La philosophie de l’égoïsme

, par  Walker (James L.) , popularité : 5%
I

Nous cherchons la compréhension des faits afin de l’utiliser comme guide dans l’action, d’éviter l’erreur et la souffrance, et même de nous résigner à l’inévitable. Cet exposé peut embrasser les buts principaux de l’humanité dans une discussion intellectuelle, laissant de côté ce qui est simplement un exercice scolastique. Je ne suis pas partisan de la clause de style employée par l’école oratoire simplement pour aiguiser l’esprit. La sincérité est trop précieuse pour qu’elle soit gâtée par une pratique qui dégénère facilement en mauvaise habitude et il y a, au moins actuellement, trop d’occasions dans la vie réelle où une personne aimant dire la vérité et abhorrant l’erreur, doit considérer le temps et les circonstances, si elle ne veut pas se laisser empaler sur le pieu d’implacables préjugés. En conséquence, si la duplicité sert à quelque chose, on ne saurait craindre qu’on ne la cultive sans un effort concerté parmi ceux qui cherchent la lumière intellectuelle.

J’ai placé la résignation en dernier lieu, quoique pour certains individus elle puisse être de première importance. Je tiens pour acquis que les énergies vitales de la plupart de mes lecteurs sont assez fortes pour les inciter à une action qui mette les choses en mouvement, poussés par cette sympathie libérale qui communique à autrui tous les moyens à découvrir pour réaliser les conditions d’une plus grande harmonie.

N’est-ce pas un fait patent qu’il existe parmi les hommes une somme immense de bon vouloir qui n’a d’égale que la série compliquée des méfaits réciproques — sans parallèle dans aucune autre des espèces qui peuplent la terre ? On peut alors se demander quelle est la cause des maux dont souffre la société, si on peut les généraliser, et quel est le principe ou la nature d’un remède efficace ?

Si les mots laissez faire viennent à l’esprit du lecteur, il se souviendra facilement que tous les animaux, à l’exception de l’homme, se conduisent selon ce principe. Entendons-nous parler de fatalisme parmi eux, de lutte au sein de l’espèce, sauf pour la défense de l’individu ou de la propriété, ou, quand il s’agit de rivalité entre les mâles ? Au contraire, que nous apprend l’histoire de l’humanité ? Quelle a toujours été la proie de maux, de guerres, de persécutions, de catastrophes défiant toute description — et tout cela motivé d’une façon ou d’une autre par la détermination de se mêler des affaires, des pensées, des sentiments des autres, afin de les amener à mieux penser et se conduire mieux qu’ils le faisaient.

Le théologien libéral n’est jamais las de ressasser que les cruautés les plus atroces ont été perpétrées par des bigots sincères, agissant selon et qu’ils croyaient être la justice religieuse, telle qu’ils la comprenaient. Mais parmi les libéraux de cette école, on trouve des prohibitionnistes, des partisans des taxes qui manifestent une horreur sacrée à l’égard de l’homme ou de la femme qui demande qu’on le laisse en paix, puisque lui ou elle laisse autrui en paix et ne veut pas participer à tout système impliquant coercition. Ils affirment — ces soi-disant libéraux — qu’un tel homme ou qu’une telle femme ne peut jouir d’une pareille liberté sans nuire à la société et leur colère éclate selon qu’ils envisagent la question, à la pensée que de telles personnes demeurent. insensibles à ce principe moral. Ce sont des bigots qui s’ignorent.

Mais il existe des gens tels que ceuxx que je viens de décrire qui, eux, pratiquent la règle du laissez faire (ou laissez les autres en paix tant que vous le pourrez). Certes, il y en a. Proprement interprétée et transportée sur le terrain de la science politique, comme le fit Proudhon, cette devise mène à un système rationnel : l’Anarchie — l’Anarchie qui, au sens exact et philosophique, signifie « négation de la tyrannie » — et postule le règlement des affaires par le contrat mutuel et volontaire.

La perception des relations qui existent entre les croyances religieuses et les institutions politiques — la comparaison entre l’intolérance humaine et les coutumes meilleures des autres espèces, où l’on se mêle uniquement de ce qui vous regarde — auront déjà suggéré à quelques lecteurs la pensée fondamentale à laquelle je suis amené. Nous allons traiter la question à fond : nous ne chercherons pas à inventer aucune règle artificielle, mais à découvrir la saine réalité dans la nature, s’il en résulte quelque bien pour nous — à trouver la source principale des actes normaux en toutes circonstances — en remettant à une discussion ultérieure d’examiner si une substitution artificielle serait possible ou recommandable.

Il n’est pas dans mes intentions de suggérer que les hommes se modèlent sur une autre espèce animale. Nous savons que les autres animaux agissent naturellement, cherchant leur propre bien-être, chacun suivant sa voie et laissant, les autres en paix, sauf quand se présentent certaines circonstances donnant lieu à un conflit momentané d’intérêts individuels. Nous nous apercevons que les hommes mènent une vie remplie d’artificialité, de perversion et de misère, dont la majeure partie peut être attribuée à l’intervention, à l’immixtion dans les affaires d’autrui ; ce qu’il y a de plus nuisible dans cette intervention ne pouvant se perpétuer que grâce à une certaine croyance à sa nécessité sociale, croyance émanant de convictions relatives à certains détails du comportement humain — ou en dépendant — par exempté que la propagation de l’espèce humaine ne se ferait pas régulièrement si elle n’était pas surveillée officiellement et ainsi de suite. La conclusion de toutes ces comparaisons est qu’il importe que l’homme devienne naturel, non pas qu’il abandonne les arts et le confort matériel, mais quant à la façon dont il est traité par autrui et le traite individuellement et collectivement.

Je m’attends ici à une objection. On me demandera si je prétends qu’Égoïsme est synonyme de « laissez faire ». Je réponds non, mais la prédominance de lÉgoïsme réduira l’intervention dans les affaires d’autrui, même par l’ignorant, aux dimensions de son plus inévitable intérêt, en éliminera tout fanatisme. Les conséquences offensives de lÉgoïsme, cessant d’être renforcées par la force de la multitude impulsée par un magnétisme personnel ne seront probablement pas très difficiles à contenir ; si bien que vouées à l’échec, ces conséquences en seront atténuées ou seront abolies. Ainsi, peut-on démontrer que l’Égoïsme est la couche où se sèment la pratique et l’habitude de la tolérance générale. Et si la vigilance est le prix de la liberté, qui niera que la tendance à l’empiétement, dans les limites égoïstes, ne crée et n’entretienne la vigilance ? Les philosophes vaporeux de l’anti-Égoïsme basent la tolérance sur les fondations nuageuses du sentiment et s’efforcent de récompenser par de belles paroles louangeuses ceux qui peuvent être persuadés de renoncer aux avantages qu’ils pourraient conquérir sur autrui. Mais. semblables aux prédicateurs qui décrivent les plaisirs du péché et conjurent leurs auditeurs de s’en abstenir, leurs exhortations n’ont invariablement aucun résultat.

(à suivre)

James L. Walker.
Traduction E. Armand.