Notes bibliographiques

, par  Du Daxin, Rabut (Isabelle), Sheyrev , popularité : 4%

Chine populaire : deux nouveaux dictionnaires biographiques

Sous le titre Personnalités chinoises d’aujourd’hui, Jacques de Goldfiem signe un dictionnaire biographique de la Chine contemporaine. En langue française, nous possédions jusqu’ici le livre, déjà ancien, de Hsueh Chun-tu, Les Dirigeants de la Chine révolutionnaire, 1850-1972 (Calmann-Lévy, Paris, 1973), traduction d’une œuvre parue deux ans plus tôt aux États-Unis, mais ce n’était pas à proprement parler un dictionnaire, plutôt la juxtaposition d’une quinzaine de courtes biographies. Nous disposions également, depuis une date plus récente, du volume consacré à la Chine — et publié sous la direction de Lucien Bianco et d’Yves Chevrier — du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international (éditions ouvrières, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, Paris, 1985). Relativement à ce dernier ouvrage, auquel il s’apparente directement, celui que nous donne Jacques de Goldfiem offre toutefois un intérêt nouveau : au contraire de ses devanciers, dont la perspective était résolument historique et politique, Jacques de Goldfiem a pris le parti de ne traiter que de personnalités vivantes, et l’on découvrira, à côté des notices portant sur des responsables politiques, les biographies de personnalités appartenant aux milieux les plus divers. En outre, il s’agit de personnalités chinoises et non pas seulement de personnalités résidant actuellement en Chine populaire : une place est ainsi réservée à des dissidents réfugiés à l’étranger. Malheureusement, le livre de Jacques de Goldfiem se singularise aussi par d’autres aspects.

Passons sur le problème du choix des personnalités. Quel travail de ce genre prétendrait à l’exhaustivité ? Critiquer Personnalités chinoises d’aujourd’hui sur ce point serait d’autant plus mal venu qu’on trouve, pour la première fois dans un ouvrage de langue française, des renseignements sur des personnalités dont certaines sont ignorées du grand public. On s’étonnera néanmoins de certaines omissions : pourquoi, par exemple, n’avoir pas retenu Qian Zhongshu, qui passe pourtant pour l’un des plus fins lettrés chinois et pour l’une des personnalités les plus éminentes de la République populaire ?

On ne saurait ne pas corriger l’auteur sur l’une de ses affirmations introductives. L’ouvrage — qui est complété par un index alphabétique et un lexique thématique autorisant une lecture non onomastique du dictionnaire — présente trois cents personnalités, mais l’auteur certifie, un peu témérairement, qu’il permet « d’accéder à des informations sur environ six cents personnalités supplémentaires ». Or certains noms de l’index ne renvoient souvent à rien d’autre qu’à eux-mêmes. Tel est, nous citons au hasard, le cas des entrées « Lu Lin », « Ren Wanding » (et non « Ren Wangding ») ou « Yang Guang » (cf. la notice « Wei Jingsheng »).

Mais ce qu’on reprochera surtout à Jacques de Goldfiem c’est un usage non critique de ses sources, lesquelles sont des sources de deuxième main. Il ne suffit pas d’actualiser les biographies puisées à des ouvrages de référence, quand bien même ceux-ci sont inaccessibles au lecteur auquel on s’adresse, encore faut-il s’assurer de la fiabilité de sa documentation. Certes — et ce faisant nous montrerons l’indulgence demandée par l’auteur dans sa préface —, la confection d’un dictionnaire de ce genre, surtout lorsqu’elle est abandonnée aux forces d’un seul homme, relève de la gageure. Mais quelle confiance accorder généralement aux renseignements livrés quand on constate, en assez grand nombre, erreurs, omissions ou approximations à propos de noms qui nous sont connus ?

Il est, par définition, difficile de rendre compte par le menu d’un dictionnaire, car cela supposerait une lecture complète de l’ensemble des articles. À fortiori dans un cadre aussi limité que le nôtre. Nous nous contenterons d’examiner — sans cacher ce que notre démarche renferme d’arbitraire — deux notices, les notices consacrées à deux individus dont les noms sont familiers aux lecteurs d’Iztok : Ba Jin et Wei Jingsheng.

On sait que Boris Souvarine avait naguère jugé du sérieux d’un ouvrage consacré au Congrès de Tours par ce qu’on qualifiera de « preuve par Frossard » (cf. Autour du Congrès de Tours, Champ libre, Paris, 1981). « Comment est prénommé Frossard ? Réponse : Ludovic ». Le critère est infaillible, disait Souvarine. (rappelons que Frossard se prénommait Louis). Nous pourrions, à propos des dictionnaires biographiques qui concernent la Chine invoquer la « preuve par Ba Jin ». Une légende qui a la vie dure, et Jacques de Goldfiem s’en fait le porte-voix (à sa décharge concédons que l’ouvrage édité par Bianco et Chevrier s’expose à la même critique), voudrait en effet que ce nom de Ba Jin ait été formé à partir des noms de Bakounine (en chinois BA-ku-ning) et de Kropotkine (Ke-lu-paote-JIN). Or Ba Jin a démenti à de nombreuses reprises cette légende (le caractère « Ba » lui ayant été inspiré par l’un de ses camarades, Ba Enbo).

