Côté des Dames

lundi 15 août 2011
par  Maximilienne

Parmi toutes celles qui se distinguent, en ce moment, et qui prouvent par l’exemple que les femmes sont, ô merveille des êtres capables de tout ce dont sont capables les hommes, il en est une au mérite de laquelle on ne rend pas assez hommage : Marthe Hanau.

On lui consacre bien, tous les jours, dans la presse, un communiqué plus ou moins long, embarrassé et goguenard. Mais, tout de même, comparé à la publicité qu’on fait à Mistinguette, c’est un peu maigre…

Je ne suis pas assez calée en science financière, malgré les enseignements de mon ex-bon maître, M. Gaston Jèze, pour apprécier exactement ce qu’a fait cette énergique petite grosse. Mais il me semble bien qu’elle a tout simplement pris un rang fort honorable parmi l’honorable corporation des gens d’affaires, et je ne suis pas éloignée de croire ceux qui m’affirment qu’il faut chercher uniquement dans son succès les causes de sa catastrophe, œuvre de confrères inquiets d’une si redoutable rivale.

Le fond de l’affaire importe peu, d’ailleurs. Si la « Présidente » a volé quelque galette à ses contemporains, elle n’a fait que suivre une coutume, il me semble, assez répandue et pas seulement dans le monde des banques. Ce qui est intéressant, c’est la phase actuelle de son aventure : c’est la grève de la faim, et l’attitude des spectateurs.

Voilà une femme qui, au moment où j’écris, n’a pas mangé et n’a bu depuis quelque trois semaines, que ce qu’un morticole officiel lui a entonné de force.

Elle a donné l’exemple d’une constance surhumaine, rinçant sa bouche ulcérée d’eau fraîche, et rejetant cette eau, subissant plusieurs fois par jour le supplice chinois de se voir présenter des mets appétissants et ferme devant l’insistance de ceux qui les lui apportaient, soutenant contre dix ou onze robustes individus des luttes épiques pour rejeter l’ignoble tuyau de caoutchouc qu’on veut lui fourrer dans l’estomac.

Qu’en pensent les messieurs qui affirment aux femmes que leur sexe suffit à leur concilier la protection du sexe fort ? Est-ce ça, la galanterie française ? Est-ce ça, la chevaleresque indignation des hommes devant la violence faite à une femme ?

Et, d’autre part, qu’en pensent les femmes ? Toutes celles qui se font une gloire des hauts faits accomplis par une des leurs, qui soulignent complaisamment chaque exemple d’énergie, de courage, donné par une femme ?

Pendant qu’on enfourne à Marthe Hanau, maîtrisée par une bande de robustes gaillards, quelques cuillerées de café au lait qu’elle se contraint à vomir, les dirigeantes du féminisme orthodoxe sont réunies en États Généraux, et se réclament ainsi, j’imagine, des « grands principes de 89 ».

Elles ne paraissent pas soupçonner un instant que la République, fille de ces grands principes, laisse rétablir la torture, ornement classique de l’ancien régime et ce, sur la personne d’une femme, et d’une femme remarquable.

Car, encore une fois, si Mme Hanau a commis des escroqueries, ce que j’ignore et ce que tout le monde ignore officiellement, puisqu’elle n’est qu’inculpée, elle n’en est pas moins une femme d’une trempe exceptionnelle, qui peut-être se fût distinguée autrement si ses talents et son activité avaient trouvé, dans la société bourgeoise, un champ plus honnête où s’exercer.

Tant pis pour elle ! Elle n’est, pour la féministe la plus enragée comme pour l’homme le plus féminolâtre, que « la mère Hanau », héroïne d’un… tragi-vaudeville. Elle est, pour avoir droit à la vénération universelle, en retard d’environ dix-huit cents ans. Oh ! si elle était venue, au deux ou troisième siècle, faire la grève de la faim pour prouver que Dieu est un en trois personnes et que les païens sont de grands coquins, on te vous la canoniserait avec un saint enthousiasme… Mais elle ne veut rien que prouver qu’elle est en guerre, à sa manière, avec la société.

Et la Société, même en la personne de ses membres les plus abrutis et les plus humbles, n’aime pas ça, que voulez-vous ?…

Maximilienne