Ma conception de l’individualisme

lundi 8 août 2011
par  Marestan (Jean)

Je définis l’individualisme : la réaction de défense de l’individu contre son milieu. Il ne s’agit pas d’une théorie abstraite, mais d’une constatation positive.

Soumis à la loi naturelle de la lutte pour l’existence, tous les êtres vivants sont en perpétuel combat. La solidarité instinctive qui existe entre les représentants d’une même espèce, ou d’un même groupe, a pour rôle de faire profiter chacun d’eux des avantages de sécurité que l’isolement ne conférerait point.

Cependant, au sein même des espèces, ou des groupes, il existe des compétitions et des luttes, chaque fois que des intérêts individuels s’opposent, et qu’il ne peut y avoir pour tous, à la fois, satisfaction.

C’est ainsi que les mâles se battent, non pas seulement pour la femelle, mais pour la possession du plus grand nombre possible de femelles. Et cela peut aller jusqu’à la mort. du vaincu. C’est ainsi que mâles et femelles se disputent, quand ils sont en quantité insuffisante, les meilleurs morceaux. Et il se trouve que les plus faibles sont voués à l’inanition.

Il a été dit que « les loups ne se mangent pas entre eux ». C’est certainement vrai quand ils n’ont pas faim ; c’est fort douteux quand ils sont sur le point de périr faute de nourriture. Des témoins ont raconté que, sur les camps de la mort, des détenus, affolés par la souffrance, s’étaient entretués, et qu’il y avait eu des scènes de cannibalisme. Il serait extraordinaire que cela n’existât point chez des animaux très proches de nous.

Ce qui se passe chez eux se passe également dans le genre humain, mais sous des formes différentes, et pour des motifs plus complexes.

Le surpeuplement, dû à l’insuffisance des ressources naturelles pour contenter à l’indéfini, un nombre toujours croissant de bouches à nourrir ; la concurrence, d’autre part, pour l’occupation des territoires les plus riches et les plus fertiles, a causé entre peuplades, puis entre nations, des luttes sanglantes.

Mais, au sein même de ces associations, il existe, entre concitoyens, des conflits non plus seulement comme chez les animaux, pour la question du sexe et des aliments, mais pour le luxe, l’ambition, la recherche du moindre effort ou la bataille des idées.

Cependant, les réactions individuelles contre l’emprise de la collectivité — et qui ont été très souvent à l’origine de groupements nouveaux — sont de deux sortes, qu’il n’y a pas lieu de confondre, car elles n’ont rien de commun quant aux intentions et quant aux résultats, et il n’apparait point qu’elles puisse jamais s’accorder sur le solide terrain des réalités sociales.

Nous voyons, d’un côté, la révolte saine et légitime de l’individu isolé, défendant son pain, son foyer, le produit de son travail, contre l’exploitation d’autrui ; ou bien le droit d’exprimer ce qu’il croit être la vérité, en dépit de tous les dogmes et conventions mondaines, et serait-il seul au monde à penser ainsi ; ou bien encore défendant contre les tentatives d’asservissement de l’ambiance, fût-elle celle des proches parents et amis, la libre disposition de sa personne.

Alors nous avons, comme illustre exemple, l’héroïsme d’un Galilée osant affirmer, seul contre les masses fanatisées et la formidable puissance de l’Église, le mouvement de la Terre. Ou encore celui de tous les savants ou artistes méconnus, raillés, persécutés, tant en raison de la tyrannie des puissants que de l’ignorance des foules. Et c’est Denis Papin, Jacquard, victimes de l’incompréhension ouvrière ; Étienne Dolet, brûlé pour l’indépendance de sa pensée ; le chevalier de la Barre, torturé et mis à mort pour n’avoir pas voulu saluer une procession.

Nous retrouvons cette flamme de ferveur et de combat dans l’inspiration d’Étienne de la Boëtie écrivant, au XVIe siècle, son magnifique Discours sur la Servitude Volontaire ; le caractère d’indépendance hautaine, en même temps que de sérénité stoïque, qu’Henrik Ibsen a donné aux principaux personnages de ses tragédies.

Par contre, il y a ce que l’on pourrait nommer l’esprit de révolte dépassé, l’insurrection brutale de ceux qui, non contents de défendre la plus juste des causes, celle de la résistance à l’oppression, n’envisagent plus, toutes barrières brisées, poussés par une orgueil insensé, ou la frénésie du luxe, que la domination d’autrui, la mise en esclavage des peuples à la merci de leurs caprices, y compris la soif abominable du rapt cru de l’assassinat collectif.

Alors, ce qui surgit en notre mémoire c’est, pour ne citer que de notoires exemples : Napoléon Bonaparte ; c’est Benito Mussolini, et c’est Adolf Hitler, trois hommes néfastes qui, sortis de la masse des humbles, auraient pu, grâce à leur génie, se faire de la gloire en leur rendant d’éminents services mais, après avoir fait, temporairement, figure d’insurgés, sont morts en despotes.

Comme philosophie adéquate à de telles déviations, c’est La Volonté de Puissance d’un Frédéric Nietzsche, écrivain nébuleux, mort fou, et qui devait être l’inspiration de l’aliéné mégalomane qui fut le bourreau de l’Allemagne révolutionnaire. C’est, dans un autre ordre d’idées, La Philosophie dans le Boudoir, du marquis de Sade qui, après avoir, ce qui n’est pas un mal, bousculé l’hypocrisie et les préjugés inhumains qui se rapportant, à l’amour, a poussé son mépris de tout obstacle au plaisir jusqu’à justifier la cruauté au service des passions sexuelles.

c’est enfin — et j’ai quelque tristesse à le déclarer, car cet ouvrage contient d’excellentes choses — L’Unique et sa Propriété, de Max Stirner, qui, tout en arrachant le masque de désintéressement dont se parent les gens des classes dirigeantes et les professionnels de la philanthropie, en est arrivé à faire de l’égoïsme, dans le sens le plus péjoratif que l’usage ait attribué à ce mot, la règle de la conduite raisonnable de chacun.

En effet, hypnotisé par son système, il le pousse jusqu’à tenir des propos comme celui-ci : « Tout ce qui est à la portée de ma main m’appartient », ou encore : « Que m’importe la douleur d’autrui si je puis y trouver mon bonheur ! ».

Ce n’est plus l’école des précurseurs, combattants sans étiquettes ni embrigadement d’aucune sorte, mais l’école des sans-scrupules, ce qui est bien différent, car, avec de telles conclusions — qui, mal digérées, ont fait des victimes ! — peuvent se justifier les actes les moins recommandables, absolument rien ne s’opposant, à leur accomplissement.

Si l’on me demandait si je suis partisan de l’individualisme, je répondrais : « Dans toute la mesure où il ne s’oppose ni au progrès social, ni à l’observation des élémentaires règle de sociabilité dont, nous souhaiterions pour nous-mêmes le bénéfice ».

Jean Marestan.