grand écrivain ; un fac-similé de manuscrit « Aux soldats de tous les pays », publié jadis dans l’unique numéro d’une revue La Rue, consacré à la révolution russe de 1905. (Notons au passage que cette page seule, foncièrement antimilitariste, ruine la sotte prétention de quelques jean-foutres voulant nous persuader que Mirbeau renia avant sa mort ce qu’ils appelaient ses erreurs. Ils purent séquestrer l’écrivain, truquer ses derniers moments, se démener inquiets et fébriles, voire même, en beaux saligauds qu’ils étaient, pisser sur sa tombe encore entrouverte. Il n’importe : nous relirons, nous, Aux soldats de tous les pays ou telle page de la « 628-E8 », du Calvaire, de Dingo, de l’Abbé Jules et nous sentirons bien, malgré tous les Hervé et autres gendelettres, combien Mirbeau fut, de tout son cœur, des nôtres.)

Retenons le début de l’article d’Ernest Tisserand qui nous le prouve encore : « La guerre. Une popote. Une popote d’étapes. Abruti par trois mois de Somme et par le terrible hiver de 1917, je me trouve selon le hasard des mouvements, à la table d’un commandant qui, dans le civil, préside un tribunal bien parisien. Précisément, il ouvre les journaux.

— Tiens, cette crapule de Mirbeau… il est mort. »

Et la fin de celui de Charles Vildrac nous rapportant quelques paroles de Mirbeau. « Il nous prit à l’écart, Werth et moi, et nous dit, en maîtrisant mal sa nervosité : « Je suis ennuyé ! Voilà un garçon que j’aime beaucoup — et il désignait son jardinier — ; il est très consciencieux, intelligent, amoureux de son métier ; et de plus, il est très sensible. Ce matin, j’ai eu un mouvement d’impatience ; je l’ai rudoyé… J’ai peur de lui avoir fait de la peine. » Voilà qui montre mieux, beaucoup mieux que de longs commentaires et de savantes analyses, l’immense bonté, l’infinie générosité de cette « crapule » comme disait élégamment le commandant X… Lui qui envoyait au bagne, voire au poteau d’exécution, des jeunes soldats par dizaines et par centaines n’était pas une crapule. Oh, non ! Il doit même avoir la Légion d’honneur, n’est-ce pas. Tisserand ? Seulement, nous cherchons en vain parmi la langue française et même la langue verte, des mots assez vengeurs et cinglants pour qualifier cette brute galonnée, trop lâche même pour mériter le nom de crapule.

Léon Werth étudie le pessimisme de Mirbeau. « Nul n’était plus sensible que lui au magnétisme de l’individu. Mais quel que fut l’homme inconnu qu’il voyait pour la première fois, il le parait d’extraordinaires qualités. Il attendait tout de lui… Contradiction bien naturelle : cette même générosité qui accordait tant dans l’excitation du premier contact refusait tout dès que s’était révélée la bassesse ou l’inertie du personnage. Mais qu’il fût à nouveau en contact avec celui qui l’avait déçu, qu’il avait placé si haut et qui, à l’expérience, lui semblait tomber de si haut, Mirbeau souffrait de son propre jugement et n’en accordait point la rigueur au sentiment qu’il avait de toute présence humaine. Voilà ce que les âmes basses ne peuvent comprendre, voilà pourquoi elles n’ont vu en Mirbeau qu’un homme violent, incohérent dans ses sympathies et ses haines…

Il pouvait se réfugier dans les jardins et contempler les fleurs. Mais il ne savait pas oublier les hommes. Tant qu’il eut conscience, il les espéra simples et bons et ne se résigna jamais à accepter la moyenne combinaison, dosée selon l’usage social, des vertus hypocrites et des sadismes et huis-clos. C’est dans cette non-acceptation et dans l’oscillation jamais diminuée entre ce qu’il espérait des hommes et sa déception qu’est peut-être la grandeur et et le tragique de sa vie… »

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Le Néo-Naturien (Juillet-Août) a cru bon de publier des Aphorismes d’un philosophe genevois et fumeux, nommé Camille Spiess. En voici un échantillon : « Le péché, la coulpe sociale, la monstruosité initiale de l’impureté ethnique, est le mal romantique (qui est la dualité hybride, psycho-sensuelle ou l’antinomie psychophysique) de l’âne (sic) sémitique ou la bride de l’animal domestique et hybride, qui est toujours lié et souillé par la tache sociale ou l’attache préputiale du sang (qui est le sang charnel, temporel, rituel, criminel, du métis inhumain et chrétien, qui est moitié homme et moitié femme ou ni l’un ni l’autre) crucifié, croisé, coupé, sanglant ou circoncis !!!

