La forme sociétaire résultat de l’effort individuel

vendredi 2 septembre 2011
par  Butaud (Georges)

L’effort est une nécessité vitale. La qualité, la direction de l’effort constituent l’avenir de l’individu et de la société. C’est l’effort individuel dirigé selon certaines directions qui assure la vie en groupe, en société de certaines espèces telles les corbeaux, les abeilles, les hommes etc.

En dehors de la fonction purement mécanique, instinctive, d’absorber des aliments pour se sustenter, beaucoup d’êtres font des efforts pour se prémunir réciproquement contre les attaques, pour résister collectivement, pour élever certains ouvrages d’abri ou de chasse, pour produire en commun, pour économiser, enfin l’homme a fondé la société compliquée de nos jours.

Les efforts individuels de certains êtres sont à ce point spécialisés dans telle direction, que l’organisme de l’être a été totalement transformé, à ce point que, livré à lui-même, c’est-à-dire obligé de donner à son effort des directions multiples, l’être en est devenu incapable et périrait : ceci est caractéristique pour les abeilles et les fourmis, qui ne peuvent vivre en dehors de la communauté. Et la communauté elle-même n’est que le produit du développement particulier et spécial de chaque composant. Il y a des animalcules qui depuis un temps immémorial vivent en colonies et qui évoluent comme tout ce qui vit : le résultat de l’évolution individuelle amène une transformation dans le caractère de la colonie.

L’effort individuel étant basé sur les connaissances individuelles et les conditions du milieu ambiant, il en résulte que toute modification des connaissances et du milieu transforme l’association, la moule selon les nécessités des composants ; ou offrant des résistances aux volontés, aux énergies, aux efforts des composants, la société se dissout ou se modifie en brisant les habitudes, les règles, les coutumes antérieures. Nous en avons maints exemples dans les sociétés humaines, basées à certaines époques sur l’esclavage, maintenant, presque universellement sur le salariat. Nous avons vu la religion base morale de la société, créer la caste des prêtres, faire se multiplier les couvents et surgir les églises succédant aux temples païens ; puis les mairies, les écoles caractériser une autre évolution.

Enfin, la lutte entre les hommes a appelé l’effort de l’homme à des gestes individuels et collectifs, différents selon les circonstances. Les hommes pour s’armer travaillèrent le bois, la pierre, le bronze, le fer ; aujourd’hui nous avons des armes qui attestent un savoir-faire, une science inégalés. Les hommes s’associèrent par familles, par tribus, par clans, par régions, par états pour lutter les uns contre les autres. Chacun avait la volonté de combattre, aujourd’hui personne ne l’a plus, parce que les raisons qui nous convainquirent autrefois n’ont plus de valeur : le milieu et nos mentalités ont changé. Quoique les armées permanentes existent encore, chacun comprend que ce n’est qu’une survivance de conditions antérieures autres ; les mariages de princes ne font plus passer un peuple d’une nationalité à une autre, les princes n’étant plus aussi qu’une survivance de l’état féodal qui a laissé place à l’état capitaliste. Un grand argument en faveur de l’état de paix armée était que des pays étaient à conquérir sans grands risques ; le peuple italien en grande partie a applaudi à l’effort guerrier pour la conquête de Tripoli, mais maintenant il n’y a plus grand-chose à conquérir aux colonies, le dernier argument pour la paix armée, pour l’effort guerrier possible disparaît. De même que depuis que la sécurité s’est organisée par suite du peuplement des pampas, l’effort de l’homme pour piller les aventureux et premiers colons n’étant plus assuré d’être si facilement rémunéré, s’est porté ailleurs.

Ainsi l’effort s’exerce selon les conditions du milieu et les connaissances individuelles : ainsi crée des sociétés religieuses ou athées, basées sur l’esclavage, le salariat, la féodalité ou le capitalisme, guerrières ou pacifiques. Nous avons vu dans le cours des temps les efforts individuels s’associer au fur et à mesure des nécessités, des possibilités et des connaissances. soit pour se défendre, pour conquérir, pour produire, pour échanger ; le fer a remplacé le bronze ; la route romaine a franchi les monts, les fleuves, les marais, les immensités ; le tronc d’arbre creusé est devenu le transatlantique, au fur et à mesure que l’effort s’est associé discipliné.

Les multiples sociétés humaines sont bien près de n’en faire qu’une ou plutôt n’en font qu’une, puisque partout l’individu peut obtenir ce dont il a besoin en échangeant son effort contre d’autres efforts. Et cependant ? quel contraste entre la fourmilière humaine, où l’effort est dirigé pour la satisfaction personnelle et la fourmilière animale, où l’effort est dirigé pour le profit de la collectivité !

C’est ce contraste qui afflige tant de grands cœurs, tant de braves gens et qui les méduse. Faisons comme les fourmis, disent-ils : tous pour un, un pour tous, que l’humanité soit une immense fraternité ! Et les voilà partis les braves communistes, et ils rêvent, et ils espèrent, et ils militent ; mais ils vivent et leur foi devient moins ardente et, au fur et à mesure que grisonne leur front, ils s’affalent, ils disparaissent, ils n’existent plus ; ils sont enfouis dans les jupes d’une vieille femme qui, pendant des ans et des ans, les a, inlassablement, ramenés à la réalité, journellement et nuitamment en leur faisant voir l’inanité de leurs espoirs et la vérité de la vie quotidienne ; ils sont redevenus comme tous les autres avec lesquels ils jouèrent enfants, ils ne se distinguent plus du milieu : le milieu les a repris. Le christianisme ne fut jamais qu’un rêve, le communisme est de même essence.

