Les colonies pythagoriciennes de la Grande Grèce

, par  Han Ryner , popularité : 3%

… Pythagore vint donc à Olympie. Devant les hommes assemblés, il parla de la justice avec amour. Ses gestes créaient de la lumière et semaient de la flamme. Ceux qui le regardaient et qui l’écoutaient croyaient entendre un dieu. Et ils l’acclamaient avec le même enthousiasme qu’un athlète ou un tyran.

Lorsqu’il demanda :

– Qui veut venir avec moi pour bâtir la maison de justice ?

… tout le peuple, debout, les bras tendus, cria :

– Moi, moi, moi !

Mais le Fils du Silence eut sur les lèvres un sourire qui doute. Sa main calma l’élan unanime. Et il reprit :

Je ne suis pas l’orateur ou la courtisane qui enivrent les hommes et qui profitent d’une ivresse passagère pour arracher des serments qu’on regrettera. Nulle contrainte n’accompagne la justice, cette libératrice. Elle ne porte ni armes ni tablettes. Elle n’inscrit pas ce que disent les hommes. Elle veut que ton cœur batte toujours selon son rythme. Les bras qui s’enchainent aujourd’hui travailleront mal demain. Attendons la fin des jeux. Chez quelques-uns, l’élan aveugle de cette heure sera devenu volonté et lumière. Ceux-là m’accompagneront, éveillés pour toujours. Les autres auront eu un songe héroïque et ils se souviendront de ce jour comme d’une gloire. Ainsi vous vous souvenez d’avoir entendu l’aède chanter des vertus pour lesquelles, tant que dura le chant, votre cœur vous parut assez grand.

– Tous, tous, nous irons tous avec toi…

Quand les jeux furent terminés, de cette multitude qui avait crié : « Moi, moi, moi ! », de cette multitude, qui avait affirmé : « Tous, tous, nous irons tous avec toi », quinze hommes restèrent fidèles à la résolution première.

Ces quinze s’appellent : Gillos de Croton, Lysis. Clinias, Euryte, . Callicratidès, Charondas de Catane, Zaleucos de Locres, Hippodamos de Thurium, Euryphame, Hipparque, Tléages, Métope, Damasippe, Hermippe et Polos le lucanien.

Trois femmes furent. parmi eux, savoir : Phyntis, fille de Callicratidès. et la docte Perictione. Mais la troisième est célèbre sous le nom de Théano. Elle devint t’épouse de Pythagore et lui donna, outre deux fils, Télauge et Mamercos, une fille nommée comme sa mère et que ceux qui ont écrit de ces choses confondent parfois avec elle.

Les dix-neuf voguèrent vers le soleil couchant. Les récits de Gillos et d’autres rapports leur faisaient considérer la Grande Grèce comme la région la plus convenable à leur dessein.

Dans la vaste Hespérie, les villes étaient des volcans qui grondent sous une couche de neige. Partout, sous les lourdeurs glacées du gouvernement despotique, le peuple, obscurément encore, commençait à s’agiter.

Les compagnons de Pythagore vêcurent un peu de temps à Crotone. Ils parlaient à tous ceux qu’ils rencontraient, expliquant ardemment ce qu’ils désiraient réaliser. Beaucoup riaient de leurs paroles, d’autres s’éloignaient sans rien dire, plusieurs les injuriaient et les enfants leur lançaient des pierres.

Mais le médecin Alcméon, ayant entendu Pythagore, vint à lui avec ces paroles :

– Je possède, à vingt stades de la ville, dans un domaine trop grand pour moi, une demeure trop grande. Veux-tu me permettre de te les donner ?

– Je les accepterai, répondit le maître. si c’est ton cœur qui me parle et si c’est ton esprit qui me parle.

– C’est mon cœur qui te parle, et j’aime ce que tu fais. C’est mon esprit qui te parle, ô guérisseur des maux dont les hommes se chargent par leur folie.

– Je ne veux pas que ton geste soit le fils d’une erreur. Mon remède agira lentement et la génération que je guérirai peut-être, j’ignore quand elle naîtra.

– Si je ne craignais, reprit Alcméon, que mon second présent ne gâte le premier, je te dirais : « Et moi, me veux-tu ?

– Ton second présent m’est une myriade de fois plus précieux que le premier.

Alcméon conduisit les dix-neuf jusqu’à la porte de son domaine. Il avait apporté de la peinture et un pinceau. Il écrivit sur l’entrée 

Tout est commun entre amis.

Puis il pénétra un milieu des disciples.

Les esclaves faisaient valoir cette terre accoururent. Le nouveau pythagoricien leur dit :

– Écoutez moins avec vos oreilles qu’avec votre cœur. Ceux d’entre vous qui veulent être mes frères comme tous les hommes sont mes frères, qu’ils aillent librement où il leur conviendra. Mais, s’il en est qui désirent être pour moi plus chers que les fils de mon père et de ma mère, qui désirent pénétrer dans mon cœur aussi profond que les autres fils de Pythagore, ceux-là resteront, ici, libres et nos égaux.

