Le « vainqueur » meurtrier

, par  Marc (Henriette) , popularité : 4%

C’est une question qui intéresse particulièrement les femmes de savoir quelles modifications la guerre fit subir au caractère des hommes. Les restitua-t-elle à la vie plus brutaux ou plus las ? C’est à quoi ont tenté de répondre plusieurs ouvrages parus depuis la paix et récemment la Volupté de tuer de André Dax.

Ainsi généralisée d’ailleurs, la question est mal posée, les véritables guerriers, les mâles brutaux poussés par leurs instincts sont pour la plupart morts à la guerre — et c’est tant mieux — quant aux autres, leur faculté d’oubli sans laquelle on ne saurait vivre les a rendus à leurs compagnes ce qu’ils étaient, assez médiocres

Cependant on ne peut nier que la guerre ait marqué sur les esprits — ceux qui pensent — une telle empreinte que nombreuses sont les œuvres qui la rappellent.

La Volupté de tuer est encore tout plein, sinon des faits de guerre, de ses conséquences, mon collègue chargé de la rubrique des livres me pardonnera d’en dire quelques mots, pour ce qu’il apporte de nouveau en réponse à la question ci-dessus.

La guerre, démontre André Dax, réveille en l’homme ses instincts de cruauté, l’appel au meurtre reste entendu et le geste qui fut habituel pendant ces longues années ne s’oublie plus.

Son héros. Michel, après avoir pris aux tranchées le goût de la femme et de la volupté, sent peu à peu monter en lui le goût du meurtre et, trompé, tue son rival d’un geste quasi machinal, comme si trouer la chair et faire jaillir le sang de l’ennemi était encore chose normale et protégée par les lois.

Toutefois, le crime commis, la conscience lui revient. Se livrer à la justice des hommes ? lesquels sont dignes de juger ? mais il expiera de lui-même en allant mener en Extrême-Orient, loin de toute civilisation, une vie âpre et dure qui le relèvera à ses propres yeux. Plus tard, celle qui ne cessa de l’aimer, soldat ou criminel, le rejoindra et là, à l’aide de l’amour, il domptera la bête méchante que chacun porte en lui.

Il y a dans ce livre bien des digressions, notamment sur la survie des âmes qui, selon Michel, se perpétuent de générations en générations, apportant aux hommes l’hérédité brutale ou bienfaisante de leurs ancêtres.

Ce livre, écrit en une langue agréable bien qu’un peu monotone vaut d’être lu. André Dax a regardé et pensé avant de l’écrire, les pages où il décrit l’avenir lamentable de l’Europe voué à une décadence inévitable sont belles et profondes. Ses vues sur le christianisme qui « en dix-neuf siècles a failli trois fois au but de son fondateur » sont justes. Il est seulement à souhaiter à cet auteur probablement jeune un peu plus de rationalisme et qu’à l’avenir il étaie ses thèses sur des bases scientifiques plus solides.

Sa théorie est juste, la guerre a ressuscité le vieil homme : ces multitudes d’hérédités qu’une civilisation apparente avait refoulées au fond de l’inconscient durant ce bouleversement, comme à la suite de toute catastrophe intérieure ou extérieure. Point n’est utile pour ce faire que l’âme de ceux qui nous ont précédé sur cette planète s’incarne en nous. L’âme est un mot vide de sens. La survivance des cellules nerveuses et cérébrales suffit amplement, par l’hérédité des caractères acquis à transmettre à Travers les siècles les visions de meurtre et l’aptitude à les renouveler. Cela ne va pas, au reste, sans s’accompagner des terreurs ancestrales qui firent les dieux, l’âme et toute la métaphysique. Quant à la jalousie violente dont nous parle André Dax, comment s’étonner qu’elle renaisse en des organismes désaxés par la guerre et rejetés par elle dans la barbarie primitive ?

Au temps des premiers hommes, la guerre ou plutôt la lutte entre les tribus ou les animaux était intimement liée à l’instinct sexuel. Carpentier l’a démontré en une étude approfondie : La Guerre et l’instinct sexuel — Ce que François de Curel appelle « La danse devant le miroir » n’est autre chose que le besoin du mâle de paraître le plus fort devant la femelle de son choix. Durant les années paisibles, l’instinct s’est transformé et c’est la suprématie morale ou intellectuelle que l’homme a cherché pour conquérir la femme ; mais, qu’une secousse aussi forte que peut l’être une guerre de cette importance et le vernis que le christianisme, les moralistes, les philosophes de tout genre ont essayé de poser sur la machine humaine s’écaille et voici les vieux instincts mis à nu.

Il est puéril de s’étonner ou de s’insurger contre de telles évidences, nous ne serons jamais que de pauvres êtres pleins de contradictions et voués par leur nature même à de brusques retours vers la quasi-animalité qui fut notre lot.

Je sais, dans le peuple, des femmes qui se plaignent du changement fâcheux apporté par la guerre au caractère de leur compagnon. Il est aussi tardif qu’inutile de se lamenter, mieux aurait valu prévoir et aider le futur soldat à être un réfractaire logiquement révolté contre l’ordre imbécile et cruel qui devait lui faire perdre les notions chèrement acquises d’amour et de douceur qui firent de l’anthropoïde lubrique et féroce, un homme aimant et civilisé.

Souhaitons que la « prochaine » ne les trouve pas de même.

Henriette Marc.