Le bon grain et l’ivraie René Viviani-le-Menteur

, par  Génold , popularité : 4%

Le reniement n’est que l’une des formes du mensonge ; la plus basse peut-être. Marianne casquée a des goûts crapuleux et recrute volontiers parmi les renégats. La politique est une carrière qui exige le mensonge. On fait son droit ou sa médecine, en se souciant aussi peu de la veuve et de l’orphelin que de la douleur humaine, puis on promet le paradis aux foules… sans y croire naturellement. On prêche la Révolution, puis un beau jour on s’adapte. Le plus fort est alors fait. Voyez Millerand, voyez Briand… ou Viviani ; le procédé est le même, les carrières identiques : elles reposent sur le mensonge, que dis-je, elles sont elles-mêmes un long mensonge !

Je ne sais si René Viviani, enfant de l’Oranie ensoleillée, fut véridique en sa jeunesse. Ce qui est certain c’est que le soleil d’Afrique lui prodigua, dès l’âge le plus tendre, un goût immodéré pour la sagesse des sauriens, et lui permit ainsi d’être, dans le monde politique « celui qui est plus paresseux que Briand » ce qui n’est pas un mince éloge…

Né à Sidi-bel-Abbès, en 1863, d’une famille d’origine italienne, doué fort jeune d’une aptitude à bourrer le crâne de ses contemporains qui n’avait d’égale que sa « cosse » insurpassable et son désir d’arriver, René Viviani chercha une carrière conforme à son génie et ne tarda pas à la découvrir : il vint à Paris faire son droit.

Ayant appris à mentir selon Dalioz, et fait connaissance avec le quartier Latin, le jeune avocat s’en fut se faire inscrire au barreau d’Alger, qui en a vu bien d’autres. Mais les horizons coloniaux ne retinrent pas longtemps son attention. En 1893, Viviani est candidat dans le 5e arrondissement, candidat « Socialiste », s’il vous plaît, et il clame ses convictions révolutionnaires (sic) en de nombreuses réunions publiques. Les leçons de l’École de Droit avaient porté : Viviani-le-Menteur entrait dans la carrière. Il avait trente ans.

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Ce que fut cette carrière, tout le monde le sait. Sa première intervention à la Chambre fut en faveur des femmes. Viviani obtint que le beau sexe puisse s’enlaidir de la robe des gens de justice. On ne sait trop si ce fut là un progrès, mais ce qui est certain, c’est qu’ainsi le jeune parlementaire s’assura les suffrages féminins qui, bien que dépourvus d’officialité, ne sont point à dédaigner.

On a beaucoup parlé de l’éloquence de Viviani. L’ayant entendu à différentes époques, puis ayant passé ses discours au crible terrible de la lecture, je puis affirmer cette éloquence aussi creuse que surfaite. Le procédé est simple, il tient le milieu entre le mensonge grandiloquent des réunions publiques, et le mensonge étudié, châtié de la comédie judiciaire. Avocat et rhéteur, chicanons et gueulard de carrefour, il faut être l’un et l’autre pour réussir en politique, dans ce pays où des millions d’imbéciles s’hypnotisent volontiers sur un quelconque charlatan verbeux. René Viviani étant l’un et l’autre devait illustrer la République troisième, fille du verbalisme « révolutionnaire ».

En 1894, il défendait le journaliste J.-L. Breton, coupable d’avoir voulu sauver la tête de Vaillant (pas le vieux caïman social-patriote, non, relui qui jeta sa chimie vengeresse à la tête des onagres du Palais-Bourbon) et notre homme fit à ce sujet une plaidoirie qui enverrait son auteur à la Santé, Viviani regnante.

Breton avait écrit : « Si Carnot se prononce pour la mort (de Vaillant) il n’y aura plus en France un seul homme pour le plaindre s’il lui arrive un jour le petit désagrément de voir sa carcasse de bois disloquée par une bombe ».

Viviani dit aux jurés :

« Qu’a fait l’écrivain ? Sous une forme violente il a exprimé une opinion à laquelle je m’associe… » Et il ajoutait en invoquant la véritable justice contre : « ces financiers véreux qui parcourent le monde et qui ont volé l’argent du pauvre et drainé l’épargne du pays ».

Malgré ces intempérances de langage le beau René fut battu aux élections, en 1902, par le « répugnant jésuite Auffray ». Il se fit alors journaliste et collabora à la Lanterne avec Briand et, en 1901, il entra à l’Humanité et prépara sa revanche. Au Congrès de Rouen, en 1905, on le remarqua et, en 1906 il fut réélu.

Réintégré au Palais-Bourbon, Viviani s’empressa de se ménager des amis puissants. Sans hésiter il désavoua les révolutionnaires du Parti socialiste et derrière les Millerand, les Guérault-Richard. les Fournière, il fut l’un des fondateurs du social-patriotisme qu’illustrèrent plus tard les Renaudel, les Thomas et Cie.

