Choses vécues

Sur la situation économique de la Russie
dimanche 4 septembre 2011
par  Voline

L’état économique de la Russie actuelle est un des nerfs les plus sensibles de la « politique internationale » contemporaine. Donc, on en écrit, on en parle beaucoup. Les journaux de tous les pays et de toutes les tendances, les grandes revues, les ouvrages spéciaux sont en train d’examiner et de discuter la situation de tous côtés et à tous les points de vue. Qui. ma foi, ne se croit pas compétent en la matière ? Hommes d’État, parleurs et politiciens, économistes et spécialistes, savants, journalistes, feuilletonistes, simples reporters et, enfin, simples mortels — tous font là-dessus des communications et des rapports, tous s’occupent à raisonner et à commenter, à étudier et à faire des hypothèses, à prophétiser et à se poser en sauveurs… On remplit des tas de papier. On accumule des quantités formidables de faits et de chiffres — justes et faux, conséquents et accidentels, caractéristiques et ne signifiant rien.

Malheureusement, avec ce monceau de données — énorme déjà — il est extrêmement difficile de se faire un tableau commun quelque peu net de l’état économique du pays et d’arriver à une conclusion quelconque, générale et claire, tant ces données sont chaotiques et contradictoires.

Certes, pas mal de gens acceptent ces faits et ces chiffres trop à la légère. Ils croient que les uns et les autres sont, eux-mêmes déjà, assez éloquents et persuasifs ; qu’ils résolvent et expliquent tout d’une façon très simple. Quant à ces crédules-là, on a pas de peine à les faire croire, une dizaine de données en mains, à tout ce qu’on veut.

Or, une telle idée sur le rôle des faits et des chiffres est profondément erronée. Le chaos contradictoire des faits et des chiffres sur la vie économique de la Russie actuelle démontre on ne peut mieux sa fausseté.

Sans parler des données simplement fausses dont le nombre est toujours considérable, il importe de tenir compte d’un autre côté beaucoup plus compliqué du problème.

1° Il en est loin de ce que tous les faits ayant une signification et une importance réelles soient connus. Celui qui désire bâtir, sur des faits, des conclusions plus ou moins justes, doit savoir distinguer et prendre en considération ceux des faits qui sont véritablement essentiels et liés au fond même des choses.

2° Il faut savoir trouver et détacher dans ces faits mêmes les traits vraiment caractéristiques, reflétant précisément ce fond des choses.

3° Il importe de ne pas oublier que derrière les faits eux-mêmes se trouvent les causes qui les ont amenés, et que, sans une étude soigneuse et une idée nette de ces dernières, les faits ne peuvent être que des épisodes isolés signifiant peu et restant incompris ou mal compris.

Ce n’est qu’avec une grande quantité de faits fondamentaux, caractéristiques, et pris en liaison avec les causes les expliquant, que nous pouvons éclairer le vrai fond des choses et arriver à des conclusions justes.

Avec les chiffres, c’est pis encore. Eux-mêmes, ils ne disent absolument rien. On peut jouer avec, comme on veut. Ce n’est qu’une étude et une comparaison scientifique des chiffres amenant à la compréhension de leur liaison intime qui pourraient nous aider à en tirer des déductions exactes.

Donc, faits et chiffres eux-mêmes ne nous fournissent rien de définitif. On peut les présenter et les commenter comme il plaît. Leur entassement n’aide en rien à expliquer les choses.

Mais, ne devrions-nous pas, en effet, approcher de l’économie russe contemporaine ainsi que du tas chaotique des faits et des chiffres, armés des méthodes et des données des sciences qui s’y rapportent — économie politique, statistiques ?…

Hélas ! ces jeunes sciences, — de même que toutes les sciences sociales (la sociologie, jeune aussi, et même cette petite vieille : l’histoire) — sont encore trop imparfaites pour pouvoir nous servir d’aides sûres.

La statistique ne peut servir comme moyen auxiliaire qu’en étant appliquée à des chiffres précis et fixes. Elle reste impuissante en face des données accidentelles et, malgré leur quantité, très incomplètes. Elle n’est pas à même de se rendre maîtresse des chiffres chaotiques et contradictoires.

L’économie politique ? — Nous connaissons de nos jours, deux économies politiques, deux schémas, deux modèles soi-disant « scientifiques » : le modèle bourgeois, et le modèle « socialiste » ; l’économie politique des défenseurs patentés du système capitaliste, et celle de Marx, avec tous les commentaires, compléments et rectifications ultérieures.