Je m’excuse auprès des camarades qui n’auront sans nul doute pas compris plus que moi. Mais j’ai voulu leur montrer en quoi consistait actuellement le fin du fin de la philosophie. Avec les poèmes dadaïstes (ou tataïstes) dont le leur ai déjà soumis des exemplaires, voilà qui fait un joli ensemble. Et je ne puis que regretter que le camarade Henri Le Fèvre, faisant ordinairement preuve de plus de bon sens, se soit laissé attraper lui aussi, par ces snobs en mal de réclame.

Combien j’aime mieux les simples et robustes Constatations de Gérard de Lacaze-Duthiers, en tête du même numéro. Cela ne possède aucune qualité littéraire, me dira-t-on ? Eh bien, alors, flûte pour la littérature !

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Lucifer qui publie son premier numéro (1, rue de l’Abbaye-d’Ainay, Lyon), donne sous la signature de Diogène des propos : Eve, sans feuille, assez rosses et amusants :

L’amour comme un ivrogne est obligé de marcher pour rester debout ; quand il s’arrête, il tombe.

Il faut deviner une femme : mais ne soyez pas trop perspicace, pour votre repos et dans votre intérêt.

Le cœur est une fleur dont les racines sont dans le ventre.

Ce sont les vieilles jambes qui courent le plus vite aux rendez-vous.

Les petites ruptures, en amour, renforcent le câble.

Une femme n’est immobile que morte.

Il n’y a qu’un homme pour une femme ; mais ce n’est pas toujours le même.

Etc. Mais que mes gentilles lectrices se rassurent je ne prends pas à mon compte toutes les méchancetés de Diogène. Et même je conviens volontiers que toutes ces remarques s’appliquent aussi bien aux hommes, dont je suis.

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La Revue de l’Époque (juillet), publie de fort beaux poèmes de Tristan Rémy. Voilà de la littérature moderne, telle que je l’aime. Des images neuves, des recherches rythmiques, mais toujours des choses claires, que je puis comprendre. Et non pas le nouveau pour l’amour du nouveau, même quand il est totalement incompréhensible (vous verrez que l’un de ces jours quelque sur-dadaïste inventera quelque moyen de manger par les oreilles, ou par les yeux, pour ne pas faire comme tout le monde.)

Mais revenons au point de départ. Tristan Rémy est un poète, un poète moderne. Voici le commencement de la pièce intitulée : Ennui.

Il fait froid :
les autos grelottent en courant sous la pluie
et les arbres ébouriffent leurs quatre plumes
et font la poule
endormis sur une patte.
 
Devant la porte, à l’asile de nuit,
le pauvre diable de bec de gaz n’a pu entrer.
Debout, il sommeille.
en regardant ses pieds qui marinent à l’eau
douce
et les étoiles tombées,
comme lui,
dans le ruisseau.
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Clarté a consacré un cahier cahier (2 août) à l’Oubli de la guerre. Il comprend notamment un beau conte de Barbusse : La chanson du soldat, des pages gouailleuses et vengeresses de Jean Galtier-Boissière : Les héros, L’adjudant Le Poiss.

Il y a aussi des notes poignantes : Artois 1915, de Raymond Lefebvre, terminées par ce cri de révolte : Je suis fier d’être Français, rien que pour pouvoir dire, en pensant à tout cela, ce mot intraduisible en toute autre langue du monde, et qui exprime tous les sentiments sur ces choses MERDE !

Même constatation — ou presque — sous la plume de René Arcos qui finit une page intitulée l’Oubli par ces lignes désabusées : (Un homme, un antimilitariste, est parti à la guerre, malgré ses serments. Il est tué. Sa femme le pleure, puis l’oublie.)

