La Ruche

lundi 15 août 2011
par  Bleackley (Horace)

(suite) [1]

Une impulsion soudaine saisit Anymoon.

― Dites-moi, est-ce que Mme Rhyle est votre Présidente ? Les yeux de poisson ne laissèrent apercevoir aucun signe de compréhension. Anymoon répéta sa question.

― Nous n’avons pas de Président.

― En une seconde, Anymoon devina ce qui avait pu se produire. Le froid au cœur, il comprit que, de la noble Constitution qu’il avait édifiée pour le bien-être de ses concitoyens, il ne restait que des ruines. Il était évident que l’anarchiste juif Cohen avait tout balayé devant lui.

― Vous n’allez pourtant pas me dire que Cohen s’est emparé du pouvoir ?

Les pâles paupières battirent derrière les lunettes.

― Je ne sais rien des noms que vous me citez.

Anymoon regarda tout autour de lui. La clarté d’une des lampes le plaçait au milieu d’un curieux triangle lumineux. Sur la place déserte, aussi étendue peut-être que la place de la Concorde, de semblables triangles lumineux luisaient, de moins en moins brillants, jusqu’à devenir de petites taches indistinctes, produisant une impression d’espace infini et de solitude illimitée. Il lui parut être mis en face de l’éternité et de l’incommensurable.

― Combien de temps ai-je donc dormi ?

Le visage de Cire, le masque qu’il avait interrogé ne bougeait pas, demeurait impénétrable. Commandé par une impulsion irrésistible, il posa la main sur l’épaule de cet être et le secoua. On aurait dit une poupée bourrée de paille tant son corps apparaissait flou et invertébré.

― Mais enfin, vous avez dû entendre prononcer ces noms ?

― Nous ne portons plus de nom, maintenant, répondit l’étranger.

À ces mots, Anymoon comprit l’abîme qui séparait ce présent du passé. Il contempla les traits livides, ridés.

― Quel est votre âge ?

― Dans les vingt ans ; nous ne nous préoccupons plus de l’âge, maintenant.

― Se peut-il que je sois resté endormi durant deux générations ?

Sans ajouter aucune foi aux légendes à la Rip Van Winckle, Anymoon savait que de tels faits étaient possibles. Il avait entendu parler de personnes qui avaient perdu la raison pendant de longues années, s’éveillant de ce qui équivalait apparemment à une transe, en pleine possession de leur lucidité. Il avait dû être victime de quelque maladie mentale de ce genre. Mais combien de temps s’était-il écoulé depuis qu’il avait été Président de la République britannique.

L’étranger partait. Anymoon le rejoignit et l’arrêta.

― Vous n’êtes pas Anglais ! s’écria-t-il. à voix haute, enflammée.

― Je suis né en Angleterre, répondit la voix monotone et inexpressive.

― Cependant, vous devez être de l’Orient.

― Pourquoi ça ?

― Vous ressemblez à un Oriental.

― Nous sommes tous taillés sur le même patron.

Tandis qu’Anymoon se tenait immobile et pétrifié, la curieuse créature disparut sous le porche de l’immense bâtiment d’où était sorti Anymoon.

― Mais combien de temps donc ai-je été malade ? Le vieux monde a sans doute disparu…
Et, la tête baissée, désolé, Anymoon s’en alla droit devant lui, sur la chaussée illuminée, sans se soucier où il allait.

III


En chemin, il croisa de nombreux êtres, exactement semblables comme forme, comme vêtements, comme traits, à celui qu’il avait d’abord rencontré. Parfois ils marchaient isolément, et parfois ils marchaient groupés, mais ils étaient tous aussi silencieux que des cadavres, et il ne vit jamais l’un d’eux adresser la parole à son voisin. Ils ne prêtaient aucune attention à sa présence, glissant sans bruit comme des ombres, le visage dépourvu d’expression ; tous portaient des lunettes, et leurs regards étaient uniformément vagues. Il ne put trouver le courage nécessaire pour s’adresser à l’un d’eux.

Il atteignit enfin l’extrémité de la place ; un immense édifice se dressa devant lui. C’était, sans doute aucun, une usine. Le halètement ininterrompu des machines s’entendait du dehors ; on percevait le son aigu du métal battu et rebattu. Une foule de petits êtres vêtus de bleu, à casquette noire et à tresse blonde, entrait et sortait incessamment. Mû par la curiosité, il pénétra à son tour par les portes toutes grandes ouvertes.

Il était entré dans un bâtiment vraiment grandiose, brillamment illuminé par des lampes opalescentes, surmonté par une voûte gigantesque de verre et d’acier ressemblant à une gare, mais bien plus spacieuse que les gares qu’il avait connues. Il se souvint involontairement des visites de son enfance au Palais de Cristal, mais le Palais de Cristal n’était pas comparable, comme dimensions, à cet édifice, qui pouvait mesurer au moins un demi-mille de longueur, peut-être davantage. La largeur devait avoir la même dimension, tandis que le dôme de verre qui s’élevait au-dessus de sa tête devait mesurer plusieurs centaines de mètres. Le plancher du bâtiment paraissait être en béton, soigneusement nivelé.

Sur les côtés de l’édifice se profilaient de longues rangées de tours et de machines-outils, qu’actionnaient de petits groupes de casquettes noires, absorbés en leur travail. Le bruit des lourds battements des immenses marteaux à vapeur se répercutait tout à travers le bâtiment, tandis que de tous côtés jaillissaient des étincelles métalliques. Mais ce qui retenait son regard était une vaste et curieuse machine qui occupait le milieu du plancher.

Cette machine ressemblait. à un gigantesque biplan, car, s’élevant à une grande hauteur, deux larges plans, d’une envergure de plusieurs centaines de mètres, s’étendaient sous la voûte à l’infini. Pouvait-on dire selon toute apparence, elles étaient composées de minces feuilles métalliques, car elles n’étaient pas translucides et étincelaient comme de l’acier. Sous ces ailes colossales, réunies par des poutres massives et une forêt d’entretoises, il y avait une coque aussi vaste que celle d’un croiseur de dix mille tonnes. À son grand étonnement, Anymoon s’aperçut qu’elle flottait dans une citerne gigantesque, juste assez grande pour la contenir, qui paraissait se prolonger jusqu’à l’extrémité de l’usine. Un escalier roulant menait au pont. Quatre énormes propulseurs, analogues aux balanciers de quelque immense machine à vapeur, saillaient de la poupe.

(À suivre)

Horace Bleackley
(adapté de l’anglais par E. Armand).

[1Voir la Revue Anarchiste n°4.