Du pessimisme

lundi 8 août 2011
par  Neti

Tout homme qui a 40 ans
n’est pas misanthrope n’a jamais
aimé les hommes
Chamfort.


Le pessimisme a, en vérité, une mauvaise réputation. Il est en effet admis couramment qu’une vue pessimiste sur le monde ne saurait être que le fait d’un esprit ou d’un corps malade, un mental malsain. Le sentiment populaire, le clair bon sens assurent que la vie est, par essence, optimiste. Elle n’est, disent-ils, d’ailleurs possible que par l’espoir entraînant la conviction qu’en définitive les forces du bien triompheront un jour, assurant un bonheur complet. Aussi est-ce un paradoxe de prétendre que seul le pessimisme permet une appréciation exacte de la réalité des choses ; et c’est aller à rebours du sens commun que soutenir que seule une vue pessimiste permet de fonder et de solidement étayer la doctrine de l’optimisme vrai, qui ne soit pas un leurre.

Pourtant, à qui réfléchit un peu, l’expérience montre assez que l’espérance sempiternelle des naïfs optimistes, qui chaque matin attendent l’amélioration de leur situation, est souvent déçue. C’est l’ignorance des vraies causes des phénomènes, une vie simple et naturelle, qui peuvent engendrer une vue grossière de l’existence, qui passe pour de l’optimisme et qui n’est que l’expression d’une alacrité animale, d’un tempérament « sain » ; la facile et robuste joie campagnarde témoigne d’un « optimisme bovin ». Mais, il y a loin de cette béatitude crédule des foules à cet harmonieux équilibre des humeurs, fondement de l’optimisme, basé sur la santé physique et morale. Il paraît que c’est le gage d’une heureuse et juste appréciation mentale, et pourtant, appliquée à la réalité des choses, elle traduit souvent par un jugement pessimiste. Les exemples abondent : des sages comblés qui connaissent la vie et l’apprécient dans sa valeur unique ne peuvent s’empêcher de souligner amèrement la vanité des espoirs humains, la précarité de ses réalisations et le spectacle affligeant des forces de ce monde de la guerre et du mal. La saine et l’équitable considération des forces en présence ne peut en effet faire abstraction des souffrances et des maux comparés aux bien et à ses triomphes précaires que l’optimisme à la Pangloss veut seulement mettre en valeur.

À la veille de sa mort, Amiel s’écriait : « Que vivre est difficile à mon cœur fatigué… » Que dirait-il maintenant ?

Reportons-nous par la pensée aux heures douces et calmes de la paix profonde des premières années du siècle. L’orage grondait, au fond de l’horizon de la belle journée d’été, mais qui se souciait, dans ce vieux pays, de ce roulement lointain, lointain… ? Pourtant les gens heureux de cette époque connaissaient le mal de vivre ; il paraît absurde, invraisemblable qu’ils s’en soient plaints. Et cependant les faits sont là ; leurs méditations littéraires demeurent. Évidemment, elles nous paraissent un peu forcée, peu sincères et exagérées… Quand on compare les horreurs actuelles, les difficultés matérielles de la vie quotidienne, les restrictions que subit l’expression de la pensée, toutes choses dont la moindre — la liberté individuelle foulée aux pieds — aurait fait bondir un citoyen moyen de l’an 1907, on ne peut comprendre comment les heureux mortels qui ont vécu ce temps béni, (qu’ils supportaient à peine) peuvent maintenant, s’ils ont survécu, trouver la force de vivre aux temps effroyables que nous subissons. En 10 ans à peine, les conditions d’existence ont radicalement changé et la « douleur de vivre » est apparue plus évidente que jamais. Si bien que tout ce qu’on écrit là-dessus nos prédécesseurs nous apparaît médiocre et déplacé.

