Du haut de mon mirador

lundi 8 août 2011
par  Qui Cé (E. Armand)

L’Unique n’est certes pas une revue aux colonnes encombrées d’actualités. Ergoter sur les élections, les partis politiques, les abstentions, les scandales économiques, les conférences de la paix et autres assemblées de bavards internationaux, les discours des ministres et de ceux qui voudraient bien prendre leur place, les incohérences du ravitaillement, la « fermeture » des « maisons closes », le marché parallèle — non, mille fois non. On sait bien tout ce que nous pensons sur ces sujets… et ceux qui s’y relient. D’ailleurs tous les périodiques s’en occupent. Nous nous éloignons de toute cette pourriture en nous bouchant. le nez. Ce à quoi nous visons c’est à faire circuler un courant d’air pur, au moral comme à l’intellectuel, dans 1e cercle de nos camarades. Que les journaux d’information continuent à informer leurs lecteurs, que les journaux d’opinion continuent à se disputer une clientèle d’indécrottables gogos. Leurs lauriers ne nous font pas envie. S’il nous arrive encore de dénoncer ici et là quelque hypocrisie, c’est bien plutôt en spectateur qu’en nous réclamant d’une doctrine !

* * * *


Dans son ouvrage sur Louise Michel, Fernand Planche cite l’anecdote du manuscrit de Vingt mille lieues sous les mers vendu par son héroïne, en un jour de détresse, au célèbre Jules Verne, pour la somme de cent francs. Celui-ci l’acheva en y ajoutant quelques chapitres. L’odyssée du Nautilus ― à la fin du XIXe siècle ― a passionné une jeune génération avide de merveilleux, assis la réputation de Jules Verne comme « prophète scientifique » et rapporté pas mal d’argent a celui en qui certains veulent vois un prédécesseur de H.-G. Wells. S’il en a été de même pour ses autres « productions », ce n’est plus à un créateur à qui nous avons affaire, mais à adaptateur. Hélas ! combien d’inventeurs, de romanciers, de dramaturges, etc., célèbres doivent leur réputation à des « idées » ou à des « brouillons » acquis pour une bouchée de pain ! Ces gens-là, et dans la mesure où ils acquirent une notoriété, ne se montrent guère scrupuleux quant au choix des moyens mis en œuvre pour « parvenir ». Il nous vient à l’esprit l’histoire d’un pauvre hère que nous avons connu, logeant en garni, qui rédigeaient des contes que signaient des écrivains illustres et qui paraissaient ensuite dans un grand quotidien du début de ce siècle renommé pour son genre littéraire. Et cela n’allait pas sans peine, car ses clients se montraient difficiles. Jamais le malheureux ne put faire paraître une seule de ses « créations » ― car c’était un créateur ― sous son nom. Cette « belle époque » ressemblait fort à celle d’aujourd’hui, à quelques détails près. Elle était à « l’échelle humaine », comme la nôtre.

* * * *


Nous avons parlé dans notre dernier fascicule du Kansas, le seul État des U.S.A. Qui soit demeuré prohibitionniste. Selon de plus amples informations, il s’agit d’un prohibitionnisme de façade, dont se moquent les habitants de cet État. On peut plus facilement se procurer du bon whisky à Topek, dans le Kansas prohibitionniste, par exemple, qu’à Kansas City, ville voisine dans le Missouri, où la vente des liqueurs est libre. Les contrebandiers foisonnent, chaque garçon de café est prêt, si l’on y met le prix, à procurer à ses clients une « pinte » ou un « quart » du breuvage défendu. Le prohibitionnisme est un article du programme des « républicains », lesquels n’observent même pas la loi qu’ils ont fait voter. À preuve ce Congrès du parti (pour le dit Kansas) aux séances duquel on but de l’aqua simplex, alors que le lendemain matin, des chambres occupées par les congressistes, les femmes de chambre évacuèrent une quantité de bouteilles vides de whisky suffisante pour occuper la presque totalité d’un camion.

* * * *


Sur une colline prés de Dantzig, en présence 150.000 spectateurs, ont été pendus onze de ces brutes à face humaine qu’ont rendu célèbres leurs opérations dans les camps de concentration nazis. Justice était faite, mais quant à l’impression laissée par ce spectacle sur l’esprit et le cœur des spectateurs, c’est une autre histoire… Seulement, quand, à la suite de cette nouvelle, on lit le récit suivant, et bien documenté du Reverend A. Clayton Powells Jr. sur certains faits qui se déroulent dans les camps pénitenciers américains (à l’usage des Américains) ― on ne peut s’empêcher de rester… rêveur.

