La vallée de Jiu : le témoignage de Cositca Dobre

lundi 25 juillet 2011
par  Dobre (Cositca)

Les épisodes qui suivent nous ont été rapportés par M. Costica Dobre, un homme de la vallée de Jiu, ancien mineur à Paroseni, leader de la grève des 1, 2 et 3 août 1977.

Pour commencer ; Costica Dobre a présenté le climat orageux qui régnait dans le bassin houiller ; généré par les nombreuses et graves privations, injustices et humiliations subies par les mineurs et qui ont conduit au déclenchement de la grève. Rappelons que cette grève eut un large retentissement dans le monde entrer, mais fut masquée, de manière démagogique, par le régime dictatorial de Ceausescu. En réalité, par le dictateur lui-même.

— La patience des mineurs a atteint le point critique lors de l’annonce du vote par la Grande Assemblée nationale d’une loi prévoyant une hausse de deux ans de l’âge de la retraite pour les mineurs. Ceux de la mine de Lupeni qui, pendant la nuit du 31 juillet, se trouvaient dans les galeries, ont tous arrêté le travail et sont sortis à la surface. Ils se sont regroupés sur les berges de Jiu en manifestant bruyamment leur mécontentement. « Humanisme ! », « Horaire de 6 heures ! », clamaient-ils. Nous aussi, à Paroseni, nous sommes sortis et avons improvisé quelques slogans sur des panneaux de bois : « À bas la bourgeoisie prolétarienne ! », « Horaire de 6 heures ! ». Ensuite, nous nous sommes dirigés, en colonnes, vers Lupeni. Nous voyant arriver, les mineurs de Lupeni se sont écrié, enthousiastes : « Nos frères nous rejoignent ! », « Ne nous laissons pas faire ! » Nous étions déjà plus d’un millier et, par centaines, ceux des autres mines ne cessaient de se joindre à nous. Un vacarme de mécontentements. Les mineurs serraient les haches qu’ils avaient gardées sur eux en quittant les galeries. Aucune organisation. J’ai demandé alors à un électricien que je connaissais —il s’appelait Virgil —, d’amener la station de radio-amplification. Elle fut immédiatement installée sur un podium dressé devant la porte 2 de la mine. Les chefs, à quelque niveau que ce soit, manquaient tous à l’appel. En m’emparant du micro, j’ai dit : « Voulez-vous que l’on finisse comme ceux de Gdansk, qu’ils nous fusillent ? » Puis j’ai ajouté : « Organisons-nous par exploitation minière, par secteur et par équipe. Que chacun désigne un responsable qui se rende au micro afin de présenter vos exigences. »

C’est ce qui arriva. Et avec tous ces gens, avec Gradinaru de Paroseni, Jurca de Animoasa, Mameliuc et d’autres, nous avons dressé une liste de dix revendications que nous avons présentée aux mineurs. Ces derniers en ont rajouté six autres en sorte qu’à la fin la liste contenait seize points. Cependant, les doléances, portant parfois sur des problèmes parfois importants mais d’ordre strictement personnel, continuaient d’affluer. Nous avons demandé aux intéressés de les consigner par écrit. Tous ces bouts de papiers furent rassemblés dans un sac en pastique. « Nous les présenterons à Ceausescu, leur avons-nous annoncé. Nous présenterons et le programme général et les demandes personnelles ! »

— Un instant ! Qu’est-ce qui vous permettait d’envisager la possibilité de confier les revendications à Ceausescu en personne ?

— J’allais le dire ! L’après-midi de la journée du 1er août, Ilie Verdet a fait son apparition, discrètement, parmi nous sur le podium. Nous lui avons tout de suite demandé au micro : « Êtes-vous venu dans la vallée de Jiu pour résoudre les problèmes des mineurs ? Avez-vous un mandat pour le faire ? » Ilie Verdet s’est approché du micro et, sur un ton impératif, se mit à parler ainsi : « Tout d’abord, camarades, que les membres du parti se rangent d’un côté, les non-membres de l’autre côté… » Un brouhaha ininterrompu répondit à ses propos. « Voulez vous continuer à parler ? » lui ai-je demandé. Non, Dobre.. Il avait les yeux congestionnés par le manque de sommeil, mais aussi, je pense, par la peur. Peu après il nous a quitté pour se rendre en ville téléphoner à Ceausescu. Le dictateur se prélassait pendant ce temps sous les rayons du soleil de bord de mer, à Neptun.

