Correspondance

Suggestion
samedi 3 septembre 2011
par  Butaud (Georges)

À Quimporte


À ton étude sur le spiritisme je veux apporter ma contribution et expliquer comment je pense que se produit le phénomène de la table par laquelle les esprits communiquent avec les vivants.

Dans une pièce où règne une demie-obscurité les spirites ont les mains posées à plat sur la table ; l’immobilité engourdit leurs membres, l’attente, l’appréhension contrarie la respiration ; le recueillement des assistants, le silence impressionnant qui n’est coupé que par la voix impérieuse de celui qui interroge, tout concourt à troubler la norme des fonctions vitales et des sens, à énerver, à fausser la notion exacte des choses… Mais les minutes s’écoulent… chacun se rappelle que les mains doivent s’apposer et non appuyer or, quelque attention que l’on y mette, dans la sorte d’hypnose dans laquelle on se trouve, selon sa force de résistance, selon sa nervosité, il arrive un moment où l’on appuie ses mains sur la table qui est toujours une table légère à quatre pieds ou comme celle que tu as vue à un pied central. Alors quand on se surprend à appuyer trop fortement on soulève ses mains pour ne les imposer que faiblement. Dans le courant de l’attente, on se surprend constamment à trop appuyer. Il ne tarde pas à se produire qu’au moment où l’on soulève ses mains, le voisin lui précisément appuie : la table se soulève de votre côté, premier phénomène. Mais le voisin s’est aperçu qu’il appuie, la table reprend son aplomb et comme vos mains ont tendance à rester suspendues vous appuyez à votre tour étant à peu près incapable de contrôler votre pression et la table se soulève à l’autre bout : seconde phase.

Quant aux craquements, ne sont-ils pas causés par la dilatation du bois causée par l’humidité, la pression et la chaleur des mains ?

C’est parce qu’ils ne se l’expliquent pas que les spirites voient dans le phénomène des tables dites « tournantes » une intervention extra-naturelle.

Enfin il est avéré que des personnes s’autosuggestionnent ; cela peut être un phénomène, si développé, qui se produit si fréquemment, même en dehors des lieux consacrés à la pratique du spiritisme que souventes fois on est obligé de traiter les plus beaux sujets dans les maisons de fous.

À côté de ceux-là, combien sont devenus demi-conscients par la pratique des rites du spiritisme ; combien d’êtres à la volonté faussée, dévoyée ou anéantie ? Que de pauvres malades hystériques, névrosés ont vu leurs maux empirer.

La suggestion, c’est-à-dire la croyance en des choses imaginaires est une des caractéristiques du spiritisme. Mais si je te dis que, comme à peu près tous nos contemporains, tu es sous le coup de certaines suggestions, ne vas-tu pas te récrier ?

Cependant tu ris, tu te moques de gens qui voient, qui entendent un esprit, qui affirment qu’ils voient alors que tu ne vois ni n’entends. Et moi, à mon tour, que puis-je penser de celui qui prétend que tel ensemble de lignes, de couleurs le ravit par son harmonie, que dans une peinture, un tissus, un assemblage de teintes est d’un bel effet ?

Que penser d’un voyant qui se refuse à me démontrer la réalité de sa vision, qui prétend, parce qu’une table oscille sous le poids d’avants-bras humains, que les esprits se manifestent et que la vue d’un ensemble de couleurs, de formes, plonge dans l’extase en s’écriant : Allan Kardec parle, la beauté se manifeste à moi, par la ligne, la forme, la couleur, l’art !

Le détraquement causé par la suggestion est patent. Des millions et des millions d’individus tissent, cousent, bâtissent, construisent, peignent, produisent en un mot, pour satisfaire au goût dispendieux qu’occasionne la suggestion, et des millions et des millions d’êtres s’efforcent à donner à leur visage, à leur corps, à leur peau, à leurs cheveux et à leurs poils, à leurs vêtements et à leur demeure une apparence telle qu’ils deviendront par là l’objet d’une contemplation admirative pour beaucoup de leurs concitoyens.

Peut-être les auto-suggestionnés sont-ils normaux et ce qui te manque, Quimporte, pour comprendre et voir les esprits, me manque-t-il à moi pour comprendre l’harmonie qui se dégage de certaines lignes, formes et couleurs. Je ne sais que penser, car tu vois ce que je ne vois pas. Tu dois manquer d’un certain sens et moi de deux.

Quand la presque unanimité des gens étaient croyants en Dieu, on écartelait, brûlait les non-croyants ; je souhaite que le spiritisme ne se développe pas trop, car probablement nous passerions un mauvais quart d’heure. Il y a peu de temps un spirite de ma connaissance ne disait-il pas furieusement que tous ceux qui pensent que le spiritisme est une sottise sont des canailles. Celui qui s’adresse aux spirites et leur veut parler raison n’est guère mieux compris que celui qui stigmatise la suggestion de l’esthétique et qui fait remonter à cette suggestion une bonne partie des luttes humaines. Encore peut-on mettre en garde des gens qui ne sont pas encore visionnaires, tandis que la suggestion esthétique commence dès le berceau, aussi faut-il un esprit réellement volontaire et raisonneur pour s’en dégager.

Médiumnité, esprits, fleurs et plumes, pointillés, rayures, petits et grands carreaux, modes, visages de camée, nez grec, gracieux contours, pureté des lignes, tables valsantes, prêtres, artistes et médiums vous êtes les instruments, objets et truchements néfastes de suggestions, qui ont disparu, qui disparaissent, qui disparaîtront, car les dieux sont dans la fosse, toi et d’autres vous nous faites voir le ridicule et le danger du spiritisme et moi, je te dis esthète : le développement scientifique n’est parvenu qu’à dissimuler sous la jupe entravée, l’habit, le haut-de-forme, la cloche, notre nudité, notre faiblesse natives, qu’à ajouter à nos chaînes d’autres chaînes, qu’à compliquer les difficultés de l’existence, qu’à multiplier, amplifier nos appétits, qu’a nous rendre insatiables, toujours déçus, mécontents !

En dehors de la réalité, y a-t-il autre chose que la fiction, l’erreur, le mensonge, le vice, la folie : causes de douleur ?

Oui, Quimporte les chimères sont à craindre.

G. Butaud