Retraites parisiennes

samedi 3 septembre 2011
par  Butaud (Georges)

Les journaux exultent. Paris acclame les retraites !

Elles ont bien eu à leur début à subir les sifflets et les hurlements de quelques dizaines d’anarchistes, mais maintenant dans tous les quartiers de Paris, même les plus populeux, les retraites sont acclamées. Un souffle vivifiant de patriotisme chasse bien loin les lénifiantes et nuageuses théories d’un humanitarisme bébête et sentimental ! Paris cocardier s’est reconquis. Enfin, la France entend affirmer sa puissance, sa volonté d’être et de ne pas se laisser diminuez ni même de renoncer à aucune de ses chères espérances.

Et dans ces rodomontades, il y a du vrai. Il y a du vrai en ce sens que les antimilitaristes n’ont pas de presse et les patriotes en ont une, c’est-à-dire que les antimilitaristes ne peuvent se faire entendre tandis que les autres disposent de puissants instruments qui font un bruit d’enfer… À la foire, celui qui a les instruments les plus tonitruants annihile les concurrents qui s’époumonent, mais…

Mais si le peuple n’a pas de presse, il a des membres, car le peuple est un composé d’individus, je suppose ; le peuple, dis-je, les individus qui constituent le peuple auraient pu manifester leur désapprobation sur le passage des retraites, le nombre des révolutionnaires, des socialistes, des antipatriotes est si grand que s’ils l’avaient voulu rien qu’a coups de bonnet de coton, ils auraient fait rentrer les trombones dans les grosses caisses et les pioupious dans leurs casernes, malgré l’escorte des policiers. Mais le peuple n’a pas manifesté, pour la raison qu’il ne manifeste jamais qu’après l’avis du gouvernement ; or, là, l’avis du gouvernement se manifestait sous la forme de coups de botte de frère flick. Alors, le peuple est resté à ses affaires, c’est-à-dire à regarder passer la retraite et continue tous les samedis.

Quant à moi, cela ne me surprend point. Si j’étais aussi naïf qu’il y a quelques années, je me dirais : tout de même, après une propagande antimilitariste qui paraissait avoir profondément pénétré dans le pays, après tant de manifestations populaires, après tant de condamnations, comment cela peut-il se faire que des sixièmes les ménagères n’inondent pas les troupiers allègres et les bourriques à Lépine. Je me serais écrié, comme l’a fait tant de fois, dans toutes les salles de Paris, pendant tant d’années, ce vieux zouave d’Allemane : Eh quoi, les pavés ne se soulèveront donc pas d’eux-mêmes pour s’élever en barricades et arrêter la marche de nos ennemis !

Non, j’ai eu seulement un sursaut de colère, quand j’ai su que des amis s’étaient fait crever par les vaches ; je n’ai pas été surpris ; je n’ai aucune confiance dans le peuple.

D’ailleurs, j’ai roulé pas mal ma bosse, en province, à Paris, même à l’étranger, j’ai fait trente-six métiers, mais dans les chantiers, dans les ateliers, dans les campagnes, le hasard ne m’a jamais fait, à part une ou deux fois, rencontrer un camarade. Dans les groupes, dans les syndicats, dans les manifestations, quelquefois chez le marchand de vin, là seulement j’ai rencontré des hommes pensant et agissant comme moi. Alors, où voulez-vous que je rencontre le peuple anarchiste, révolutionnaire, si je ne l’ai jamais rencontré dans les bagnes, dans les fermes.

Aussi je pense que le peuple ça n’existe pas.

— Mais, me dira-t-on, alors le mouvement antimilitariste c’est du bluff, il y aura toujours des guerres, les armées sont éternelles ?

— Non Point, je dis que le peuple, la masse est de moins en moins patriote, comme elle est de moins en moins religieuse, mais elle n’ose manifester sa manière de voir et elle porte en elle ce qui tuera la guerre. Elle fait des enfants ! Le nombre des hommes, noirs, jaunes et blancs augmente régulièrement, continuellement : l’Asie, l’Europe, débordent, l’Australie, l’Amérique s’emplissent. Quand tout sera plein, il n’y aura plus de guerres.

Les guerres n’ont lieu que pour la possession de territoires peu peuplés, pour des débouchés : avant un demi-siècle, la terre sera surpeuplée, il n’y aura plus possibilité de se battre ; les moyens de communication seront si nombreux, si rapides, les échanges entre peuples si formidables, les races et les intérêts divers des hommes seront tellement entremêlés, confondus que rien ne pourra justifier l’entretien de millions d’hommes sur le pied de guerre : le parlementarisme sera universel, ce qui unifiera le système gouvernemental.

Enfin, petit à petit, les idées antimilitaristes auront pénétré et quand elles auront bien pris racine dans l’âme du peuple vaillant, il viendra un temps où celui qui criera vive la France ! ou vive la Chine ! sera mis en miettes par la populace des faubourgs, car alors, frère flick sera socialiste, internationaliste, antipatriote : Millerand étant mort, Hervé enfin sorti de geôles permettra le libre cours des sentiments antipatriotiques.

Ô mères, ô femmes du peuple, faites des enfants ! Surpeuplez la terre, qu’on se touche comme harengs en caque pour que, grâce à votre sexe, l’humanité puisse enfin fraterniser internationalement ?

G. Butaud