Mais survolons la notice. L’Éthique  de Kropotkine y devient « Développement et source de la logique » ! On apprend qu’une édition, en 25 volumes, des œuvres complètes de Ba Jin a été publiée en 1986 par les éditions de la littérature du peuple de Shanghai : nous ne connaissons, quant à nous, qu’une seule édition des œuvres complètes et elle a été entreprise, et seulement entreprise, en 1986, non par les éditions de la littérature du peuple de Shanghai mais par celles de Pékin. Ajoutons que l’entreprise est loin d’avoir été menée à son terme et qu’en 1990, alors que le livre de Goldfiem était sous presse, nous n’en étions qu’au volume 13. Le recueil de correspondance évoqué porte la date de 1987 et non celle de 1988. Ce n’est pas en février 1987, mais déjà en avril 1986 (et peut-être même en février), que Ba Jin s’est prononcé pour la création d’un « Musée de la Révolution culturelle ». Quant à la bibliographie des traductions françaises, l’auteur aurait eu intérêt à mettre à jour ses fiches qui, à l’évidence, ne vont pas au-delà de l’année 1981 (la référence à l’édition d’Automne semblant n’avoir été rajoutée qu’in extremis) : aux neuf titres répertoriés, on en ajouterait sans difficulté une bonne quinzaine.

Reportons-nous maintenant à la notice « Wei Jingsheng ». Passons sur les détails : Wei Jingsheng, comme du reste son prénom le suggère (« né dans la capitale »), n’a pas vu le jour dans l’Anhui, dont sa famille est originaire, mais à Pékin ; il n’est pas le fondateur, mais l’un des fondateurs, du célèbre Comité d’action unie [liandong]. C’est surtout sur des questions d’ordre bibliographique que nous souhaiterions insister ici. Pourquoi renvoyer à Un bol de nids d’hirondelles ne fait pas le printemps de Pékin (Christian Bourgois, Paris, 1980) à propos du texte intitulé « Propos sommaires sur la délinquance juvénile en Chine » et ne pas rappeler qu’on y lira aussi l’article le plus fameux de Wei sur la « Cinquième modernisation », lequel est signalé lui aussi sans autre précision ? Jacques de Goldfiem se serait au demeurant simplifié la tâche en indiquant que ladite anthologie contenait les principales œuvres de Wei. Pourquoi, alors que dans un ouvrage aussi général la place est nécessairement comptée pour les bibliographies particulières, fournir deux références différentes pour un même texte, les « minutes du procès » de Wei ? Pourquoi, enfin, alors qu’on s’attache à retracer la vie d’un individu, ne pas nommer l’existence d’une autobiographie, surtout quand elle figure dans un livre qu’on mentionne par ailleurs (Procès politiques à Pékin, petite collection Maspero, Paris, 1981) ?

Wolfgang Bartke, qui est déjà l’auteur de Who’s Who in the People. Republic of China (troisième édition, K. G. Saur, Munich, 1990) et qui avait naguère publié avec Peter Schier China’s New Party Leadership (Macmillan Press, 1985) nous offre un Biographical Dictionary and Analysis of China’s Party Leadership : 1922-1988. La première partie de l’ouvrage, la plus importante en nombre de pages puisqu’elle représente à elle seule près des trois quarts du volume, contient les fiches biographiques des 1.094 cadres qui ont siégé, en qualité de membre ou de membre suppléant, au Comité central du Parti communiste chinois entre 1922 et 1988, qu’ils soient décédés ou toujours en vie. Chaque fiche suit le même modèle : état civil (éventuellement : statut social des parents et indication de la minorité ethnique d’origine), études, fonctions, évolution de carrière. En sorte que l’importance historique de la personnalité n’intervient pas de façon déterminante dans la longueur de la notice : celle qui est consacrée à Mao, par exemple, tient sur une colonne. Les biographies sont, éventuellement, complétées par de très brèves remarques et elles sont accompagnées, dans un peu plus de la moitié des cas, d’une ou de plusieurs photographies prises à des dates différentes (776 photographies pour 539 des 1.094 personnalités présentées).

Mais ce n’est pas simplement un dictionnaire biographique, que Wolfgang Bartke nous propose. Dans le deuxième volet de son travail, l’auteur fournit à son lecteur les éléments d’une lecture transversale du dictionnaire qui sont autant d’éléments permettant une sociologie de la direction du Parti communiste chinois. Cette partie consiste, en effet, en une analyse sommaire des données qui viennent d’être livrées à l’état brut, à propos, d’une part, des bureaux politiques, à propos, d’autre part, des comités centraux.

Clair et précis, émaillé de nombreux tableaux de synthèse obtenus par croisement des données, présenté de façon irréprochable — on ne saurait trop vanter la qualité de l’édition —, le livre de Bartke se révèle un ouvrage de référence indispensable.