Pourtant une conclusion s’en dégage pour tout esprit impartial. Si dès cette époque « normale » où tout semblait, sinon parfait, du moins fort acceptable, des êtres ont éprouvé la douleur de la vie (même sans raison immédiate de santé ou de destinée fatale), c’est tout simplement que la vie comporte normalement cette souffrance, laisse cette insatisfaction profonde, (même si tous les désirs ont reçu leurs joies et leurs assouvissements), aboutit à un dégoût et fait aspirer à ce changement total qu’apporte la mort. Qu’on ne se récrit pas à cette absurdité apparente, à ce paradoxe trop accusé qui montre la vie aspirant à la mort. Nous touchons là, sous ce rapprochement osé de deux antinomies, à une des lois les plus profondes de la vie universelle ; et si la douleur de vivre est quelque chose de réel et non de purement subjectif (comme veulent le prétendre les tenants d’un optimisme superficiel) c’est sur cette loi quelle se fonde et qui s’exprime pour le spectateur par la « lutte vitale ».

La vie est un mal, dit la Sagesse, et il est facile de le comprendre quand on pense à la lutte incessante qu’elle nécessite. Dès qu’il y a combat, bataille, il y a souffrance et c’est ce sentiment obscur qui, même dans la joie du triomphe, l’assouvissement des désirs, conduit à cette amertume dont parle le poète. Et les désirs satisfaits, sans cesse renaissent, la plénitude du triomphe s’apaise, la peine survient ; cette alternance (qu’elle conduit à son terme normal : la mort), donne à la vie un aspect douloureux indéniable qui trouve sa cause dans cette lutte éternelle, d’ailleurs principe de ce monde. La vie ne peut échapper à ce facteur et ne peut cesser d’être douloureuse qu’en se niant elle-même. Aussi bien la vie triomphante n’est assurée que par la mort et on ne peut que rappeler à ce sujet des faits de physiologie générale : comme celui de la fécondation, où de la mort de deux cellule (c’est-à-dire de leur transformation) nait l’œuf fécondé qui perpétuera l’espèce ; la doctrine pessimiste qui assure que la vie est essentiellement tribulation, lutte et douleur est donc vraie ; l’amertume d’un esprit méditatif n’est donc pas purement subjective ; elle repose sur des faits réels et il faut conclure que le pessimisme est l’expression de la vérité.

Mais, dira Chamfort, « tout est également vain dans les hommes, les joies et leurs chagrins ». C’est la réaction de l’idéalisme devant les révélations d’une pessimisme éclairé : il nie la réalité du monde qui passe et montre le « haussement d’épaule de l’éternité » devant le spectacle de la vie terrestre. Cependant, ajoute Chamfort, il vaut mieux que la bulle de savon qui passe soit d’or ou d’azur que noire ou grisâtre. Ce souci d’harmonie dans un monde aussi vain, n’est-ce pas encore une vanité ? Ce n’est pas sûr, car la recherche esthétique, si douteuse qu’en soit la logique, met un peu de grâce et de beauté dans un monde essentiellement douloureux. Un rictus de souffrance n’est pas beau, certes, mais il peut être harmonieux ; ce « monde de rosée » n’est supportable que si les formes y sont belles ; ce n’est qu’un pis aller, sans doute, mais la recherche de l’ordre et de la beauté, telle que l’avait conçue le « miracle grec », est peut-être le moins nocif des « poisons idéalistes » qui, pris à doses modérées, permettent de supporter la douleur de vivre.

Faut-il dire alors : esthétique avant tout ? C’est peu pour un esprit libre et l’art ne comble plus, dans notre siècle mercantile, les vraies aspirations de l’homme qui ne peut dalleurs goûter, dans ce monde désaxé, les joies esthétiques et « chanter, et danser pendant que Rome brûle ». On ne peut échapper au spectacle affreux du monde, d’où retour au pessimisme.