Eh bien ! Lequel des deux modèles pourrait-on appliquer à l’économie actuelle russe qui n’est ni capitaliste, ni socialiste ni, du moins, transitoire de l’une et l’autre ; qui n’est, donc, pas une économie dans le vrai sens du terme, puisqu’elle n’est caractérisée par aucun processus économique, que ce soit celui du développement du capitalisme privé ou d’État, ou bien relui d’une évolution économique collective et libre ?

Avec lequel des deux schémas pourrions-nous approcher de cette vie économique qui n’a ni une agriculture organisée ou, du moins s’organisant, ni une industrie en train de se développer, ni des relations régulières ou, du moins, s’arrangeant entre l’un et l’autre ? Qui, par conséquent, n’est ni une vie économique déterminée, ni un mouvement économique transitif, — donc, qui ne représente ni vie ni mouvement économiques dans le sens exact des mots ?

Quelle économie politique ou quelle autre science sociale pourrait nous fournir des méthodes à opérer dans un pays où n’existe ni ne se dessine aucune organisation déterminée de la production ni du labeur, aucun système régulier d’échange — pécuniaire ou autre — aucune répartition définissable ? où il n’existe, au fond, ni finances, ni crédit, ni commerce, mais où l’on trouve bien un genre unique d’achat-vente sur des bases fantastiques d’une spéculation usuraire ? où il n’existe aucune bourgeoisie — ni industrielle ni commerciale — mais où l’on a un corps original de marchands rapaces ? où, selon les déclarations multiples de Lénine, le vrai prolétariat, le producteur n’existe plus ? où, d’après les aveux récents des économistes soviétistes, se déchaîne une crise « du consommateur », unique aussi dans son genre ? où des millions périssent victimes des épidémies et meurent dans les crampes de la faim, en même temps que des milliers vivent d’une spéculation monstrueuse et brûlent leur vie en des orgies folles ? où tout tourbillonne dans un chaos inimaginable, où tout est accidentel, instable, vague, insaisissable — comme le monde avant le premier jour de la création ?…

Quelle économie politique ou quelle autre science contemporaine serait à même de déchiffrer un tel tableau et de, nous fournir la clef pour le comprendre ?

Une telle économie politique, une telle science — nous ne les connaissons pas. La seule chose que la science moderne aurait pu faire (et qui pourrait bien être faite sans elle), c’est de désigner cet état des choses comme, généralement, transitoire. Bien entendu, cela signifierait n’avoir rien dit du tout, car il ne s’agit nullement de constater la situation transitoire des choses, claire à tous, mais, précisément, de déterminer le vrai caractère, les tendances et le fond de cette transition. Et c’est là, précisément, que la science reste 1mpuissante.

Donc, les méthodes scientifiques ne sont pas plus capables de nous aider à saisir le vrai fond de la situation économique de la Russie actuelle que les faits et les chiffres eux-mêmes. Et là aussi, le chaos et les contradictions étonnantes des points de vue et des conclusions de divers économistes par rapport à l’économie russe soulignent très bien cette incapacité.

Dans le plus grand embarras, en ce qui concerne une compréhension juste de l’actualité économique russe, se trouvent ceux précisément qui ont le plus grand besoin de la comprendre : les masses ouvrières à l’étranger. Il va de soi qu’elles ne peuvent pas avoir confiance en des données et conclusions de la presse anti-communiste. Mais elles ne peuvent pas davantage se fier trop aux données communistes, car elles sentent par instinct (étant, en outre, influencées par de gros faits ayant produit beaucoup de bruit) que là, non plus elles ne trouveront pas la vérité. Où, et comment pourraient-elles donc trouver cette vérité ? Où pourraient-elles chercher les conclusions dignes de confiance ? S’adonner elles-mêmes aux études et aux recherches ? — cela leur est impossible. Et, alors, la question reste sans réponse. Comme résultat, leurs ides sur l’actualité économique de la Russie sont toujours vagues ou injustes.

Que faire dans ces conditions ? Faut-il renoncer à la tâche ? N’existe-t-il, vraiment, pas de phénomènes pouvant jeter une lumière vive sur cette actualité, permettant de saisir le vrai fond des choses et d’arriver à des conclusions générales claires ?

Certes, ces phénomènes-là existent. Nous les avons sous la main. Nous y’ avons touché.

Le chaos désespéré lui-même, les contradictions des faits et des conclusions, l’impuissance des méthodes scientifiques aussi bien que les phénomènes qui ont créé le chaos et que nous venons de mentionner, — tout ceci pris ensemble (et compte fait aussi de ce que tous les faits et les chiffres, même ceux sortis du camp communiste — quelques chaotiques qu’ils soient, — tombent d’accord sur un point : l’aveu de la ruine économique de la Russie. Tout cela, eu entier, nous sert de clef principale pour la solution du problème. Quant à tout ce quo j’ai eu l’occasion de voir et de vivre en Russie, tout cela confirme pleinement la justesse de la clef.