Du Daxin

Goldfeim Jacques de. Personnalités chinoises d’aujourd’hui. L’Harmattan, collection « sinologie », Paris, 1989, 378 p. Index., biblio. 210 F.

Bartke Wolfgang. Biographical Dictionary and Analysis of China’s Party Leadership : 1922-1988. K.G. Saur, München-London-New York-Paris, XII + 484 pp., photogr. Relié, DM 248. [KG. Saur : Postfach 70 1620, D-8000 München 70, Allemagne.]

Mao intime

L’auteur, Quan Yanchi, enfile ici un certains nombre d’anecdotes sur la vie de Mao qui lui ont été confiées par Li Yinqiao, lequel fut, de 1947 à 1962, gorille puis chef des gardes du corps du président chinois. (En fait, ainsi que le remarque le traducteur dans sa préface, il s’agit de la synthèse romancée de plusieurs récits.) Il n’est pas sûr que l’admiration que Li Yinqiao portait à son patron ne déforme un peu son souvenir. Toutefois, les témoignages directs sur la vie de Mao avant la « Révolution culturelle » étant on ne peut plus rares, la relation de Li Yinqiao n’en offre que plus d’intérêt. Malgré certaines longueurs (ces passages, notamment, où l’on insiste un peu lourdement sur les effets provoqués sur l’organisme par l’ingestion des haricots secs), elle nous livre quelques détails qui réjouiront les amateurs : par exemple, une relation imprévue du conflit qui opposa Mao à Peng Dehui au plenum de Lushan et une version inédite de l’origine du mot célèbre : « « La Commune populaire c’est bien ! » [renmin gongshe hao !]

La traduction, agréable à lire et sobrement annotée, a été complétée par un utile who’s who des personnages qui apparaissent dans le texte.

Du Daxin

Quan Yanchi. Mao intime : le chef de ses gardes du corps raconte… Traduit du chinois, préfacé et annoté par Roger Darrobers. Éditions du Rocher, Jean-Paul Bertrand, Monaco, 1991, 238 pp, 130 F.

Deux ouvrages sur la Chine contemporaine

La Chine au XXe siècle constitue le deuxième volet d’un travail consacré à la Chine moderne et à la Chine contemporaine (le premier volume allait de 1895 à 1949). Mais il ne s’agit pas seulement d’un livre sur la Chine populaire et sur les Han : les éditeurs ont eu la bonne idée d’intégrer à leur champ une étude sur les ethnies minoritaires, une étude sur Hong Kong et une autre sur Taiwan. La période considérée est celle qui s’étend de la « Libération » (1949) à 1989. Divers sinologues français ou allemands ont participé à l’ouvrage : outre ceux des éditeurs, Marie-Claire Bergère, Lucien Bianco et Jürgen Domes, on relève les noms de Jacques Andrieu, Claude Aubert, Françoise Aubin, Michel Bonnin, Yves Chevrier, François Godement, Jacques Guillermaz, Herman Halbeisen, Werner Meissner et Eberhard Sandschneider. Les contributions concernant la Chine populaire se distribuent en deux parties : l’une est consacrée à l’évolution politique, l’autre s’attache aux changements survenus dans les domaines de l’économie, de la société et de la culture. Une troisième partie envisage enfin les relations de la Chine avec le reste du monde. On consultera avec intérêt les deux articles de Jürgen Domes, et notamment celui où il retrace, dans un exposé remarquablement limpide, l’accession au pouvoir de Deng Xiaoping et ses dix années de règne. Une mention spéciale aussi pour les textes de Claude Aubert, sur l’agriculture, et de Jacques Andrieu, sur le mouvement des idées.

Des générations d’apprentis sinologues ont abordé l’histoire de la Chine populaire par la somme, désormais classique, de Jacque Guillermaz, Le Parti communiste chinois au pouvoir (Payot, Paris, 1972. Plusieurs rééditions complétées). L’œuvre de Guillermaz, en tous points remarquable, déroute toutefois les non spécialistes, ou les demi-spécialistes, par la profusion de détails et par un style parfois aride. Depuis deux ans déjà, nous disposions, avec l’ouvrage de Marie-Claire Bergère, d’un manuel qui allie clarté dans l’exposé et fiabilité. Épuisé, il vient d’être repris — heureuse initiative — par l’éditeur, dans une version refondue et actualisée puisqu’elle s’étend aux événements de la place Tian’anmen du printemps 1989. C’est en fait la fin du manuel qui a été remaniée : le dernier chapitre a été scindé en deux, le tout ayant été nettement étoffé. On se prend à regretter, toutefois, que les dix chapitres précédents n’aient pas été corrigés pour l’occasion et que quelques coquilles continuent d’entacher certains passages (par exemple, à la page 92, au dernier paragraphe, c’est bien sûr de « juillet 1959 » dont il est question et non de « juillet 1956 »).

