Les pensées d’Exosthène

lundi 8 août 2011
par  E. Armand

Exosthène ne pensait pas que le pacifisme put être seulement article d’exportation. Sous cette forme, le « pacifisme » lui paraissait incomplet, mutilé, décevant. Comment la guerre pourrait-elle cesser entre les nations si elle règne entre individus — spécialement entre membres d’un même groupe, d’une même famille d’élection, entre amis ? Il n’avait jamais cessé de croire que toute refonte d’une totalité sociale doit commencer par l’unité. Les événements, d’ailleurs, lui avaient donné raison. La guerre existerait-elle s’il y avait fusion des races, contrats d’amitié ou d’alliance entre êtres appartenant à des nations ou pays différents ? La guerre n’est et ne sera que parce qu’en premier lieu, entre individus apparemment unis par leurs intérêts matériels ou affectifs, il existe des frontières. Supprimez d’abord ces frontières-là avant de songer à la suppression des autres frontières.

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Exosthène posait en principe que, dans tous les cas, entre membres d’une même famille d’élection, entre amis, on retire beaucoup plus de bénéfices des concessions qu’on se fait mutuellement que des réserves et des demi-mesures dans lesquelles beaucoup trop se cantonnent pour justifier une certaine indigence de cœur, une certaine négligence de leurs responsabilités, un certain défaut de bonne volonté intégrale. Plus les concessions coûtent, plus elles constituent une « assurance » contre l’insatisfaction et le mécontentement qui peuvent s’emparer de celui qui a le sentiment qu’on lui a demandé plus qu’on ne lui a accordé. On ne sait jamais, quand on a affaire à une personnalité dynamique, qui ne veut pas se laisser faire, jusqu’où peut la mener le sentiment de l’inégalité dans les concessions mutuelles. Il y a, par exemple, des caractères qui n’admettent pas de recevoir moins qu’ils ont donné et qui se considèrent comme exploités s’ils se sentent, selon l’expression stirnérienne, consommés dans une proportion supérieure a leur consommation d’autrui.

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Ainsi, Exosthène n’admettait pas, en principe, qu’on se retranche derrière ce prétexte que ce qu’on fait pour vous, on le fait parce qu’on y trouve son plaisir, l’expérience lui ayant démontré que souvent cette formule avait servi de paravent à mainte spéculation éhontée. Il n’admettait pas non plus que sous prétexte de « jouissance du moment présent », on s’insoucie que son ami se trouve dans une situation telle qu’il ne peut, lui, jouir de rien, étant donné les éléments en cause, ou qu’il en éprouve de la peine. Il n’acceptait pas qu’on profite d’une condition où l’ami ne peut ni réagir ni se déplacer ni se défendre pour lui imposer un fait acquis qui lui est extrêmement désagréable. Il préconisait qu’une scrupuleuse loyauté, une foncière honnêteté, une attitude désintéressée, un souci constant de ne pas faire souffrir doivent figurer parmi tant d’autres clauses, dans le contrat tacite d’amitié qui ne saurait jamais, entre participants sincères, être dénoncé unilatéralement.

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Exosthène ne se faisait pas d’illusions. Il savait fort bien qu’on peut rompre brutalement et unilatéralement le contrat de vie en bonne intelligence, s’insoucier de la parole donnée, rester indifférent à la souffrance qu’on cause, à la douleur dont on est l’auteur, plaisanter ou badiner avec l’idée ou les sentiments, se moquer des blessures imposées par désinvolture à celui qu’on a laissé s’engager à fond sur une voie dont, dès l’abord, on aurait pu facilement l’écarter. On peut, dans ses relations avec ses amis, se montrer cruel, frivole, léger, artificiel, ingrat, oublieux, superficiel, faire étalage de cet égoïsme de bas aloi qui ne tient aucun compte de la sensibilité de ceux à qui on a affaire, etc. On peut même faire du « tant pis pour toi », « débrouille-toi comme tu pourras », sa règle de conduite à l’égard de ses amis, etc., etc.

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Exosthène n’ignorait rien de tout cela, mais il posait souvent cette question aux égoïstes à courte vue : « Est-ce de l’égoïsme bien entendu ? Paye-t-il en dernier ressort ? » Celui qui s’est senti meurtri, lésé, bafoué, provoqué même, ne se considérera-t-il pas à un moment donné plus que sur la défensive à l’égard de l’auteur de sa situation défavorable — en état de guerre ? El s’il déclare la guerre à celui qu’il ne considère plus que comme son ennemi, oublie-t-on qu’a la guerre les surprises, la fourberie, les embuscades, la recherche des points vulnérables de l’adversaire, du défaut de la cuirasse — oublie-t-on que tout cela y joue le premier rôle ? S’il est un « bon guerrier », ses moyens d’attaque ne seront ni très propres ni très raffinés. À la guerre comme à la guerre ! L’essentiel est de revenir victorieux et à la guerre, n’est-ce pas ? — la fin justifie les moyens. Qu’aura à récriminer le rupteur unilatéral du contrat d’amitié, le partisan du tant-pis-pour-toi, l’égoïste à la petite semaine ? On lui aura rendu la monnaie de sa pièce.

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C’est pourquoi Exosthène considérait que le sacrifice (à charge de revanche, bien entendu) constitue une « assurance », une « garantie » contre l’esprit de vengeance, de vindicte qui peut s’emparer de celui qui, non masochiste, ne veut pas se laisser faire lorsqu’il se trouve placé dans certaines positions d’infériorité par des gestes accomplis à son détriment. Il est des caractères qui n’oublient pas l’imposé et savent attendre patiemment le moment de réagir et d’entreprendre les hostilités : Donnant, donnant. Œil pour œil, dent pour dent ! Et qui sait : pour une dent, toute la gueule ! Exosthène n’avait pas changé : une paix laissant à désirer vaut mieux qu’une guerre, même victorieuse. Même si l’arrangement qui évite l’ouverture des hostilités inclut un sacrifice apparemment plus grand pour l’une que pour l’autre ou les autres parties. C’est de l’égoïsme bien entendu.

E. Armand.


28 février 1942