Essai philosophique sur l’anarchisme

lundi 8 août 2011
par  Dalmon (Dr Henri)

Sincérité, simplicité, complexité, liberté : voilà la richesse de l’anarchiste à travers le vaste monde.

Comprendre cette chose et cette idée réclame un faible effort intellectuel pour avoir une vue d’ensemble dont il faudra, ensuite, par paliers successifs, gagner les détails.

Faire connaître ce qu’est l’anarchisme, mot grandiose, à des esprits qui, jusque-là, n’ont guère prêté l’attention à ce terme englobant un immense domaine, demande qu’on parcoure quelques préliminaires étapes.

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Au pied de l’incompréhension, l’anarchisme, pour un bourgeois ignare et confiné dans le conformisme, apparaît comme une sorte de scepticisme, poussé à l’extrême, une négation de tout, même de soi-même. De cette conception préconçue, le bourgeois et d’autres se croient autorisés à conclure que la liberté qui résulte de ce nihilisme est une licence, un dévergondage effréné et sans limité dans les stupéfiants et les éclats des explosifs.

Ainsi conçu, l’anarchisme devient un système diabolique et maléfique, une sorte de désintégration d’où ne doivent sortir que l’horreur et l’affliction et qui doit être mis hors d’état de nuire.

L’adepte d’une telle doctrine, ainsi posé, devient un être devant lequel le « bien-pensant » se signe en s’abritant derrière son gendarme, soutien de l’autorité, son dictionnaire lui ayant désigné sous le terme « anarchie » un gâchis effroyable sans direction, contrairement à la si belle définition d’Élisée Reclus : « L’Anarchie est la plus haute expression de l’ordre ».

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Si l’engin nucléaire atomique expérimenté au Japon et à Bikini n’était pas une invention savante réalisée par la finance commanditaire de la grosse industrie, la bombe atomique, figure magnifique de la dévastation poussée à la dernière des possibilités humaines, mériterait. — au sens « bourgeois » — d’entrer dans l’arsenal terroriste comme l’engin idéal d’un « anarchiste militant » pratiquant l’action directe.

Ainsi raisonnent les Philistins.

Et voici comment par ignorance et mauvaise généralisation de l’incompréhension se créent et se propagent des légendes et des idées gratuitement fantaisistes, étayées sur le souvenir de la « période héroïque » où, dans la tranquillité bourgeoise, explosent les noms de Ravachol et d’Émile Henry.

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Pour une compréhension progressive de l’anarchisme, laissons là ces visions aveugles, tous ces fantômes qui ne son que les taches obscures d’une imagination imbécile, c’est-à-dire trop faible au sens latin du mot.

L’anarchie, esquissée dans les actes de certains animaux intelligents indomesticables, est un processus de libération naturel et non point d’imagination théorique humaine.

L’anarchisme, qui en est la doctrine, est, comme création et réalisation humaines au cours des époques, sujette à erreur, mais aussi à perfectionnement. Toujours plus loin : dans le mieux et la conquête de l’inconnu est la formule de l’anarchisme.

Pour la conduite de l’homme dans la vie, cet anarchisme dont l’étymologie grecque serait « sans direction » est la directive la plus sûre, la plus saine et la plus complète, car elle apporte sincère satisfaction par l’évidence, la simplicité, la liberté de ses moyens.

Dans les réalités confuses, l’incertitude des événements, l’obscurité mondiale complète, la pratique de l’anarchisme, loin d’être une marche aveugle, est une lumineuse méthode de recherche de la bonne voie, en direction naturelle des faits naturels spontanés montrant la route.

Que l’anarchiste soit par tempérament ou étude un sensualiste, matérialiste, spiritualiste, mystique ou raisonnant, syncrétiste ou je-m’en-foutiste, l’anarchiste véritablement anarchiste est un critique, du fait qu’il n’accepte pas d’emblée la direction conforme imposée.

Ainsi s’acquiert le trésor des faits d’observations liés les uns aux autres réellement ou par apparence.

Ainsi s’obtient un ensemble sondé par déterminisme : une cause entraînant sa conséquence.

Ainsi, en première analyse, l’anarchiste qui a repoussé a priori toute direction imposée pense découvrir les harmonies universelles, la compensation du mal par le bien dans les actes de nature.

Ce premier acquis pris sur le monde servira à l’anarchiste, poursuivant lui-même sa voie sans obligation ni sanction humaine ou divine, de bâton d’aveugle dans une obscurité devenue moins obscure dès ces premiers tâtonnements.

À ce stade de début, narguant les élucubrations stupides du bourgeois, les quatre rubriques des pères de la doctrine : Vrai, Beau, Bien, Juste, ouvrent les voies de la science, de l’art, de l’éthique à l’homme qui refusa le gabarit d’entrée de la banalité moyenne. Devenu artistocrate, il aura les joies pures que donne la recherche d’une vie façonnée comme une œuvre d’art.

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– Mais un anarchiste peut-il se lier et devenir l’esclave d’une direction, même naturelle ?

– Arrivé aux paliers primaires de son ascension, la limpide allégresse des jeunes recherches ne saurait le satisfaire. Il progresse et étudie poussant toujours plus loin, toujours plus haut.