Qu’on ne se méprenne pas : l’ouvrage de Marie-Claire Bergère est certes un manuel et il se plie strictement aux lois du genre, mais il ne s’agit nullement pour autant d’une relation plate et aseptisée des événements survenus en Chine depuis la fondation de la République populaire. Le texte est complété par des annexes biographiques concernant les principaux acteurs de l’histoire chinoise et si, conformément aux canons de la collection dans laquelle il paraît, il ne comporte pas de notes bibliographiques infrapaginales, des références détaillées sont indiquées, chapitre par chapitre, en fin de volume. Il est doté aussi d’une solide bibliographie générale et d’une chronologie.

Du Daxin

Bergère Marie-Claire, Bianco Lucien et Domes Jürgen (éds). La Chine au XXe siècle, de 1949 à aujourd’hui. Fayard, 1990, 448 p., tableaux, cartes, chronologie, biblio. et index, 150 F.

Bergère Marie-Claire. La République populaire de Chine de 1949 à nos jours. Collection « U. Histoire », Armand Colin, 1989, 334 p., 130 F.

L’économie de la Chine

Chinese State Enterprises : A Regional Property Rights Analyse, un livre de David Granik, se fonde essentiellement sur des matériaux élaborés par l’Académie des sciences sociales de Chine et la Banque mondiale qui couvrent la période 1975-1984, vingt études de cas portant sur (les entreprises industrielles d’État de moyenne ou grande importance. Sur cette base, l’auteur, professeur d’écono mie à l’Université de Wisconsin (Madison) et spécialiste des problèmes industriels de l’URSS et des pays de l’Est, s’attache ici à prouver que le modèle industriel chinois présente une grande originalité relativement au modèle industriel classique de type soviétique.

Cette originalité tient en cinq points : des plans de production peu directifs et dont l’accomplissement ne présente aucune difficulté particulière ; la possibilité de disposer d’articles alloués en dehors du système d’allocation ; l’existence, dans une même région, de prix multiples pour un même produit ; des entreprises supervisées à différents échelons ; la nature du contrôle que la nomenklatura exerce quant à la nomination des directeurs et des secrétaires du Parti dans les entreprises. (Il ajoute une sixième caractéristique, qui concerne cette fois l’allocation du travail et la détermination des salaires, et qui est imputable au caractère sous-développé de la Chine.) Pour Granik, la clef du mystère doit être recherchée par le biais d’une analyse des droits de propriété régionaux. La raison de cette originalité tient en effet aux rapports de propriété qui lient les corps gouvernementaux régionaux entre eux, et aux rapports de propriété qui lient les corps régionaux au gouvernement central. On découvre alors que les niveaux régionaux gouvernementaux sont plus que de simples rouages hiérarchiques.

Le travail de Granik, autant le préciser d’emblée, n’est pas, pour le profane, d’une lecture facile. L’approche étant, pour partie, économétrique, les démonstrations sont mathématiquement formalisées.

L’ouvrage édité par Stephan Feuchtwang, Athar Hussain et Thierry Pairault, Transforming China Economy in the Eighties, concerne les réformes économiques entreprises en Chine depuis le retour aux affaires de Deng Xiaoping. Il a été fractionné en deux volumes : l’un consacré à l’économie rurale et aux problèmes de l’emploi et du logement en zone urbaine, l’autre à l’économie urbaine et à la réforme de l’entreprise. Le premier tome, le seul dont nous ayons eu connaissance, rassemble neuf études réalisées par des sinologues français ou anglo-saxons : « NEP and Beyond : The Transition to “Modernization” in China (1978-85) » (Y Chevrier) ; « The People’s Livelihood and the Incidence of Poverty » (A. Hussain-S. Feuchtwang) ; « The New Peasant Economy in China » (E. Croll) ; « China’s Food Take-Off ? » (C. Aubert) ; « The Implications of Contract Agriculture for the Employment and Status of Chinese Peasant Women » (D. Davin) ; « Implementation and Resistance : The Single-Child Family Policy » (L. Bianco-Hua Chang-ming) ; « China’s New Inheritance Law : Some Preliminary Observations » (M. Palmer) ; « Urban Employment in Post-Maoist China » (M. Bonnin-M. Cartier) ; « Urban Housing Policy after Mao » (R. Kirby).

Du Daxin

granik David. Chinese State Enterprises : A Regional Property Rights Analysis. The University of Chicago Press, Chicago & London, 1990, 348 p., biblio. et index, relié, $ 39,95. (The University of Chicago Press : Billing Office, 11030 South Langley Avenue, Chicago, Illinois 60628, USA.)

Feuchtwang Stephan, Hussain Athar, Pairault Thierry (éd.). Transforrning China’s Economy in the Eighties. Vol. 1 : « The Rural Sector, Welfare and Employment ». Zed Books, London, 1988, 258 p., biblio et index, 5, 29,95 (relié), 5, 10.95 (broché) (Zed Books : 57 Caledonian Road, London NI 9BU, Angleterre).

