Pourquoi dansons-nous ?

vendredi 2 septembre 2011
par  Durand (É.)

Mon camarade Léon a déjà la trentaine bien sonnée, les tempes se dégagent et surtout quand il enlève sa coiffure il parait bien son âge ; quoi que naturellement gai, c’est un garçon sérieux, c’est un copain dans toute l’acception du mot : il est lecteur ou abonné de tous nos journaux, il fréquente les groupes, milite tout autant que quiconque d’entre nous et, par suite d’actes de propagande, il n’a pas été loin d’être embarqué, s’il n’a pas déjà trinqué sérieusement c’est par pur hasard et bonne chance.

Nous sommes très bien ensemble et nous nous voyons de temps à autre ; et comme je m’étonnais un jour qu’il fréquente les salles de bal, voici, à mon grand ahurissement, la réponse que j’en obtins.

« Mon vieux, t’es épatant, mais où veux-tu que je trouve des femmes si ce n’est au bal ? Danser, vois-tu, je n’y tiens pas du tout, mais c’est en dansant que je fais des femmes.

« Te figures-tu que les hommes, les jeunes gens vont au bal surtout pour danser ? Ne crois pas cela. Si l’on dansait entre hommes, il n’y aurait jamais de bal, mais comme au bal on a la faculté de faire sa cour, comme on se frôle, comme on se dit des mignardises, des amabilités, on lie connaissance avec une petite femme et ma foi on a des espérances de dormir avec. Que ce soit à Bullier, au Moulin, aux bals de quartier ou de société, le plaisir principal de la danse consiste à frayer !

« Vous êtes rigolos, vous autres, les purs, parce que vous êtes nantis ou que vous vous contentez, faudrait que je me mette la ceinture ? Si je trouvais des femmes parmi nous crois-tu donc que j’irais faire le Jacques dans les bastringues ? Tu me diras qu’il y a des compagnes dans les groupes. Oui, il y en a, mais pas pour tout le monde. En quoi la plupart sont-elles différentes des autres femmes ? Oui, pardié, j’ai moi aussi taché de faire du plat, mais si j’ai toujours couru après l’occasion, je ne l’ai pas souvent rencontrée, et puis quand après des approches plus ou moins savamment préparées, quand après un investissement incomplet, après des conversations, des discussions, des fréquentations qui duraient des semaines et quelquefois des mois, j’essayai d’aborder la question pratique, ô alors la toute charmante camarade, d’un air désolé et naïf, me disait : Non, mais, vous êtes épatants, vous les camarades ; vous êtes tous les mêmes, on ne peut pas parler avec vous de choses sérieuses, vous ne pensez qu’à çà ! Moi, je voudrais être considérée non comme une femme, mais comme un camarade !

« Et bien, non, merci, j’en ai fixé des apéritifs, fussent-ils servis par une camarade supérieurement évoluée. J’aimerai mieux dormir avec une enfant ignorante, qui ne me parlerait de Nietzsche, ni de pluralité, ni d’unicité en amour, ni de l’affranchissement de la femme et qui ne me fasse pas peser le pour et le contre de la participation aux syndicats ou à la propagande révolutionnaire. Je ne te le cache pas : qu’on admette autant de femmes que d’hommes dans les Jeunes-Gardes et du coup je deviens insurrectionnel, je suis prêt à militer dans les chemises rondes !

« Oui, je sais, la danse c’est un reste de barbarie, la danse c’est malsain, on se met en sueur dans une salle surchauffée, on sort et on chipe froid, de méchantes suites sont à prévoir, ce n’est pas hygiénique que de vivre dans une atmosphère délétère, où les pieds des danseurs font jaillir du parquet une affreuse poussière, remplie de trillons de microbes, de germes de maladies imaginables.

« Je sais encore que la façon de s’habiller spécialement pour aller au bal est une chose absurde, que toutes les toilettes des dames, que les habillements des hommes constituent un luxe idiot, suite de préjugés héréditaires.

« Ah, mon pauvre vieux, que ne sais-je pas sur ce sujet, je puis développer le thème à fond.

« Je sais aussi que faire du plat est sot, même à des sottes. Qu’il vaudrait bien mieux que les hommes ne fréquentent pas les bals et qu’ils vivent leurs moments de loisirs parmi les camarades, qu’ils militent, qu’ils s’instruisent, qu’ils s’éduquent par la fréquentation de milieux plus sains, plus normaux, plus intelligents, plus compréhensifs !

« Que diable, je le sais bien, mais crois-tu que parce que je m’abstiendrai d’aller danser, d’aller faire de la femme, au son du violon, du piston ou de la cornemuse et que raisonnablement je passerai mes moments de loisir à tenter de flirter auprès des rares compagnes qui s’aventurent parmi nous, que la question sociale aura fait un pas ?

« Mais non, mon abstinence forcée, émoustillée par la vue de gracieuses compagnes, pimentée de causeries aimables, asticotée d’espérances, fera de moi un détraqué et la propagande y perdra. J’aime mieux continuer à faire le Jacques ! »

Et sur ce, Léon se mit à battre des entrechats en criant à pleine voix

« Ninette, Ninette, agite tes gambettes ! »

É. Durand.