Cette clef nous permet d’arriver à une conclusion déterminée : le vrai fond de la situation économique actuelle de la Russie — le fond dont ne nous disent encore rien ni faits ni chiffres, et sur lequel se taisent journaux, grandes revues et ouvrages spéciaux, mais duquel nous parle, avec la plus grande éloquence, tout le chaos des faits, chiffres, opinions et prévisions, — ce fond, c’est une destruction complète, absolue de toute base quelconque d’une vie économique dans le pays.

Je parle ici non pas précisément de la ruine économique donnée et concrète de la Russie, — ruine qui vient d’être mentionnée, qu’on discute beaucoup, et qui, elle-même, ne serait, ma foi, à notre époque ni trop importante ni trop caractéristique… Oui, la Russie est ruinée par la guerre et la révolution. Cette ruine est généralement comme, ne fait de doute pour personne, et ce n’est pas là que gît le fond de la question. Ce fond gît précisément dans le caractère de cette ruine, dans sa substance et dans sa profondeur ainsi que dans les issues possibles de la crise. C’est justement en cherchant à trouver une réponse à cette question principale, que nous tombons sur le chaos caractéristique des données et des opinions, — chaos qui, finalement, nous amène à notre conclusion.

Je parle, donc, de quelque chose de beaucoup plus important que de la simple ruine de la Russie. Je parle d’une destruction totale — matérielle et morale — de fondements quelconques, anciens ou nouveaux, de la vie économique en général. Je veux dire par là que ni dans l’actualité réelle russe, ni dans les cerveaux des masses travailleuses du pays, il ne reste plus pierre sur pierre ni du principe du capitalisme privé, ni du principe étatiste en général, ni du principe « socialiste » (étatiste-communiste).

* * * *


Il n’existe actuellement en Russie ni base capitaliste ancienne, ni celle d’un capitalisme nouveau, ni base transitoire, ni nouvelle base socialiste.

Si la révolution russe était une révolution bourgeoise, si une stabilité quelconque du capitalisme privé se dessinait dans le pays, — alors, nous y verrions, tout d’abord, agir une classe bourgeoise puissante, proclamant hardiment ses « droits sacrés », prenant activement entre ses mains les destins économiques de cette révolution, et poussant en avant les résultats de cette dernière. Or, ni une telle classe, ni un pareil processus n’existent dans la Russie actuelle, — pas même en germe, — et leur absence est la meilleure preuve de ce que les bases économiques capitalistes n’existent pas dans la révolution russe.

L’essai d’implanter dans le pays (sous le pavillon « communiste ») les racines d’un capitalisme d’État subit un échec complet et se montra absolument infructueux. (Nous aurons, plus tard, l’occasion de souligner que cet essai ne peut généralement donner des fruits).

Les éléments économiquement privilégiés de la dite « bourgeoisie nouvelle » (ou « soviétiste ») qui se propagent et se multiplient sur le corps de la caste politiquement dominante des « communistes », sont temporaires « alluviaux », éphémères. Ce ne sont que bulles vides qui gonflent et crèvent à la surface trouble du marais de la révolution. Ce ne sont que des papillons-parasites qui vivent un seul jour, et qui sont incapables de jouer un rôle économique actif quelconque. Une telle « bourgeoisie du jour » ne vivant que de la spéculation, ayant pris naissance sur la levure artificielle faite du papier, — bourgeoisie bonne à rien et se hâtant de gaspiller joyeusement ses millions de papier rapidement gagnés. — n’a, certes, pas la moindre signification sérieuse dans la vie économique du pays. Ce n’est pas pour rien, en effet, que le gouvernement russe se voit obligé, afin de rétablir le ménage, de recourir à ce nouveau genre d’importation dans le pays : importation artificielle des capitalistes étrangers… Il est vrai que la tentative de transplanter .dans le sol russe, à l’aide des concessions, etc., la bourgeoisie étrangère et de greffer sur l’arbre stérile, de l’économie russe actuelle la culture du capitalisme du dehors — ne donne pas, non plus, des résultats appréciables.