Les horizons s’élargissent avec l’ascension. Pénétrées par l’analyse, les lignes de l’horizon primordial s’animent d’inconnues, deviennent moins certaines.

La faiblesse actuelle de nos moyens de prospection en direction de l’infiniment grand et de l’indéfiniment petit se heurte à l’indéterminable.

Nous voilà dans l’incertitude des preuves à donner. On ne dit plus. c’est évident mais c’est probable. Et cette probabilité elle-même s’évanouit dans l’incertitude de l’agnostique énigme, qu’il va falloir maintenant pénétrer. Nous sommes réellement dans le vrai domaine de l’anarchie, de la conquête sur l’inconnu : Exemple de la nature anarchique, c’est-à-dire libre et sans plan divin où l’homme veut trouver une « archi », une direction, exemple d’un monde qui se dérobe au joug d’une systématisation voulant lui attribuer des principes trop étroits.

Ainsi va la marche de la science actuelle. Ayant jadis conquis la méthode, l’outil nouveau de l’expérience, de l’observation des faits raisonnés, la science croyait avoir acquis la lumière et posséder la compréhension complète de l’univers sous une image presque dogmatique. Aujourd’hui, sur des terrains nouveaux découverts au cours de leurs recherches, la science dans ses savants est obligée à de nouvelles directions.

Dépassant l’homme de science acharné à ses positives recherches de physique et ultraphysique, l’anarchiste poursuit sa route.

Ce n’est pas le scepticisme philosophique du sophiste, mais le doute de la probité mentale qui l’entraîne à pénétrer plus avant dans des conquêtes intellectuelles.

Dépouillera-t-il les voiles d’Isis ? Atteindra-t-il à ce sommet où dans les nuages se cache la Vérité ? II n’en sait rien et ne s’en soucie. Il avance en toute liberté.

Han Ryner qui incarne une des lumières de l’anarchie, voit le sage perché comme l’Ibis sacré. Toth Hermès Trismégiste, au sommet d’une pyramide symbolique où l’humanité, par les quatre pentes des sens, du cœur, du cerveau et de l’intelligence, cherche à atteindre le point de convergence où on domine l’harmonie universelle.

Là se trouvent réunies dans la spagyrique, l’analyse et la synthèse des détails : la science complète.

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Quelle est la récompense des efforts de celui qui, ayant refusé d’obéir à l’impératif banal, atteint à ce sommet où devenu sage satisfait il est bien près de prendre le sourire du sphinx ? C’est l’acquis du résultat suprême de la connaissance humaine. Au commandement : « Sais », la réponse est : « Je sais que je ne sais rien et ne saurais rien ni plus ni moins que les autres hommes ou surhommes ».

Nous sommes tous égaux en ignorance d- principe suprême, quant à présent.

Dès lors, à quoi sert de se gourmer devant la certitude de l’incertitude ? Ne vaut-il pas mieux jouir des joies pures et naïves de la bioesthétique libre et en puissance de toutes les possibilités de bonheur, en une éthique dépourvue de sanction et obligation, au spectacle de toutes les merveilles que nous offre la vie universelle dans ses relatives laideurs et beautés ?

Voilà pour nous ce qu’est l’anarchisme : l’acquisition de la libre clarté de l’évidence dans l’obscurité où se joue le principe d’autorité, de la tragicomédie humaine en la douleur universelle des non-anarchistes.

En plus de la satisfaction idéologique et d’une complète aisance, l’anarchisme a l’avantage pratique d’immuniser et de soustraire son adepte — possesseur du bien universel : la liberté de penser et d’agir — aux jeux divers où comme des quilles les hommes, passivement, sont heurtés brutalement et fauchés par des décisions comminatoires, convocations, sanctions et autres inventions de l’imagination humaine en mal de dominance.

Ceux qui tirent la ficelle de cette de cette symbolique toupie, ceux-là répondent bien au tableau philistin de l’anarchisme tel que le brosse le bourgeois stupide ruais observateur. Nous les anarchistes les ignorons dans notre mépris.

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Lorsque, aidés des camarades et guidés par ceux qu’on appelle les Grands Ancêtres, le palier libérateur est atteint — plus rien ne nous fera descendre.

Attachés à cette bonne prise, il y a lieu, s’ils le désirent, de tendre la main à ceux qui sont encore dans les obstacles de l’ascension. Toute figure de rhétorique, épaisse prose, traduit mal cet envol de liberté dans la lumière au-dessus des saletés sociales, qu’est cette ascension anarchiste de celui qui, méprisant l’anonymat, la clandestinité, la crainte des représailles, la mort, l’au-delà et ses énigmes, ne compte plus que sur lui-même pour conquérir cette liberté.

Être malgré tout et malgré tous ! Être soi, seul et avec les copains, compagnons de vie, c’est-à-dire hommes, animaux, plants, minéraux, en toute liberté car tel est mon plaisir !

Avoir la joie de vivre, unité perdue dans l’immense nature et centrée dans la personnalité individuelle de l’anarchiste.

Dr Henri Dalmon [1].

[1L’auteur serait heureux de recevoir des observations. Lui écrire au Groupe Anarchiste, 27 avenue des Cordeliers, La Rochelle (Ch.-Mar.).