En réalité, pessimisme ou optimisme absolu — le « tout est mal comme le tout est bien » — sont des positions extrêmes et fausses. L’expérience de tous lest jours nous prévient assez que la vie est diverse et mélangée de joies et de souffrances. Mais il suffit à notre dessein de faire comprendre que le pessimisme correspond mieux à l’humble réalité des choses terrestres et que son analyse exacte des rapports humains vaut mieux que l’irréelle et injustifiable théorie qui prétend trouver le bonheur humain dans les biens de ce monde. La conception réaliste, positive, du pessimisme qui déclare que, de toutes les façons qu’on l’envisage, la traversée humaine. sur la « boule ronde » est une épreuve et un supplice, a pour elle toute l’élite des penseurs qui, de l’antiquité à nos jours, ont mesuré la souffrance du vouloir vivre et l’âpreté de la lutte qu’il comporte. Les nuages de l’idéalisme optimiste, les rêves splendides et chimériques qu’il prétend construire, les solutions merveilleuses qu’il veut imposer à la douleur humaine ne sont que, soit des fictions aimables, soit des habiletés diaboliques et mensongères qui engendrent des maux sans nombre. On ne peut qu’être très sévère à ces redoutables « poisons idéalistes » qu’on verse aux oreilles simplistes. Que l’on n’oublie pas les mots terribles sur « l’opium du peuple [1] » et « la chanson de la misère humaine [2] » que les religions, dans leurs déformations superstitieuses et leurs déchéances mercantiles, ont largement méritées. Mais leur rôle, dans ce inonde atroce n’est que trop compréhensible. Ces naïvetés sentimentales consolent les âmes sensibles qui ne peuvent supporter la rude saveur du pessimisme. L’esthétique que nous avons écartée plus haut, avait du moins pour lui un principe d’excellence et de perfection, moins susceptible de dégénérer en sottise méchante et absurde.

Au fond il n’y a là que déplacement de plans et erreurs de construction doctrinale. Il est démontré que l’optimisme absolu n’a pas droit de cité sur la terre de la guerre et du mal ; et Candide l’a démontré dans un éclat de rire sarcastique de Voltaire. Il ne peut être que rejeté dans l’existence antérieure de l’homme (d’où le mythe du Paradis Perdu) ou encore dans l’espérance d’une vie posthume (c’est là solution religieuse logique). Le pessimisme, comme l’a vu, n’est que la constatation des malheurs actuels de l’humaine condition ; il ne peut pas rationnellement sortir des cadres étroits de la vie terrestre : c’est pourquoi la conception amère de cette vie ne peut pas être posée dans l’absolu sans erreur manifeste. Aussi la doctrine de « la délivrance » et du nirvana brahmanique permet seule de sortir du pessimisme. « Tu ne renaitras plus » est l’espérance d’un pessimisme arrivé à son terme et qui aboutit alors à un optimisme solide et vivifiant, car il sait qu’il n’est pas un leurre de cette vie précaire : le bonheur qu’il espère n’est pas de ce monde ; il ne prétend pas fabriquer une perfection avec le limité, le contingent de cette sphère où seul le pessimisme, peut épanouir « ses fleurs de mal ». Mais c’est au-delà de ces bornes que l’optimisme ouvre — Poésie ou Réalité transcendantale — le radieux jardin paradisiaque de l’Au-delà de la Vie, d’Au-delà de la Mort et des Cycles du Courant des Formes.

Aussi donc, tant que nous sommes sur cette terre, c’est dans le pessimisme, avec lui, que nous devons nous ménager une vie acceptable et possible… Et si l’on veut bien y réfléchir, on verra que c’est seulement sur une vue pessimiste de l’homme que se construisent toutes les vertus sociales. « L’égoïsme, seule base de toute société », disait Le Dantec. It avait raison : le pessimisme engendre la prudence, le travail, l’espérance toujours limitée, la constance dans l’effort, les vues profondes sur les grands besoins vitaux : la faim, le sexe, la soif de comprendre. Comme nous l’avons dit, il analyse seul efficacement le monde et la nature humaine. Il est réaliste, car au fond ce qu’il trouve, lorsque sa dissection impitoyable a rejeté les nuageuses idéologies d’un optimisme mensonger, c’est l’Esprit humain, intrépide et héroïque qui brave les terreurs et les ouragans d’un mental à la dérive.

O Mort, vieux capitaine, il est temps levons l’ancre
Ce pays nous ennuie, Ô mort, appareillons
Si la terre et le ciel sont noirs comme de l’encre…

dit le poète pessimiste.

Nos cœurs trouvent au fond du gouffre du Pessimisme, les rayons d’espérance de la Délivrance par l’Esprit.

Neti.

[1Lénine

[2Jaurès