Les païens, les barbares, les ignorants des siècles passés après avoir reçu le baptême n’étaient pas plus évolués qu’avant. Ce n’est pas avec des appétistes, ce n’est pas avec les hommes vulgaires d’aujourd’hui, farcis de préjugés sur la beauté, l’amour, la fidélité, sur le luxe, avec les goinfres qui ont une hygiène et une alimentation déplorables, eussent-ils foi dans le communisme, que la société deviendra communiste. Une société ne s’élabore pas par des actes de foi, par des vœux : elle est la résultante des composants.

Le communisme est le résultat de l’évolution des individus, ce n’est pas un but. C’est donc tout autre chose que ce qu’ont pensé les communistes jusqu’à ce jour. Le communisme n’est pas une aspiration, c’est une réalité ou ce n’est rien — qu’un pipeau de propagande et de rapport pour les prêtres communistes.

– O –


Dans la fourmilière, tout effort de toute fourmi est dirigé en vue d’un résultat matériel certain : accumuler des produits, soigner l’intérieur de l’habitation, etc. ; pas d’efforts inutiles, consacrés à l’entretien d’intermédiaires et de parasites.

Dans la fourmilière humaine, les parasites sont innombrables, la plupart des efforts n’ont pas en vue un résultat certain, la plupart sont inutiles quand ils ne sont pas nocifs et si la fourmi nous apparaît libre, l’homme est esclave économiquement et moralement. L’ensemble de la production de la fourmi s’équilibre avec sa consommation, ses besoins sont limités comme sa faculté de production. Il n’en est pas de même chez l’homme : ses besoins sont sans limite, sa production en a. L’homme échange les efforts d’autres hommes contre la valeur d’échange contenue dans son porte-monnaie. La dimension du porte-monnaie est la mesure du pouvoir de l’homme ; avec un grand porte-monnaie l’individu achète les efforts de dix, de cent, de mille individus qui n’effectuent pas des efforts pour un travail, un résultat utile, certain, mais en vue d’obtenir un peu de ce que contient le porte-monnaie de l’homme et qui toujours ne demande que des bêtises compliquées.

La fourmilière animale d’aujourd’hui a la même vie, la même organisation que celle d’il y a plusieurs siècles, la fourmi actuelle est celle que l’on connut dans l’antiquité. La fourmilière humaine est tout autre qu’autrefois : elle a à sa disposition des moyens de production immenses. mais comme les besoins de l’homme sont illimités et qu’il s’ingénie à rêver et à matérialiser ses rêves, la production humaine est toujours inférieure aux nécessités ; il n’y a jamais assez de tissus, de meubles, de maisons, de produits de toutes sortes, aussi la nécessité de limiter la dépense, de stimuler la production individuelles justifie le porte-monnaie.

S’habiller, se loger, manger, copuler se fait selon une fiction transmise de génération en génération, qui se modifie, se transforme, selon des conditions indéterminées et indéterminables. On fait ces choses qui constituent les actes principaux de la vie comme l’ont fait tous les peuples passés, mais de telle façon que tout le savoir, toute l’énergie humaine est absorbée sans que pour cela on soit mieux garanti contre le chaud, le froid, qu’on soit mieux nourri et qu’on éprouve plus de plaisir quant au reste !

Je ne connais pas dix individus qui soient capables de constituer à eux dix un commencement de fourmilière et je ne sais si un jour il y en aura davantage. Tous les gens que je connais et qui ne tirent pas bénéfice de l’exploitation d’autrui sont des pauvres, non qu’ils gagnent très peu, je connais des médecins qui gagnent un louis, des dentistes qui en gagnent cinq et des ouvriers et des employés qui en gagnent un demi journellement, Mais ils sont pauvres parce que quelles que soient leurs ressources leurs appétits ne peuvent être satisfaits : ils ne les raisonnent pas, devant leurs désirs ils sont aussi faibles qu’un Louis xiv ou un Charles Quint devant une table pantagruélique ; ils suivent le courant de leurs habitudes, de leurs penchants ; toute leur seule volonté consiste dans l’entêtement à ne pas résister à l’espérance d’une jouissance, dût-elle coûter horriblement cher à eux ou aux autres.

Ce ne sont pas eux qui seront les composants d’une future fourmilière. Cependant, théoriquement, beaucoup d’entre eux sont communistes.

Les composants d’une fourmilière humaine — quelles que soient les conditions du milieu — seront les hommes dont la quantité de production compensera largement la consommation individuelle. De là s’impose cette déduction que l’effort libre doit être en rapport avec la consommation. Or, la liberté de l’effort dans une fourmilière animale existe, parce qu’il est limité par le peu de développement de la consommation.

Dans la société humaine, que l’individu augmente ses facultés de production et raisonne ses besoins, il tend à devenir un bon composant du communisme.

Produire beaucoup, dépenser peu est une tendance communiste : la liberté de l’effort, qui soutient, crée et entretient la vie, est à ce prix.

G. Butaud