L’anarchisme en Chine

Si l’on excepte les articles de l’universitaire américain, Arlif Dirlik — dont plusieurs ont paru dans la revue californienne Modern China et qui devraient être prochainement repris en volume —, et l’étude déjà ancienne de Robert A. Scalapino et George T. Yu — The Chinese Anarchist Movement, University of California, Berkeley, 1961, 81 p. [1] —, l’anarchisme chinois reste un sujet de recherche peu abordé. Le travail de Peter Zarrow, Anarchism and Chinese Political Culture, comblera cette lacune. On peut d’ores et déjà considérer ce livre comme un ouvrage de référence. Version révisée d’une thèse de doctorat, il est l’aboutissement d’une dizaine d’années de recherches.

Pour Arrow, c’est en tout cas ce qu’il cherche à démontrer, l’anarchisme chinois n’a nullement été un mouvement marginal et on ne saurait négliger son influence — à l’instar du marxisme — dans la dissolution idéologique du confucianisme. L’auteur se fonde sur des documents originaux de première main dont il a traduit de larges extraits. À côté de chapitres qui sont plutôt d’ordre événementiel par exemple le chapitre 2 qui retrace l’histoire des foyers de l’anarchisme de chinois à Tokyo et à Paris au début du siècle), on trouvera des chapitres plus analytiques : ainsi, les chapitres 4 à 7, qui abordent les thèmes de la révolution sociale, de la libération de la femme, de la culture et de la nation. On consultera avec intérêt la partie du chapitre 10 qui évalue les rapports entre anarchisme et maoïsme.

Du Daxin

Zarrow Peter. Anarchism and Chinese Political Culture. New York, Oxford : Columbia University Press, 1990, xiv + 344 p., glossaire, biblio., index, relié $ 45,00. [Columbia University Press, 562 West 113 th Street, New York, NY 10025, USA.]

La Grande Secousse. Europe de l’Est 1989-1990

Bilan provisoire de quinze mois d’histoire, La Grande Secousse, dresse l’inventaire des bouleversements qui viennent de se produire dans les pays d’Europe de l’Est.

La première partie de l’ouvrage se présente comme une suite de monographies. On y passe en revue les pays les uns après les autres : Pologne, Hongrie, RDA, Tchécoslovaquie, Bulgarie, Roumanie et Yougoslavie. L’autre partie, abordant les choses de façon transversale, examine « les embûches » de la transition : les incertitudes politiques, les problèmes économiques ou la question des nationalités. Les auteurs, pour la plupart chercheurs ou universitaires, sont aussi, généralement, originaires de pays dont ils traitent. À côté des textes de Pierre Kende et d’Aleksander Smolar, on trouve des contributions de Mihnea Berindei, Ariadna Combes, Irena Grosfeld, Pierre Hassner, Vladimir Kostov, Joseph Krulic, Anne-Marie Le Gloannec, Georges Mink, Jacques Rupnik et Ilios Yannakakis.

Shevyrev

Kende Pierre et Smolar Aleksander (éds). la Grande Secousse. Europe de l’Est 1989-1990. Presses du CNRS, coll. « Sociétés en mouvement », 1990, 240 p., 149 F.

L’affaire Kravtchenko

Les éditions Actes Sud viennent de reprendre, en volume, les articles que la romancière Nina Berberova écrivit pour La Pensée russe, il y a quelque quarante ans, à propos de l’affaire Kravtchenko. La romancière suivit en effet alors, pour l’hebdomadaire russe qui paraissait à Paris (et dont elle tenait habituellement la rubrique littéraire), le procès pour diffamation intenté par l’auteur de J’ai choisi la liberté contre l’hebdomadaire stalinien Les Lettres françaises (celui-ci avait donné dans ses colonnes un compte rendu — prétendument rédigé par un citoyen américain — de l’ouvrage où l’on insinuait qu’il s’agissait d’un faux fabriqué aux États-Unis, d’un tissu de mensonges que Kravtchenko s’était contenté de signer). Kravtchenko gagna son procès — qualifié à l’époque par la presse de »procès du siècle » — au cours duquel des témoins, dont Margarete Buber-Neumann, vinrent raconter leur expérience du système soviétique.

Hubert Nyssen, l’éditeur, rapporte dans un avant-propos les lignes que Nina Berberova consacre à l’événement dans son autobiographie. C’est, à coup sûr, la meilleure introduction au texte : « Voici résumée en quelques mots cette affaire aujourd’hui oubliée. L’un des membres de la Commission soviétique d’achats à crédit, envoyé aux USA en 1943, décida de ne pas retourner en URSS. En avril 1944, il rompit avec Moscou, puis écrivit et publia un livre dans lequel il exposait les raisons de cette rupture. Il y parlait de la vie en URSS, de la politique paysanne de Staline, des technocrates et des vieux bolcheviks. Le livre de Kravtchenko eut une fortune extraordinaire. Il fut traduit en vingt-deux langues et on le lisait partout. Les Lettres françaises déclenchèrent une campagne diffamante contre lui, l’insultant et insinuant que l’auteur du livre était un fasciste hitlérien. Cependant, pour beaucoup, dont moi-même, le nœud de l’affaire était l’existence des camps de concentration en URSS qui avait enfin reçu une large divulgation. Kravtchenko en parlait dans son livre, ainsi que les témoins cités à la barre, d’anciens internés des camps de la Kolyma et de Karaganda. »

On estimerait à tort que l’intérêt du livre de Nina Berberova ne tient, tant d’années après, qu’à la personnalité de la romancière. La Gazette littéraire de Moscou, dans le numéros du 3 octobre 1990 et du 30 janvier 1991, a publié deux articles sur Kravtchenko, celui-ci étant désormais officiellement présenté dans son pays d’origine comme une victime de l’époque stalinienne.