Enfin, digne couronnement d’une série « de profitables mensonges, en 1906 Clemenceau, toujours ironique, appela Viviani-le-Menteur au ministère du Travail.

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Après avoir vu Viviani-la-couleuvre ministre du Travail on pouvait se demander quel catapultueux mensonge pouvait dépasser celui-ci, quelle injure l’homme de Sidi-bel-Abbès pouvait jeter à la face de la vérité. La guerre allait permettre au défenseur fallacieux de J.-L. Breton de se dépasser lui-même.

Pour inaugurer son entrée dans la troupe des fantoches misérables qui conduisirent le peuple français à la guerre, Viviani-le-Menteur commença par lancer à la Chambre sa fameuse phrase ;

« Nous avons éteint dans le ciel des lumières que l’on ne rallumera pas ».

Mais Viviani, tout comme la bourgeoisie qu’il représente, ayant éteint les lumignons du passé, se refuse à poser l’électricité et la nuit, la sombre nuit froide et désespérée descend sur la masse des pauvres. Déjà Jaurès avait dit : « Vous avez interrompu la vieille chanson qui berçait la douleur humaine… et qu’avez-vous mis à la place ? »

Il y a quelques jours, Viviani, se faisait le Terre-Neuve de Poincaré et jetait au Parlement-Croupion du Bloc-National ses phrases fallacieuses. À travers le voile de ces mensonges on discerne la réponse à Jaurès : « Ce que nous avons mis à la place de Dieu ? mais la Patrie ; à la place du Saint-Sacrement ? mais le drapeau ! Et ces idoles en valent bien d’autres, ne serait-ce que par le nombre des victimes qu’elles ont faites depuis leur entrée dans le monde. Voici à peine un siècle qu’elles sont nées, sorties du cerveau fumeux et verbeux de quelques orateurs de clubs et déjà des millions de cadavres, attestent la grandeur et la force des nouveaux dieux. Les anciennes étoiles sont bien mortes, et leur pauvre petite clarté disparaît à la lueur terrible de l’incendie… »

N’ouvrez pas l’Officiel pour y chercher cette réponse ou quelque chose d’approchant. Vous y trouveriez, exactement le contraire ou à peu près ; mais n’oubliez pas que Viviani ment comme il respire, avec une excessive facilité.

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Tous les politiciens qui se succèdent au pouvoir depuis 1891 sont responsables de la guerre, à commencer par Ribot, cette « grande canaille méconnue », père de l’Alliance Russe, jusqu’à Viviani-le-Menteur, Terre-Neuve de Poincaré. Rejeter sur celui-ci ou sur celui-là la responsabilité de la catastrophe est puéril, c’est toute une politique qu’il faut mettre en cause et ceux qui la représentent et l’exécutent.

Viviani nous a parlé de sa volonté de paix. Il a menti. Avant la démarche de l’ambassadeur allemand, il connaissait la mobilisation russe, il ne pouvait pas l’ignorer, pourquoi n’a t-il pas demandé d’explications à Saint-Pétersbourg ?… Ceci se passait le 31 juillet à 7 heures du soir. D’heure en heure, la situation devenait plus tragique ; on cherchait Viviani partout, on ne le trouva point. Dans le courant de la nuit, un secrétaire plus avisé eut l’idée de le dénicher chez une de ces dames du lupanar National !

— On ne peut donc plus baiser tranquille ! Ainsi s’exprima l’homme de Bel-Abbès qui, comme on le voit, connaît le langage des cours… Mais passons.

Répondant à Vaillant-Couturier et à Cachin, Viviani fit donc un brillant discours dont l’affichage fut voté, mais qui, ainsi que l’a constaté Gouttenoire-de-Toury, dans le Journal du Peuple, contient force mensonges.

Que les députés, et après eux les électeurs, dont ils sont la fidèle représentation, soient assez stupides pour prendre au sérieux les phrases creuses et menteuses d’un Viviani, cela peut attrister un honnête homme, mais ne saurait étonner un philosophe connaissant par expérience que la bêtise humaine offre des ressources infinies aux canailles de gouvernement.

Viviani a prétendu avoir « servi la France » en évitant d’appliquer le Carnet B. Mensonge ! Toute la réaction ameutée a reproché à Malvy cette mesure de clémence, d’ailleurs intéressée. Après avoir lâché Malvy lors de sa chute, Viviani se déclare aujourd’hui solidaire, que dis-je, il se glorifie de sa politique. Quelle tartufferie !

