Renzo Novatore

lundi 8 août 2011
par  Martucci (Enzo)

L’anarchisme est l’effort héroïque qu’accomplit l’individu pour se libérer de toutes les entraves qui opprimant son esprit et son corps — pour détruire toutes les lois, les religions, les morales — pour réagir contre la bassesse, conformiste et servile des foules abouliques et veules — pour vivre intensément sa vie par delà le bien et le mal. Dans la spontanéité enflammée d’un midi tropical ou d’une Grèce enivrée de Dionysos et d’Aphrodite.

Cet effort-là, seul un petit nombre peut l’accomplir, ce petit nombre de maudits que persécute et condamne l’humanité répugnante des brebis et des bergers. C’est pourquoi l’anarchisme est un sentiment aristocratique, irrationaliste et antihistorique.

Si ce sentiment, déjà étouffé par la compression des millénaires dans la nature de ces quelques-uns — si ce sentiment se réveillait chez un grand nombre, il s’en suivrait la mort des dieux, la lutte dévoratrice contre les forces d’un mysticisme tyrannique, l’anomie universelle au sein de laquelle les individus, débarrassés de tout obstacle spirituel et matériel, développeraient des rapports nouveaux, de toutes sortes de façons, et selon des besoins, des instincts et des idées se manifestant à des instants différents Il n’existerait plus de loi, de règle, de principe que tous devraient respecter et l’équilibre résulterait de la capacité de tous les hommes de défendre et de conserver leur liberté personnelle. Mais le grand nombre est immobilisé sur le triste lit de Procuste dans le sommeil stupéfiant de l’esclavage.

Le plus grand nombre ne s’éveillera que tardivement ou peut-être ne s’éveillera-t-il jamais. En dépit de tous les efforts de ceux qui agitent la torche. Et alors l’anarchisme demeure, dans la fuite du temps, comme le poème titanique des « anormaux » et des « insatisfaits », comme la lutte désespérée des quelques-uns et des hors-série lesquels, à l’existence pacifique et incolore du résigné, préfèrent l’agitation orageuse, le spasme aigu, la bataille insensée contre la totalité, l’âcre joie de la conquête arrachée par l’audace — la volupté divine du carpe diem et le baiser glacé de la mort. Et, mourants, ils restent plus vivants que jamais. Parce que l’immortalité les accueille en son sein.

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Ces idées-là, Renzo Novatore et moi-même, nous les soutenions en 1920, dans la revue l’Iconoclasta, contre les pontifes solennels de l’ordre actuel, christiano-bourgeois, et contre les prophètes inspirés de l’ordre futur présenté sous l’aspect d’un Léviathan où le troupeau organisé et ses graves santons étouffent l’individu au nom de la collectivité. Les prophètes rouges et noirs nous abreuvèrent d’injures. Les pontifes bourgeois nous « retirèrent » de la circulation. Je fus envoyé au bagne. Abele Rizzieri Ferrari, qui signait ses écrits du pseudonyme de Renzo Novatore fut tué au cours d’une rencontre avec les sbires gouvernementaux. Avec lui disparut un artiste génial, un jeune et grand rebelle — un indompté ayant fait sienne la devise remis non velis. Superbe, retentissant, éblouissant, telle une cascade s’incendiant sous le fol embrassement du soleil ; sa poésie — riche d’images et de sentiments, de couleur. et de passion — exprimait les besoins de sa nature volcanique, sa soif de sensations violentes, de folies orgiaques, de sublimations spirituelles, son appétit de vie et intense. « Je suis un poète étrange et maudit — écrivait-il — tout ce qui est anormal et pervers exerce sur moi une fascination morbide. Mon esprit, papillon vénéneux aux apparences divines, est attiré par le parfum criminel qu’exhalent les fleurs du mal… »

Il voulait être « l’aigle de toutes les cimes et le plongeur de tous les abîme ». Comme Nietzsche, comme Baudelaire, comme D’Annunzio, il sentait la nécessité d’accepter toute la vie dans sa riche diversité, sans exclusion ni limitation. Il sentait que pour vivre véritablement, il convient de vivre par la pensée et par les sens — de jouir des plaisirs de l’esprit mais aussi de ceux de la chair — et de jouir de tous au plus haut, degré. Il comprenait que selon que l’instant l’y dispose, l’homme doit faire de soi un dieu ou une brute, parce que toutes les expériences ont la même valeur, en ce sens qu’elles sont toutes nécessaires pour nous faire éprouver les diverses émotions offertes par l’existence.

Irrationnaliste, il suivait son propre instinct, sentant bien que celui-ci, comme toute tendance naturelle, pousse l’individu vers son véritable intérêt. Il riait des arides théories que distille la froide raison et qui veulent modifier, corriger, ordonner la vie sans autre résultat que l’appauvrir et l’enlaidir.

Renzo Novatore déclarait hautement que c’est seulement en se libérant de tous les préjugés, dogmes, règles de toutes sores, que le troupeau a créées pour détruire l’indépendance de la pensée et de l’action individuelle — que le moi réalise les conditions en lesquelles il s’avère créateur superbe, original. La société qualifie de délit la révolte du fort qui ne se résigne pas à subir les entraves et les mensonges acceptés aveuglément par les masses. Mais c’est justement ce crime que doit perpétrer l’individualiste pour vivre sa vie, immédiatement et complétement, surmontant toutes les barrières, brisant toutes les chaînes, conquérant, toutes les joies auxquelles aspire son cœur.

« Mon âme est un temple sacrilège où sonnent à toute volée les cloches du pêché et du crime, avec des accents voluptueux et pervers de révolte et de désespoir ». Poussé par la flamme qui enfiévrait son sang, il s’insurgea héroïquement et fut tué près de Gènes, en 1922, à l’âge de 33 ans. Il tomba, les yeux emplis de la vision fantastique de la bacchante divine aux seins érigés et aux cheveux au vent. Il n’a laissé que deux joyaux poétiques : Al di sopra dell’ arco (Au-dessus de l’arc) et Verso il nullo creatore (Vers le rien créateur). Ses autres écrits sont perdus. Personne ne parle plus de lui. L’anarchisme bien pensant a honte du réprouvé.

Enzo Martucci.