Si, enfin, la révolution russe était, au fond, une révolution « socialiste » (étatiste-communiste), — alors, cette base nouvelle devrait, elle aussi, se faire voir infailliblement par quelque processus économique actif correspondant. Or, l’ombre même d’un tel processus n’existe pas en Russie. (Nous savons bien qu’il ne peut généralement pas exister). La nécessité de tendre les bras à la bourgeoisie étrangère, d’aller à la rencontre de ses appétits, de frapper à ses portes et de mener des pourparlers sur les conditions de son importation dans le pays, — cette nécessite, tout en prouvant l’impossibilité d’une « capitalisation » natale, n’est pas moins caractéristique dans le sens inverse : elle démontre mieux que n’importe quoi l’absence dans le pays des bases socialistes. Et, en effet, il ne peut même pas être question d’éléments d’une vie socialiste ou communiste en Russie. Ces éléments ne se manifestent en rien. Concluons.

L’« esprit destructeur » qui avait passé sur le pays, fut dune puissance extraordinaire. Il abattit, sans en rien laisser subsister, tous les liens qui faisaient tenir ensemble le vieil édifice économique ; cet édifice tomba en poussière, revint à l’état du chaos. Il extirpa des cerveaux mêmes de la population travailleuse toute possibilité de reconnaître l’organisation capitaliste de la société, de faire la paix avec elle. Mais il fit plus encore, il se montra encore plus puissant, cet esprit. Agissant toujours, il finit par briser en mille pièces la tentative, aussi, d’introduire dans le pays les bases économiques nouvelles, « étatistes-communistes ». Comme il fallait s’y attendre (dans les conditions modernes, surtout), — une fois les bases générales de l’exploitation capitaliste anéanties, ces bases « nouvelles », pseudo-libératrices et infructueuses, devaient s’effondrer, elles aussi, inévitablement, dans un processus de destruction ultérieure. Et, en effet, elles se sont effondrées — dans le cas présent, avec une rapidité extraordinaire, sans même avoir le temps de se manifester pleinement. Toute possibilité d’accepter l’idée du communisme étatiste fut extirpée aussi du cerveau des masses travailleuses.

Non seulement la vie économique de la Russie est minée, mais ce n’est pas là, l’essentiel. L’essentiel, c’est que toutes les formes et tous les fondements de la vie économique — aussi bien ceux qui existaient auparavant que ceux qui furent projetés jusqu’à cette heure — furent irrévocablement détruits, furent anéantis jusque dans leurs racines. Naufrage complet — matériel et moral — du capitalisme de même que du socialisme étatiste, naufrage de l’idée même du premier et du second — voilà ce qui est important et caractéristique.

C’est une face de la question.

L’autre, c’est qu’à la place des bases ainsi détruites, il n’y eut, jusqu’à présent, aucune base nouvelle de la vie économique. Ayant mené le processus économique destructif jusqu’au bout, la révolution n’a, jusqu’à cette heure, amené à aucun processus économique créateur.

Absence complète d’un résultat créateur réel ; non-construction des formes et des fondements nouveaux de la vie économique ; impuissance surprenante — au moins extérieure — de 1’« esprit créateur », sa non-incarnation paraissant, à première vue, sans issue ; principes naufragés non remplacés par l’application d une autre idée quelconque, — telle est cette autre face des choses — encore plus caractéristique et importante, peut-être, que la première. (Nous en reparlerons plus tard.)

Économiquement, la révolution russe se débat entre le capitalisme, qu’elle a détruit et le socialisme étatiste détruit par elle également — dans le vide el le chaos des débris de l’un et de l’autre. Jusqu’à cette heure, elle n’arrive pas à se tirer de ces débris. Voici ce qu’il est important de comprendre en premier lieu.

Destruction totale, et nulle construction nouvelle. Champs rasés, brûlés, sans signe de création nouvellement entamée. Tel est le tableau actuel de la situation économique de la Russie.

Dans le tourbillon détruisant et anéantissant tout, périrent les idoles anciennes et aussi les fétiches nouveaux. Le présent existant, et l’avenir conçu — furent brûlés tous les deux. Et la place où avait passé le feu reste vide…

Économiquement, la Russie actuelle est un terrain rasé et brûlé, terrain dessouché où tout est à rebâtir.

La Russie est un désert.

La Russie est une tabula rasa, où de nouveaux dessins sont à poser. C’est ainsi qu’on peut formuler sa situation économique actuelle.

Pour quelles raisons, don, l’« esprit créateur » ne s’est-il pas manifesté jusqu’à présent ? Pourquoi les forces vives de création ne se sont-elles pas réalisées ? Avaient-elles fait, au moins, leur apparition ? Si oui, quelle fut-elle, alors, et pourquoi n’a-t-elle pas laissé de traces ? Est-il possible, encore, de tracer quelque chose sur ce sable du désert, et quoi notamment ? Quelles sont à cet égard les perspectives ultérieures, et ne serait-ce pas, quand même, le simple rétablissement du capitalisme qui attend le pays ?

Toutes ces questions — à une autre fois.

Voline.