L’individu intégral

samedi 3 septembre 2011
par  Robinet (Maurice)

Si nous avons recours à l’étymologie latine du terme individu (individus, indivisible), nous voyons qu’il s’agit de désigner un être, qui non seulement n’est pas une collection, mais encore qui n’est pas partie intégrante d’un tout. En un mot, par individu nous devons entendre un être complet par lui-même et qui se suffit.

Or, si nous regardons autour de nous, si nous nous mettons de tous côtés à la recherche d’un tel être, nous ne tardons pas à nous apercevoir que nos recherches sont vaines. Si Diogène eut la conviction, après avoir exploré les rues d’Athènes à l’aide de son lumignon, que l’existence de l’homme était un vain mot, nous-mêmes si nous savons ne pas abandonner de vue la vraie signification du terme individu, à l’instar du philosophe grec, nous ne trouverons à aucun moment l’occasion de nous écrier : « Eurêka », et nos recherches de l’individu auront été aussi vaines, que l’ont été celles de l’homme faites par Diogène.

L’individu, c’est l’indivisible ; c’est l’être dont on ne peut retrancher la moindre partie sans l’anéantir aussitôt. L’individu, c’est aussi l’être complet ; il n’a plus rien à apprendre, il n’y a plus rien à ajouter à son être : il est l’absolu, c’est un dieu, il est l’universel.

L’individu, comme dieu, est un être absolu qui n’a jamais existé, qui n’existe pas : il est dans un perpétuel devenir. L’état d’individu, comme la perfection, comme le bonheur, est une chose absolue placée dans l’avenir, au tréfonds de l’infini des temps et vers lequel les infinités d’infinités d’êtres, qui sont et qui seront dans l’universel cosmos, tendent et convergent, un état vers lequel ils s’avancent constamment et que jamais ils ne pourront atteindre.

L’individu, c’est l’universel : pour moi les deux mots sont synonymes. Si ce que nous appelons couramment individu était vraiment tel, il n’y aurait aucune différence entre les hommes : ils seraient autant d’univers. S’il en était ainsi, il n’y aurait que des égaux, des quantités de même valeur, puisque cette valeur serait absolue. Chacun de ces dieux n’éprouverait plus le besoin de communiquer ses impressions et ses idées à son égal, ni celui d’acquérir des connaissances. Étant autant d’univers, il n’y aurait plus de lois naturelles les reliant les uns aux autres, et le but poursuivi par chacun d’eux, serait contenu en eux-mêmes.

Or, cela n’est pas ; les hommes sont reliés entre eux par les lois naturelles qui les gouvernent et forment tous partie d’un même monde. La terre et la multitude d’êtres qu’elle comporte et qu’elle entretient ne font qu’un ; mais à son tour, notre monde fait partie d’un système planétaire, lequel est relié aussi solidairement à une infinité d’autres systèmes. Cet ensemble incommensurable de tous les mondes, qui gravitent dans l’espace sans bornes, est justement cet univers, cet être complet, vers lequel par notre vouloir, notre compréhension, notre amour, notre désir de connaître, nous tendons tous. L’état d’individu, d’univers, d’absolu est en nous, mais en désir, l’individu est en nous, mais d’une façon virtuelle. Tous nous désirons d’une façon plus ou moins consciente nous libérer de toutes les lois humaines ou naturelles qui nous gouvernent ; nous désirons tout connaître, afin de ne plus ressentir l’ardent besoin de savoir ; nous souhaitons nous élever par la pensée au-dessus de toutes choses et d’embrasser tout ce qui est dans le monde.

Tant que l’homme aura en lui des besoins, il ne sera pas complet ; son individualité ne sera pas entière. Aussi bien loin de se limiter à lui-même, de se renfermer dans son seul être, l’homme pour atteindre l’état d’individualité, doit au contraire s’extérioriser, s’étendre au dehors, s’assimiler par le cœur et par l’intelligence, tout ce que les autres cœurs et les autres intelligences contiennent de bon, de grand, de beau, de généreux et de vivifiant.

Comme la moindre étincelle contient en elle le désir et la puissance d’embraser le monde, l’homme aussi a le désir et la puissance d’atteindre l’universel ; et vivre, c’est se développer, et se développer, c’est vouloir devenir l’universel.

Être individualiste n’est pas se croire suffisant à soi-même, c’est avoir confiance en la tendance de la vie. Être individualiste, n’est pas s’affirmer individu, c’est désirer consciemment le devenir.

L’individualisme intégral ne consiste pas seulement à réagir contre les lois humaines, mais encore contre les lois naturelles, avec l’idée de s’en débarrasser ou tout au moins de les assujettir ; car l’Individu, c’est l’Intelligence, c’est la Puissance, c’est Dieu, c’est Tout, c’est l’Absolu.

L’Individu intégral, c’est le but infini du monde universel ; c’est la pensée devenue maîtresse du monde matériel, c’est la coordination de toutes choses, c’est l’harmonie établie partout, au moyen de la sympathie et de l’amour.

Maurice Robinet