Les esclaves crièrent qu’ils n’abandonneraient jamais un aussi bon maître. Comme leurs acclamations se prolongeaient Pythagore, d’un geste de la main, obtint le silence, et il dit :

– L’erreur qui passe est bruyante comme un torrent ; mais la vérité durable fait entendre un murmure de source.

Tous les esclaves restèrent quelques jours. Bientôt, entre eux, s’élevèrent des querelles. Pythagore et Alcméon les apaisaient de paroles douces et légèrement ironiques. Mais chaque esclave croyait que son adversaire avait de grands torts contre lui et il s’irritait que l’injustice ne fût point châtiée. En peu de temps la plupart s’éloignèrent.

Pythagore leur disait :

– Le rêve de votre longue servitude fut la vie de l’homme libre ordinaire, non l’existence du philosophe. Allez et vivez votre idéal.

Cependant trois parmi les anciens esclaves d’Alcméon restèrent toujours et ils furent des meilleurs entre les disciples, et ils se nomment : Méron ; Mnésagore et Aristoxène.

Dans la communauté, chacun vivait libre, travaillant aux heures qui lui convenaient, prenant ce qu’il voulait dans les richesses communes.

Mais tous se piquaient d’aimer activement leurs frères et d’être détachés de ce que le vulgaire appelle des biens.

Leur amour commun pour Pythagore était le plus fort des liens. Ils lui demandaient conseil ; ils s’appliquaient à lui ressembler. Leur effort vers un même idéal établit rapidement des coutumes qui faisaient imaginer aux étrangers une sévère règle écrite.

Les « amis » étaient vêtus d’une tunique blanche que retenait un cordon de lin. Ils évitaient l’usage cruel du cuir et s’abstenaient de toute viande. Ils ne buvaient point de vin et ne se coupaient point les cheveux.

Le matin, ils mangeaient du pain et du miel ; le repas du soir se composait de fruits ou de légumes bouillis. Avant de se coucher ils chantaient des hymnes.

Leurs mains étaient pures de sang, et comme ce qui est à droite est le symbole du bien, mais ce qui est à gauche le symbole du mal, ils évitaient de croiser la jambe gauche sur la jambe droite.

Ils recevaient volontiers parmi eux les jeunes gens qui désiraient vivre la vie sans tache. Mais Pythagore leur disait :

– Sois longtemps silencieux. Le jeune homme est un vase et sa parole le couvercle sonore dont il se ferme. Mais son silence est l’ouverture par où pénètre ce qui nourrira le germe de son âme.

Il disait encore :

– La graine deviendra l’arbre, pourvu qu’elle s’enfonce aux ténèbres souterraines ; l’enfant devient homme aux tiédeurs pensives du silence. Le chêne est fils du gland et le chêne est fils de la terre. Deviens le fils du germe ignoré que tu portes en toi et deviens le fils du silence.

Ceux qui n’étaient point faits pour la vie noble et calme ne tardaient pas à s’ennuyer dans l’atmosphère calme et noble. D’eux-mêmes ils s’éloignaient.

Les autres étaient autorisés à apporter leurs biens à la communauté quand ils avaient subi les cinq années de « silence ». Comme il fallait se garder contre la haine stupide du peuple et contre les accusations d’impiété, nul n’était admis aux conversations libres des anciens, s’il n’avait subi les épreuves et les initiations.

Les initiations solennelles conservaient la forme des mystères enseignés à Eleusis, mais les paroles en étaient plus pleines et plus faciles et ouvrir.

Après deux années on était admis à la première initiation, il fallait, avant d’obtenir la seconde, laisser s’écouler trois années.

Les deux années s’appelaient « le Grand Silence » ; les trois armées se nommaient « le Petit Silence ». Toutefois, le repos absolu et ce qu’on appelait « la purification de la voix » ne durait qu’une lune. Ensuite, sous la conduite d’un ancien, le jeune homme lisait tout haut. Les yeux fermés, il répétait sans bruit extérieur les choses lues, les commentaires du maître et il étudiait l’ébranlement produit en lui par les connaissances nouvelles et par les doutes nouveaux.

Arrivait-il au novice de parler malgré les conseils, nul ne s’en étonnait et nul ne le blâmait. Le silence était un nom absolu qui désignait une chose relative. C’était le nom passif de l’activité extérieure. Pythagore le définissait parfois : « le corps de la méditation ».

À celui qui se formait, couvé sous les ailes tièdes du Grand Silence, on recommandait de ne jamais poser aucune question. Parfois, pendant les lectures, les méditations ou les leçons des anciens, une surprise lui arrachait pourtant, — tel le mouvement réactif qu’on fait avant de savoir et avant de vouloir à la rencontre brusque d’un choc — quelque exclamation ou quelque interrogation. On ne lui répondait pas et on ne le blâmait pas : il semblait que nul ne l’avait entendu…

Han Ryner
(Le fils du Silence).