« Puis vint le tour de Jeannot » « J’en fais le serment, celui-là n’ira pas ! » avait dit son père. Bah ! Pour combien d’autres la-t-on dit ? Il y a les affaires, la situation acquise, les gens du quartier, ceux parmi les amis qui ne comprendraient pas, maints soucis en perspective. Qu’il parte ! Ça arrangera tout. Le gosse fait son sac. La caserne peut compter sur lui. Jeannot est parti, comme son père, comme moi, comme nous tous. Jean-foutres que nous sommes. Il est venu en permission avec une belle chéchia et sa mère était bien heureuse d’avoir au bras un tel lapin. Avant qu’il ne reparte, son beau-père, qui est un brave homme, l’a emmené avec des copains à je ne sais plus quelle fête grouillante de quartier, et ils sont montés sur un manège, et ils se sont entassés dans un énorme vase de nuit — que c’était drôle ! — qui tournait, qui tournait aux cris furieux d’un orgue épileptique.

Et plein la chaussée, L’humanité spectatrice se bidonnait de les voir faire les fous dans leur grand pot de chambre.

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J’ai déjà relevé avec étonnement certains passages des Libres Propos (3, rue de Grenelle, Paris). C’est avec plaisir que j’épingle aujourd’hui les lignes suivantes : « Je veux bien considérer cette sorte de frise à l’antique, que l’éloquence a déjà plusieurs fois dessinée. Vaillant et de Mun, tous deux vénérables par l’âge et par la fidélité à soi, s’avancent l’un vers l’autre et s’embrassent. Certes, cela est immédiatement beau ; mais par réflexion je ne puis méconnaître que l’un des deux sacrifie plus que l’autre. Car le noble réalise ici ses espérances et reçoit le serment du prolétaire, mais le prolétaire ne reçoit aucun serment. Ce qui est nié, en ce sacrifice, c’est tout ce que le prolétaire affirmait de tout son vouloir depuis qu’il affirmait quelque chose, c’est-à-dire justice, égalité, paix, fraternité entre les hommes. Ce qui est affirmé au contraire, c’est ce que l’officier de cuirassiers affirmait de tout son vouloir depuis qu’il affirmait quelque chose, c’est-à-dire pouvoir fort, illégalité, guerre. L’un abandonne tout, et l’autre prend tout. L’un se pose et l’autre s’immole. L’un arrive au moment espéré. Vautre au moment redouté. »

Certes, cela ne casse rien : je le pense comme toi, ami lecteur. Le spectacle ne fut pas beau mais douloureusement triste. Et j’incline, comme Génold, à qualifier Vaillant « vieux caïman social-patriote » plutôt que respectable. Mais il n’empêche que ceci, sous une expression pondérée, modérée, dit exactement ce que nous pensons. Certaines personnes n’aiment pas être bousculées : félicitons l’auteur des Libres Propos qui cherche à les convaincre à sa manière, doucement, par le pur raisonnement.

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Albin écrit et édite lui-même des Croquis Brefs (chez l’auteur, 4, rue Chaumais, Lyon, 2 fr. la série de 10). Sont déjà parus : Rabindranath Tagore, Manuel Devaldès, Henri Zisly, Pierre Chardon. Idée intéressante mais exécutée, il me semble, d’une façon un peu étriquée. Trois petites pages, c’est bien peu pour étudier la vie et l’œuvre de Tagore. Il est vrai que pour d’autres, c’est assez. Et ceci m’amène à regretter aussi le choix, le voisinage de noms un peu trop disparates, le rapprochement d’individus de tailles vraiment trop inégales.

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Les Humbles réunissent sous le titre Littérature et Pognon des extraits d’articles de Tolstoï, Romain Rolland, Han Ryner, André Colomer, etc. (un franc, à la Librairie Sociale). On y combat le principe de la littérature alimentaire, envisagée comme un moyen d’existence. On y prône une littérature-distraction (n’est-ce pas camarades de l’Outil et la Plume ?) Littérature faite librement, en dehors de toute préoccupation monétaire, par cela même merveilleusement indépendante, vraiment pure et riche de sève vigoureuse. Cela plaira certes fort peu aux littérateurs professionnels. Mais cela m’importe fort peu.

En guise de préface, j’ai fait précéder ces pages d’une Lettre ouverte à Marcel Sauvage, au sujet de sa collaboration à l’Histoire de la guerre par les Écrivains combattants dont nous avons déjà parlé ici-même.

Maurice Wullens.