Oyez plutôt :

Au camp (américain) de Lichtfeld, près de Londres, on donnait aux prisonniers une nourriture indigeste, puis on les forçait a ingurgiter des rasades d’huile de ricin. Chaque jour il y avait des punis du « nez aux orteils », laquelle punition consiste en ce que le prisonnier soit attaché par de solides liens, de manière à ce que son nez touche à ses orteils. Parfois un de ces malheureux soldats demeurait 24 heures dans cette position… Des matraques, faites de bouts de caoutchouc, étaient utilisées pour châtier la moindre faute, punir la moindre inattention. Des prisonniers ont été pendus par les mains de façon à ce qu’ils ne touchent le sol que par l’extrémité des pieds. Généralement, la victime s’évanouissait après deux heures de ce traitement…

Civilisation américaine. Les poteaux d’exécution des Peaux Rouges chers à Fenimore Cooper et à Mayne Reid doivent hanter le cerveau des tortionnaires qui ordonnent ou sanctionnent pareils traitements !

* * * *


Puisque l’époque du procès de Nuremberg semble clore un des plus sombres chapitres de l’histoire des faits et gestes de la bête à station droite, rappelons que les nazis avaient été devancés par d’illustres prédécesseurs, qui prétendaient, eux aussi, porter le flambeau de la civilisation parmi les arriérés. Il s’agit des crimes accomplis par les Espagnols en Amérique centrale et méridionale et qui émurent l’évêque de Chiapa, le bon Bartholomé de Las Casas. Pour un chrétien tué, on massacrait des centaines d’Indiens. Las Casas en a vu brûler vivants, à petit feu, enveloppés de paille sèche, « en l’honneur et révérence de notre Rédempteur ». Un gouverneur du Yucatan, Francisco de Montejo, nourrissait ses chiens avec des enfants. À Xatisco, Nuno de Guzman se vantait d’avoir fait brûler huit cents villages et estimait avoir bien servi son Dieu et son Roi.

Las Casas raconte, entre autres massacres, celui qu’ils firent dans une grande ville de plus de trente mille habitants, dénommée Cholula. « Tous les seigneurs de la région et des environs et avant tout, les prêtre avec le grand prêtre, étaient sortis pour recevoir les chrétiens avec beaucoup de respect et de révérence, pour les amener a se reposer dans la ville et dans les maisons du souverain, et des seigneurs, et des notables. Les Espagnols s’entendirent pour faire ici un massacre ou châtiment (comme ils l’appellent) pour semer la terreur et la furie dans tous les lieux de cette terre. Parce que ce fut toujours leur décision dans toutes les terres où ils entrèrent, il faut bien savoir, de faire un massacre cruel et signalé, pour que ces douces brebis en tremblent toutes. Pour cela, ils envoyèrent chercher tous les seigneurs et les nobles de la ville et de toutes les provinces en dépendant et avec eux le seigneur principal ; ceux-ci furent pris sans que personne s’en aperçut ou pût en donner avis. Ils avaient aussi demandé cinq ou six mille Indiens pour porter les charges ; ils vinrent tous et furent enfermés dans les cours des maisons… Tous étant réunis, des Espagnols armés se placèrent aux portes pour les garder et à coups d’épées et de lances, ils transpercèrent toutes ces brebis, de sorte qu’il n’y eut aucun de ces Indiens qui put s’échapper. Au bout de deux ou trois jours, des Indiens qui s’étaient. cachés ou abrités sous les morts, tant ils étaient nombreux, sortirent tout sanglants et s’avancèrent vers les Espagnols, implorant miséricorde et demandant qu’on les épargnât. Mais ils n’eurent d’eux ni miséricorde ni compassion et, dès qu’ils paraissaient, on les coupait en morceaux. Tous les seigneurs, dont le nombre dépassait la centaine, avaient été ligotés et un capitaine ordonna qu’ils fussent brûlés vifs ou empalés sur des pieux fichés dans le sol. »

Il est évident qu’il s’est passé des scènes de ce genre dans tous les temps, mais dans le cas des chefs des conquistadores du XVIe siècle comme dans celui des chefs nazis ou des dirigeants américains ou autres du XXe, il s’agit de missionnaires ― religieux, militaires ou civils ― d’une civilisation supérieure, comme si une « civilisation à l’échelle humaine » pouvait offrir quoi que ce soit de supérieur !

* * * *


The Protestant, publié à New-York, écrit dans son no de juin-juillet : « Si nous avions la guerre avec la Russie, il s’ensuivrait une guerre contre toutes les minorités du pays. Le mouvement ouvrier serait persécuté, les nègres rejetés dans l’esclavage, les intellectuels emprisonnés. Dans la course à la première place dans cette installation néo-fasciste, le pro-fascisme international se morcellerait. En premier lieu, le peuple juif serait isolé et anéanti. Ensuite, les fascistes anticatholiques s’uniraient aux catholiques et nous connaitrions une forme nihiliste non catholique ; de fascisme américain, pire, s’il est possible, que le Nazisme. ». Ces lignes ne sont pas extraites d’une feuille anarchiste révolutionnaire, mais d’un périodique religieux.

Qui Cé