Shevyrev

Berberova Nina. L’Affaire Kravtchenko. Traduit du russe par Irène et André Markowicz. Actes Sud, Arles, 1990, 125 F.

Kropotkinia

La fièvre du bicentenaire de la Révolution française qui s’est emparée, il y a deux ans, de l’Hexagone n’a pas, comme on le sait, épargné le reste du monde. À Moscou aussi, on a célébré l’anniversaire, et l’événement a été interprété. L’ouvrage collectif publié sous le titre La Révolution française et la Russie se compose de vingt-six contributions, dues pour la plupart à des auteurs soviétiques, distribuées en trois rubriques : « la Révolution française : les discussions et les approches scientifiques aujourd’hui » ; « historiographie » ; « la Révolution et la Russie : recherches et documents ». La littérature française moderne sur la question a été épluchée et les noms de Furet, Le Roy Ladurie, Guérin, Agulhon, Chaunu ou Richet, par exemple, sont cités. De même que ceux, mais on s’en étonnera moins, de Voyelle, de Soboul ou de Mazauric. Du reste, Mazauric signe un des articles du recueil, et un écrit de Soboul a été repris pour l’occasion. Mentionnons, enfin, la présence d’un texte de Godechot.

Mais si nous signalons l’existence d’un tel travail, c’est uniquement parce qu’il contient la contribution de deux chercheurs, Alexandre Gordon et Evguéni Starostine, sur la lecture faite par Kropotkine du livre de Jaurès, L’Histoire socialiste (1789-1900). Sous le titre : « Quand Kropotkine lisait Jaurès. Notes de P. Kropotkine dans les marges de l’Histoire socialiste de la Révolution française de Jean Jaurès », on découvre une étude longue de quelque trente pages, en double colonne (pp. 158-187), assortie d’illustrations. Une étude qui coïncide avec la publication récente en URSS de La Grande Révolution de Kropotkine (déjà paru en 1919) et du livre de Jaurès.

Gordon et Starostine se fondent sur l’exemplaire de l’œuvre de Jaurès annoté par Kropotkine qui est conservé au département des livres rares de la Bibliothèque Lénine depuis 1959 (en 1925, avec le reste de la bibliothèque du célèbre anarchiste, ce livre avait rejoint le Musée Kropotkine. Ensuite, lors de la fermeture dudit musée, en 1939, et avant que de rejoindre son actuel lieu de conservation, il avait séjourné au Musée de la Révolution). Les gloses marginales de Kropotkine permettent de constater que sa lecture de Jaurès a été plus sérieuse que ne le laisse deviner le seul examen de La Grande Révolution. Les auteurs en usent largement, mais de manière non linéaire et sans qu’on sache si tout a été repris.

L’article est bien documenté. On s’irritera toutefois de la manie dont les auteurs ne sont pas parvenus à se défaire qui consiste à se réfugier, de loin en loin, sous l’autorité intellectuelle de Lénine (cf. pp.161, 165,187).

Pour les férus de kropotkinia précisons que les références de différents travaux russes récents consacrés à Kropotkine sont indiquées dans les notes infrapaginales, et que différents matériaux conservés aux Archives centrales de la révolution d’Octobre de l’URSS — parmi lesquels des lettres et des notes inédites de Kropotkine sur la social-démocratie et le marxisme — ont été répertoriés.

Comme nous en sommes à ce chapitre — encore que la période considérée n’intéresse qu’indirectement les lecteurs d’une revue comme Iztok —, indiquons la parution récente d’un ouvrage consacré au prince anarchiste, celui de Caroline Cahm : Peter Kropotkin and the Rise of Revolutionary Anarchism. Il s’agit d’un ouvrage tiré d’une thèse de doctorat. Le livre se compose de trois parties. L’auteur commence par situer, dans le contexte et le développement du mouvement anarchiste européen, celui qui, après la mort de Bakounine, deviendra le représentant le plus éminent de la doctrine libertaire. Après avoir retracé les origines de ses idées et leur maturation, l’auteur évoque sa pratique révolutionnaire entre 1872 et 1886, avant d’évaluer la fortune postérieure de l’œuvre. Au terme d’une analyse du rôle joué par Kropotkine dans la transformation et le prolongement du « socialisme anti-autoritaire » de Bakounine, Caroline Cahm tente de montrer que deux types principaux d’action révolutionnaire ont été opposés par les anarchistes aux stratégies parlementaires social-démocrates : l’un est fondé sur l’activité individuelle ou groupusculaire, l’autre reste lié à une action collective de grande envergure. La conclusion générale à laquelle Caroline Cahm aboutit est qu’on ne saurait recevoir l’idée selon laquelle Kropotkine n’aurait pas cru aux potentialités révolutionnaires du mouvement du travail : le concept d’action révolutionnaire, élaboré par lui, va bien au-delà de la « propagande par le fait ».