Nous avons été prévenus par le centre du district que Ceausescu allait se rendre personnellement à Lupeni. La nouvelle fut d’ailleurs diffusée au micro. Les milliers de mineurs sont restés sur place, en continuant de scander nos slogans.

— Quand est-il arrivé ?

— Le 3 août, vers 13 heures, mais seulement après avoir survolé en hélicoptère les lieux. Il est arrivé au rassemblement en voiture et, en compagnie du premier secrétaire du comité municipal du parti, un certain Negrut, ils sont montés sur notre podium. À partir de ce moment, les mineurs ont bloqué tous les couloirs d’accès au rassemblement. Maintenant je me dis, avec beaucoup de regret, que dès cette époque, dès ce 3 août 1977, Ceausescu aurait dû répondre pour toutes ses infamies… Mais il nous a trompé, avec perfidie.

— Était-il accompagné uniquement par ce Negrut ?

— Non, il y avait aussi sa garde personnelle. Nous lui avons fait part, au micro, de nos seize revendications. Pour chaque point, nous commencions par « Nous exigeons » et non par « Nous souhaitons ». Puis, nous lui avons confié un de nos programmes ainsi que le sac en plastique débordant de demandes personnelles. Le sac, il s’en est vite débarrassé, en le passant à quelqu’un qui se trouvait derrière lui, puis, le programme à la main, il s’est adressé à la foule. Ses propos étaient confus, non systématiques, incohérents.

— Je vous interromps. Était-il effarouché par les milliers de mineurs qui l’entouraient et qui sentaient avoir la justice de leur côté ?

— Au début, il nous bravait. Mais, à un moment donné, en raison des bousculades, une clôture s’est effondrée dans les alentours. Le bruit l’effraya à tel point que, en une seconde, il s’écarta du micro pour se coller à la paroi d’une guérite (du kiosque) où nous nous trouvions. Le « héros planétaire » avait le visage livide et n’a repris le micro qu’après avoir été rassuré par le regard de l’un des membres de sa garde.

— Et après ?

— Les mineurs continuaient à scander les slogans. Dérouté, Ceausescu s’est adressé à nous, ceux qui l’entourions : « Attention, je vais changer de registre ! » Puis, en me prenant par la main gauche, il m’a interpellé dans ces termes : « Vous voulez votre journée de six heures à partir de demain ! C’est impossible ! » Alors je lui ai répondu : « Nous avons demandé l’horaire de six heures à partir de demain afin que vous donniez votre accord au plus vite. Mais voilà, si vous voulez, nous vous proposons la date du 8 août. » La foule étant de plus en plus agitée, il a hésité, longtemps, mais a fini par lâcher : « Soit ! Je vous donne les six heures ! » Comme si c’était sur son budget personnel qu’il nous les accordait… Les mineurs se sont calmés, et le dictateur démagogue est parti. Il est parti pour Neptun, au bord de la mer Noire, où — aujourd’hui, nous l’avons tous vu à la télé — il se vautrait dans un luxe impérial. Sur la vallée de Jiu fut constituée une commission gouvernementale présidée par Ilie Verdet et Gheorghe Pana, supposée résoudre les doléances des mineurs. Les revendications d’ordre général ne furent satisfaites qu’en partie, et pour peu de temps, par le tyran. Ses serviteurs ont procédé de la même manière pour les doléances. En fin de compte, ils nous ont trompé. Le 3 août, les mineurs de la vallée de Jiu pouvaient abattre une dictature qui allait devenir la plus odieuse de l’histoire de l’humanité. Mais nous avons été trompés. Quant à moi, considéré comme leader de la grève, j’ai été arrêté, avec ma famille, le 30 août, à minuit, et on nous a assignés à résidence à Craiova. C’est ici que nous nous trouvons encore aujourd’hui.

Maria Mangiurea
(Romania libera du 13 janvier 1990)