Un sujet délicat

vendredi 2 septembre 2011
par  Imbard (Maurice)

Il est réellement délicat ce sujet, qui consiste à démontrer la nécessité d’instruire femmes, jeunes gens et enfants, personnes innocentes en un mot, sur les dangers des maladies vénériennes en général et la syphilis en particulier.

Le nombre des femmes contaminées, par des hommes sans expérience, imprudents ou cyniques est très nombreux. Ce nombre justifie un enseignement de préservation de ce mal, qui comme l’alcoolisme ne repose en partie que sur l’ignorance.

Toutes les personnes sensées et de bonne foi venues de différents milieux le proclament. Mais cette question ne fait pas pour cela, au point de vue pratique, de progrès ; il est vrai que cette question est liée comme beaucoup d’autres à la solution d’un problème plus grand.

Soit au foyer, au dehors, à l’école, etc. quand on écrit, ou quand on parle aux jeunes gens, on fait comme si les phénomènes par lesquels la vie doit se continuer n’existaient pas. C’est pour la plupart de nos moralistes un sujet secret qu’on ne doit pas développer et qu’une tradition très ancienne nous impose. Pourtant, aujourd’hui, chacun de nous sent la nécessité de l’éclaircir. Mais il est très difficile de s’y résoudre. C’est pourquoi il est utile de dire et de répondre à des questions que se posent souvent des mères de famille, inquiètes de ce mal caché qui se propage mystérieusement, effrayées aussi des révélations maladroites.

D’abord, de fait, le sujet délicat est bien secret. Dans presque tous les traités d’histoire naturelle, les fonctions animales sont décrites avec un luxe d’images qui est bien la caractéristique des livres d’école actuels. Le simple observateur s’apercevra vite qu’une seule de ces fonctions en est bannie, comme n’existant pas : c’est la fonction sexuelle, celle de la reproduction de l’espèce. Les autres seront décrites par l’auteur avec force détails, mais sur celle-ci il n’en soufflera mot, il restera silencieux sur l’ovaire qui recèle les œufs où l’espèce humaine est couvée, ainsi que les testicules correspondants. On ne peut admettre qu’on veut par là, en cachant la fonction de la vie, laisser dans l’obscurité les bas-côtés de notre existence, puisqu’on ne peut pas dissimuler les excrétions qui n’ont rien de beau, en somme, au regard du sentiment. La plupart des planches anatomiques sont fausses ou incomplètes. Dans le squelette où toutes les chairs ont disparu, on ne craint pas de tout décrire, parce que les os n’ont pas de sexe, du moins pour les profanes.

On ne s’étonnera pas que la science paléontologique, qui exhume les fossiles, les restes de la vie préhistorique est citée plus abondamment que la physiologie qui explique le fonctionnement des organes ainsi que l’embryologie qui explique le développement des êtres. Il est une chose bizarre, singulière même, c’est que la botanique est entièrement enseignée jusque dans la reproduction des fleurs. Il est vrai que le nom des organes change, qu’ils paraissent plus convenables et dont les formes n’éveillent guère chez les jeunes auditeurs des pensées lubriques. — Mais vraiment, où les convenances et la pudeur vont-elles se nicher ?

Le pollen et le pistil sont des noms qui évoquent un sens poétique que n’ont pas leurs homologues zoologiques. C’est idiot, il faut en convenir, mais les préjugés sont tellement enracinés chez les gens qu’il est difficile de les extirper. Ces préjugés sont tellement tenaces, ces organes de la reproduction sont tellement réprouvés qu’on interdit souvent de les faire figurer sur les statues. Souventes fois on a vu des gens qui au paroxysme de la chasteté ont mutilé les héros en marbre des musées ou des parcs. Pourtant les chiens ou d’autres animaux ne se gênent nullement d’étaler dans la rue et aux yeux de tous, ce qu’on s’acharne à cacher ailleurs.

D’après les principes et les morales courants, tout doit se passer d’une façon convenable. Les entretiens sont expurgés et il est admis que les jeunes filles doivent arriver à l’âge de l’union dans un état d’absolue candeur. Or, pendant ce temps, ce chapitre secret s’enseigne sous une forme couverte, car il est aisé de penser que la défense n’est qu’un empêchement anodin, et on se demande comment s’enseigne cette chose prohibée.