Shevyrev

Varii auctores. La Révolution française et la Russie. Éditions librairie du Globe et éditions du Progrès, Paris-Moscou, 1990, 544 p. Illus. en coul., biblio. et index. Relié, 130 F.

Cahm Caroline. Kropotkin and the Rise of Revolutionary Anarchism. 1872-1886. Cambridge University Press, Cambridge, 1989, xii + 372 p., biblio. et index. Relié, £ 35,00 ($ 49,50). [Cambridge University Press, The Edinburg Building, Shaftesbury Rd, Cambridge CB2 2RU, Royaume-Uni.]

La poésie chinoise

Les hasards de l’édition ont fait paraître presque simultanément deux recueils consacrés à la poésie chinoise : Le voleur de poèmes, de Claude Roy et Entre source et nuage : la poésie chinoise réinventée, de François Cheng. Deux ouvrages qui, loin de se réclamer de l’austère discipline du traducteur, se présentent d’emblée comme des aventures personnelles. Pour l’un comme pour l’autre, la poésie est un voyage au fond de soi-même, et l’anthologie, par le choix qu’elle suppose, la quintessence de nos rêves et de nos émotions. Choisir un poème, puis le transposer dans sa langue — ou, pour François Cheng, dans sa langue d’adoption —, c’est d’une certaine manière se l’incorporer, d’où l’image du voleur de poèmes ou de la poésie « réinventée », à quoi l’on pourrait joindre la « poésie non traduite » d’Armand Robin (cf. Poésie chinoise non traduite, La Tour Champlain, Paris, 1986).

Éternel voyageur, Claude Roy, comme l’indique sa préface, jette sur la poésie chinoise un regard de promeneur curieux, qui cherche à relier ses impressions à ses lectures. Il se garde toutefois du pittoresque et de l’exotisme, car il attend de la fréquentation des poètes chinois, non pas un dépaysement, mais la découverte de ce qui, au-delà des cultures, relie les hommes. Cette prise de position humaniste est pour lui l’occasion de rappeler de quelle méconnaissance ou de quel mépris de l’autre peut être chargée la notion d’altérité radicale.

L’anthologie comporte deux parties : un choix d’œuvres des plus grands noms de la poésie chinoise (Wang Wei, Li Po, Tou Fou…) et un ensemble de poèmes moins connus, illustrant des thèmes universels tels que le vin, la fuite du temps, l’amour, la séparation. En proposant, dans sa préface, le mot à mot d’un poème et en confrontant plusieurs traductions, en français et en anglais, d’une même pièce, Claude Roy essaie de faire sentir à son lecteur la « folie » que représente la tentative de transposer, dans une langue occidentale, un original écrit dans une langue tonale, où la quasi-absence de liens syntaxiques visibles, l’inexistence des marques de temps et de pluriel et l’effacement des pronoms sujets laissent place à de multiples interprétations. Aussi bien ne donnera-t-il que des « poèmes-équivalences ». Certains de ses illustres devanciers, tels que le marquis d’Hervey Saint-Denys, Ezra Pound ou Jean Prévost, ont prouvé que le talent de l’écrivain savait quelquefois mieux rendre justice à l’œuvre originale que la rigueur du philologue. Partisan résolu de l’infidélité, il critique cependant les « molles paraphrases » de Judith Gautier et la curieuse touche « fin de siècle » que l’équipe d’André d’Hormont a donnée à ses traductions (cf. Paul Demiéville [éd.], Anthologie de la poésie chinoise classique, Gallimard, Paris, 1962). Sa propre interprétation des poèmes refuse quant à elle toute affectation et toute raideur. Renonçant à l’usage du décasyllabe et de l’alexandrin, dont Paul Jacob a su par ailleurs user avec brio dans ses traductions (cf. par exemple, Vacances du pouvoir : poèmes des Tang, Gallimard, Paris, 1983), il opte pour une prose poétique aussi libre et naturelle que possible, relevée par quelques trouvailles d’écrivain (« au premier clin d’aurore », « la lune pleut son clair »). L’absence de tout apparat de notes contribue d’autre part à placer le lecteur de plain-pied avec cet univers poétique. C’est sans doute afin d’éprouver différents procédés de traductions que certains poèmes sont donnés, à quelques pages de distance, dans deux versions différentes (p.121 et p.129 ; p.153 et p.157 ; p.203 et p.206 ; p.261 et p.267). Signalons pour finir une correction à apporter à la p.38 : on y lira « du Li Sao » au lieu de « de Li Sao », le terme désignant l’œuvre la plus célèbre du premier grand poète chinois, K’iu Yuan (Qu Yuan).