Puis c’est le fameux recul des troupes à 10 kilomètres en arrière de la frontière que Viviani dénomme « responsabilité la plus trafique de l’histoire de livrer 10 kilomètres du pays… » (Journal officiel, 5 juillet). Or, en un discours fameux qui, lui aussi, fut affiché sur les murs de France, Viviani a fait, en 1914, la double et contradictoire déclaration suivante :

D’une part, il dit :

« Si nous avions cru comprendre le salut du pays, inutile de dire que nous n’aurions pas pris cette mesure… »

Et, d’autre part :

« En reculant ses troupes de 10 kilomètres la France a fait le plus magnifique sacrifice à la paix qu’aucune nation ait jamais consenti… »

À quel moment doit-on croire Viviani-le-Menteur. ?

D’ailleurs, un ordre du jour de Joffre a précisé la valeur de la rhétorique vivianesque. Dans cet ordre du jour, il est dit que : « Pour des raisons diplomatiques » les troupes reculeront de 10 kilomètres. Et Messimy confirme cette opinion en affirmant que ce recul fut fait dans le but « d’assurer le concours de nos voisins anglais ».

On chercherait en vain dans tout cela le fameux « Sacrifice à la paix » ; on y trouve simplement les mensonges contradictoires d’un rhéteur paresseux et incapable, ignorant plus que mon concierge des problèmes de politique extérieure qui aboutirent à cette guerre qu’il ne voulait sans doute pas, mais qu’il ne sut pas éviter alors que cela était fort possible, et ce, sans sortir du cadre politique bourgeois.

Quant aux arguties de Viviani sur la volonté pacifique de la France, cela fait rire quand on connaît la réponse du gouvernement à Isvolsky, lorsque le diplomate du tzar vint, le 1er août 1914, demander ce que ferait la France. Voici cette réponse citée par Poincaré lui-même, dans un article intitulé : Origines de la guerre (Revue de la Semaine, 18 mars 1821, page 278) :

« Je ne doute pas qu’il (le gouvernement) ne soit prêt à demander aux chambres de remplir les obligations que l’Alliance nous impose. Mais n’insistez pas pour que le Parlement français déclare la guerre tout de suite à l’Allemagne. D’une part, nous avons intérêt à ce que notre mobilisation soit poussée aussi loin que possible avant le commencement désormais fatal des hostilités ; d’autre part, mieux vaudrait que nous n’eussions pas à exécuter l’alliance et à déclarer la guerre. Si l’Allemagne nous la déclare elle-même, le peuple français se lèvera avec plus d’ardeur pour défendre son sol et sa liberté. »

D’ailleurs, le discours de Viviani, actuellement affiché sur tous les murs de France, est plein d’enseignements. Il y est dit, entre autres choses, que lorsque la mobilisation russe fut connue en Allemagne on se résolut à la guerre et que Bethmann-Hollweg déclara :

« Le parti est pris. Nous laisserons ses colonies à la France. Nous restituerons l’intégrité de la Belgique après qu’elle nous aura livré passage. »

Ayant lu cela à l’Officiel, une réflexion s’impose : Pourquoi n’en a-t-on pas usé de même avec l’Allemagne ? Et surtout pourquoi la guerre a-t-elle duré cinq ans ?

Et la réponse se fait d’elle-même : Parce que l’Angleterre, arbitre des destinées du monde, l’exigea ainsi, afin que fût ruiné définitivement le concurrent germanique que l’on avait mis vingt ans à encercler.

Chaque jour nous apporte une pierre de plus en faveur de cette thèse, malgré les beaux discours de Viviani.

Dans la Revue Mondiale du 15 juin dernier, M. Rankovitch, parlant de la nouvelle « grande Serbie », écrit au sujet des victoires de 1914 :

« Cette victoire arrêta net la marche des Allemands vers l’Orient. Elle constitua l’un des événements les plus importants pour l’issue finale de la guerre. En juillet 1914 les Serbes ont sauvé la liberté de la route des Indes et conservé pour ainsi dire l’Égypte aux Anglais. »

Voilà une vérité profonde de politique extérieure qui a toujours échappé aux Viviani… ou alors, s’ils en ont conscience, ils sont les complices de la guerre et les meilleurs soldats de l’Empire britannique. Toute leur phraséologie ne saurait prévaloir contre cette vérité élémentaire.

Le malheur est que dans ce pays d’ignorants et d’avachis, les Viviani ont conservé le pouvoir. Demain, le Menteur sera peut-être le remplaçant de Poincaré-le-Croque-Mort, et il se trouvera des niais parmi les « avancés » pour vanter son « républicanisme », son « laïcisme » et autres sornettes… tant il est vrai que, comme l’a dit Anatole France, les peuples ont le gouvernement qu’ils méritent.

Mais les gens clairvoyants, anarchistes ou non, n’auront aucune illusion sur la valeur intellectuelle et morale du cancre algérien Viviani-le-Menteur, parasite paresseux et cynique de la République bourgeoise, enfileur de creuses périodes bonnes tout au plus à émouvoir les tripes patriotiques des quelques Homais de sous-préfecture (qui composent ce que les imbéciles appellent « l’élite politique du pays ».

Génold.