Mais tout simplement par les enfants qui jouent entre eux le rôle de professeur clandestin. Les plus grands, les plus vicieux l’enseignent à leur façon aux plus petits, aux candides, et il est aisé de s’imaginer comment les cerveaux faibles, ignorants et naïfs et surtout surexcités par une imagination perverse peuvent parvenir à déformer, en voulant plus ou moins bien copier les gestes les plus simples et les plus naturels. Comme autrefois pour les mystères religieux, cette question de la génération est aujourd’hui l’objet d’un enseignement bilatéral, chez les connaisseurs, les initiés, il est rationnel et chez les profanes, les ignorants, il est plein de grossières inepties et ces ignorants se composent surtout de femmes et d’enfants. Et l’on sait que ce système d’enseignement n’aboutit qu’à susciter les plus grossières superstitions. D’abord celte pratique est dangereuse pour l’adultération générale de l’esprit provoquée par toute erreur importante. Et nous croyons qu’il serait important de l’écarter radicalement, car on ne doit jamais laisser enseigner des notions fausses, pour la bonne raison qu’elles méconnaissent les périls des rapports sexuels des jeunes gens et surtout des jeunes filles qui malheureusement sont incapables de se défendre contre ce mal, — la syphilis en l’espèce — et ignorent totalement les dangers du plaisir recherché avec plus d’avidité que de compétence. Ce qui provoque une attitude dissimulée, provenant de la prohibition d’enseigner sainement ces choses et dont la grivoiserie n’est qu’un des aspects.

Dans certaines chansons libertines, il y a souvent le désir d’offusquer un sentiment réservé qui est imposé à tout le monde. Dans la grivoiserie on se montre surtout grivois contre quelque chose, contre la pudeur d’autrui. C’est là surtout un des éléments de ce plaisir particulier. Ce sens de connaissances qu’on voudrait empêcher se développe vicieusement, d’une façon irrégulière ; souvent, les penchants amoureux invertis sont venus par la contrainte qu’ils ont dû subir dans la voie naturelle.

Nous savons très bien que l’on craint l’autre danger : celui qui est éveillé par un enseignement trop précoce

Il est entendu que les enfants et les jeunes filles ne doivent rien savoir, mais ils savent. Et l’on se demande s’il vaut mieux les maintenir dans cette demi ignorance ?

Nous croyons qu’il serait préférable de les instruire directement d’une façon rationnelle et saine que de les laisser catéchiser par des camarades vicieux et pervertis ou par des livres pornographiques et, malheureusement, ces derniers sont nombreux. Nous ne pouvons nier que la curiosité des enfants et des jeunes gens no soit plutôt tournée de ce côté, que la moindre allusion à cette première fonction de la vie ne provoque des plaisanteries idiotes — ce qui est peu important en somme — ainsi que des pensées licencieuses, ce qui comporte quelque danger. Nous ne pouvons le contester : l’adolescent se montre curieux malignement, comme l’adulte se fait grivois. Et il ne servirait à rien de se dissimuler ce sentiment, qui subsiste, avec lequel il faut compter et qui reste un obstacle.

Pourquoi est-ce ainsi se demandera-t-on ? N’est-ce pas justement parce qu’une éducation fausse nous a formés tels en recouvrant d’une honte et d’un mystère excitant la fonction sexuelle par sa prohibition même. Nous en sommes fortement convaincus. Il est une chose que nous croyons certaine, nous autres anarchistes, c’est que l’éducation peut assagir, transformer la curiosité des enfants. Apprendre et connaître les phénomènes, c’est le meilleur remède contre les interprétations aberrantes. La science anesthésie ce qu’elle touche. Le savant et le philosophe peuvent et doivent instruire les jeunes gens sur ces phénomènes qui en devenant une étude sérieuse et rationnelle, perdront petit à petit tout air de perversion. Il serait temps que ces notions ne soient plus considérées comme intangibles par les pédagogues et autres éducateurs officiels. De même que les facultés de médecine éloignent, chassent même les charlatans, l’enseignement et l’éducation sur ce sujet délicat, en se faisant au grand jour, démasquera et découvrira l’enseignement clandestin, pourvoyeur de vices et pourrisseur de cerveaux.

Maurice Imbard