Correspondance

Pourquoi danser ?
samedi 3 septembre 2011

À É Durant


Il y a près d’un an que je ne t’ai vu — de plus je crois que notre entretien sur « Pourquoi dansons-nous » remonte à plusieurs années. Si imprégné de bonne foi soit-on, il est très facile de commettre de grosses erreurs, en rapportant dans ces conditions les paroles d’un camarade. J’avais attribué si peu d’importance à ton article et le trouvai si déplacé dans un journal anarchiste que je n’avais cure d’y répondre, quoi qu’il comporte, le point toujours d’actualité, et si peu résolu : la compagne de l’anarchiste, mais les réflexions d’Henriette Rousselet et de Zisly m’invitent à dire quelques mots. — Qu’y a-t-il d’intéressant pour le lecteur de savoir que je me déplume ?

Donc, j’allais au bal avant de m’occuper de questions sociales et philosophiques, je continuai d’y aller pendant que mon évolution cérébrale s’accomplissait, me faisant prendre nettement conscience de la vie. Danser étant pour moi un plaisir, ni dégoûtant ni atrophiant, je suppose, je ne vois pas pour quel motif je m’en serais privé. — Au fait après avoir entendu des anarchistes nier la beauté, pourquoi n’en verrait-on pas nier le plaisir ?

J’avais constaté, tout jeune, qu’au bal la conversation s’engage vite, et abstraction faite des bals de société ou la plupart des oies blanches viennent avec leurs mamans, pour trouver le bon mari, et les bals de la haute où je n’avais que faire, dans les bals publics au moins, pas besoin de faire du plat, comme tu dis, pendant des mois pour satisfaire son besoin sexuel et sans passer par l’amour vénal. De là à me faire dire qu’il n’y a qu’au bal que je puisse trouver des femmes, tu exagères. Question hygiène locale : sois certain que maintes réunions ou meetings n’ont rien à envier en tant que microbes et aération aux bastringues. L’un n’excuse pas l’autre, c’est entendu. Quant aux souliers vernis, habit et chapeau claque, je me passe bien de ces affûtiaux.

Je rehausse la discussion ou plutôt je l’amène aux points intéressants, à mon sens : l’emprise du bal sur l’individu et la question féminine.

Sois persuadé que jamais le bal ne m’a fait avoir de la sympathie pour le cipal de Bullier ou pour le flic des musettes.

Observant, je me suis vivement aperçu que les habitués des bals, n’étaient ni plus ni moins intéressants que les autres individus constituants la masse, que maints patrons de bastringues étaient de la « tôle », que les danseuses ouvrières ou radeuses, se valaient, mais que là comme dans beaucoup d’endroits, on peut trouver quelques individualités aptes à comprendre et à évoluer.

Parlant des femmes anarchistes, je t’ai dit : en quoi la plupart diffèrent-elles des autres ? Sauf quelques exceptions, quelques oiseaux rares que les copains veinards feront bien de conserver, eh bien la différence est minime.

Te citerai-je comme H. Rousselet, les copines chanteuses qui viennent dans nos fêtes, sur l’estrade avec force bijoux et fanfreluches en toc, coiffées avec les cheveux des autres, et celles qui crèvent d’envie d’en porter.

Celles qui supportent la mouise anarchiste, mais ayant tous les goûts de la bourgeoise ou de la gonzesse huppée. — Et celles qui font semblant d’être dans les idées, auxquelles d’ailleurs elles ne comprennent rien, et qui supportent celles de leurs copains pour garder ceux qui leur apportent la croûte, légalement ou illégalement — quelle différence avec les « honnêtes femmes mariées » ? Faut-il te parler aussi de la « copine » qui donnera son copain l’illégal, le lendemain qu’il lui aura fait un paillon, etc., etc.

Ta réponse, je la devine : ces femmes ne sont pas anarchistes ! Je te le concède. Ce sont des femmes, voilà tout.

Il y a des exceptions, je le sais aussi — entre autres la copine à qui, d’après les quotidiens, dix mille francs ont été offerts pour donner son copain qui court encore (9 mai). J’ai su apprécier quelques compagnes dans toute l’acception du mot, la tienne entre autres, moi je n’en ai jamais eu et je ne suis pas certain de m’accorder huit jours avec l’une d’elles, que j’estime pourtant.

Cela tient-il à mon tempérament, à mon scepticisme, à mon intolérance, peu importe. En tout cas, je ne cherche plus l’âme sœur. Grosse erreur encore la boutade des femmes « jeunes gardes ». Je ne suis pas insurrectionnel. et n’entrerai pas dans un groupement d’individualistes qui aurait une compagne pour chaque membre — Je ne veux pas restreindre mes épanchements amoureux à une seule femme.

Pour répondre à H. Rousselet, je dois dire que l’anarchiste illégal qui va en prison pour pouvoir offrir des choses luxueuses à sa compagne, ne me semble pas très intéressant, c’est tout au plus l’esclave d’un vagin.

Que les femmes fréquentant les milieux anarchistes, ne s’intéressent pas à la question, sociale, et que la femme en général soit une entrave à l’évolution — rien de plus exact à mon avis. Je ne suis pas plus antiféministe que je ne suis féministe, mais je pense que la femme est un être spécial, difficile à bien définir, ayant de par sa constitution un état mental rebelle aux idées logiques et rationnelles — je ne lui en veux pas pour cela, mais je le regrette car j’en souffre.

Que les copains soient. trop faibles, ce n’est que trop vrai, mais je pense que si H. Rousselet a vraiment aimé un ou plusieurs hommes, elle dut aussi avoir ses faiblesses.

Et avec Zisly je dis : où trouver des compagnes idéales ?

L.