Pour l’art

samedi 3 septembre 2011

Un camarade ex-artiste nia dernièrement la valeur de l’art, s’appuyant sur cette observation que l’œuvre d’art est une chose morte alors que le modèle c’est la vie. Je ne crois pas que cela soit suffisant pour condamner l’art sans rémission. D’ailleurs cette observation n’est juste que pour les arts picturaux ; elle ne peut s’appliquer ni à la musique, ni à la littérature, ni à l’art architectural, ni aux arts purement décoratifs en général.

L’opinion de ce camarade — que j’ai entendu soutenir par ailleurs aussi — me paraît provenir d’une fausse conception de l’art. Si, en effet, l’art se bornait à une copie servile d’une tranche de nature, cette thèse anti-artistique serait juste. Mais l’art est bien autre chose. Admettons un instant cependant que l’art ne vise qu’à la reproduction de la nature : quelle serait alors sa raison d’être ? à quoi bon un duplicata, exactement identique, de ce que nous avons chaque jour sous les yeux ?

Supposons — la chose n’est pas impossible — que l’on arrive à photographier intégralement toutes les couleurs, qu’on perfectionne le phonographe jusqu’à lui faire reproduire à s’y tromper tous les bruits de la nature. Alors, avec un synchronisme parfait, pendant que sur l’écran cinématographique se déroulera une scène quelconque, le phonographe l’accompagnera des sons correspondant à chaque seconde. On pourrait aussi artificiellement provoquer les odeurs, la température, bref toutes les sensations adéquates à cette scène. Est-ce que cela sera de l’art ?

Non, mille fois non ! Il y manquera une chose qu’un tempérament artiste ressent toujours devant une œuvre d’art : l’émotion. L’artiste ne copie pas la nature mécaniquement : il l’idéalise, il l’harmonise, il met dans son œuvre quelque chose de personnel et c’est en cela qu’il est un artiste. Combien a-t-on rencontré dans la nature de femmes aussi parfaites que la Vénus de Milo ? Combien de visages vivants ont mieux exprimé la calme sérénité de l’âme que les Madones de Vinci ? En quelle contrée merveilleuse, féerique même, Monticelli a-t-il puisé ses paysages ? Inutile de pousser plus loin la comparaison. Cela n’implique pas d’ailleurs que l’artiste ne goûte pas les charmes de la nature, de la vie. Bien au contraire. Et c’est justement parce qu’il est plus fortement impressionné que le non-artiste, parce qu’il comprend mieux la vie, parce qu’il la sent mieux, qu’il éprouve le besoin de faire partager aux autres son enthousiasme.

Il se peut maintenant que l’artiste n’arrive pas à extérioriser sa conception. Qu’il se contente alors de garder pour lui ses impressions : il n’est pas donné à tout le monde de créer et beaucoup de génies sont restés stériles justement parce que leurs conceptions dépassaient de beaucoup trop les moyens de création.

Maintenant et pour terminer : tous les individus ne comprennent pas l’art. Il se peut même que ce soit justement ceux qui ne le comprennent pas qui en médisent. Ceux-là je ne puis les contredire : autant vaudrait discuter des couleurs avec un aveugle ou des sons avec un sourd.

King