Pour François Cheng — dont les travaux demeurent une base indispensable pour comprendre le fonctionnement de la poésie chinoise — la poésie est aussi recherche de communion, mais avec une tonalité plus dramatique. Claude Roy rassemblait « l’herbier de [ses] plaisirs », François Cheng recueille les lumières qui l’ont guidé dans la nuit de sa destinée, ces poèmes qui, en le soutenant, sont devenus part de lui-même.

L’ouvrage, plus érudit, comporte des notes ainsi qu’un avant-propos où l’auteur retrace l’évolution de la poésie chinoise, « expression la plus haute de la spiritualité chinoise » nourrie par trois courants : le taoïsme, le confucianisme et le bouddhisme. Le choix de poèmes, dont certains sont calligraphiés à la fin du volume, recoupe en partie celui de Claude Roy, se concentrant toutefois sur trois époques particulièrement brillantes : la dynastie des Tang, celle des Song, et l’époque moderne et contemporaine, assez longuement présentée.

François Cheng use plus volontiers que Claude Roy des phrases nominales pour rendre l’impersonnalité des tournures chinoises. Ce procédé, qui permet de garder aux images poétiques leur instantanéité et de maintenir la juxtaposition pure des impressions sans chercher à les relier par un fil logique, fait merveille dans la mystérieuse poésie d’un Li Shangyin. Ici, le ton est dans l’ensemble moins familier que dans Le voleur de poèmes, et le style d’une beauté hiératique qui n’est pas sans évoquer la poésie de Victor Segalen. D’autres réminiscences — de Mallarmé, de Saint John-Perse — sont perceptibles çà et là, achevant la fusion des deux idiomes que François Cheng maîtrise également l’un et l’autre.

Isabelle Rabut

Roy Claude. <i<Le Voleur de poèmes : Chine. Le Mercure de France, Paris, 1991, 450 p., 160 F.

Cheng François. Entre source et nuage : la poésie chinoise réinventée. Albin Michel, Paris, 1990, 264 p., 95 F.

Littérature chinoise

Bai Hua, actuellement vice-président de l’Association des écrivains de Shanghai, écrivit naguère un scénario — Amour amer — qui se trouva, on s’en souvient peut-être, au centre d’une violente campagne d’attaques lors de sa sortie (cf. la campagne contre le « libéralisme » qui déborda le simple cas de Bai Hua). Auparavant, le romancier avait été déjà la victime du mouvement anti-droitier (1957) et de la « Révolution culturelle » (1966-1976). Le texte que les infatigables Li Tche-houa et Jacqueline Alézaïs présentent aujourd’hui au public français, Ah ! Maman, date de 1980 et il a fait lui aussi, en son temps, l’objet de sévères critiques. En substance, on contesta alors la relation donnée par Bai Hua de la Révolution chinoise et on lui reprocha l’image qu’il accréditait des dirigeants communistes. Le roman de Bai Hua se compose de huit chapitres, chacun d’eux étant consacré à une des femmes qui ont aidé le héros — un haut cadre du Parti, partagé entre sa conscience et sa lâcheté — au cours de son existence. Ces femmes, militantes révolutionnaires, patriotes ou sympathisantes du Parti communiste, sont victimes tour à tour de leur idéalisme et de leur sincérité, à la différence de l’épouse du héros qui a aidé son mari à grimper dans la hiérarchie du Parti, à force de machiavélisme. Le roman passe en revue les différents épisodes de l’histoire de la Chine et en dévoile l’absurdité ou la cruauté. Les mères, ici, sont manifestement des symboles : non pas le symbole du Parti, lequel Parti est souvent assimilé à une mère par la propagande, mais celui au contraire de la candeur du peuple trompé par ses dirigeants.

Ma Jian est un de ces « jeunes instruits » qui furent exilés à la campagne — au Tibet, en l’occurrence — durant la « Révolution culturelle ». De son expérience tibétaine, Ma Jian avait tiré plusieurs récits publiés sous le titre : La Mendiante de Shigatze (disponibles en français grâce aux soins de la même traductrice et du même éditeur). Dans le court texte, à l’évidence autobiographique, qui s’intitule Chienne de vie !, on voit un jeune peintre — le narrateur — retourner dans sa ville natale à la recherche de son ancien professeur de dessin, étiqueté « droitier » jadis et malmené par ses propres élèves pendant la « Révolution culturelle ». Ma Jian adopte ici une écriture plus sophistiquée — et remarquablement rendue par Isabelle Bijon — que dans ses écrits tibétains, proche des techniques du Nouveau Roman occidental, où le brouillage de la chronologie est en accord avec le thème fondamental du livre : l’obsession du passé et des dérives que le temps a entraînées. L’auteur manifeste, moins nettement toutefois que dans ses œuvres précédentes, son goût pour un réalisme parfois sordide. Une voix très caractéristique : tranchante, énergique, sans humour mais non sans vibrations.

Isabelle Rabut

Bai Hua. Ah ! Maman… Roman traduit du chinois par Li Tche-houa et Jacqueline Alézaïs. Coll. « Voix chinoises », Pierre Belfond, Paris, 1991, 342 p., 130 F.

Ma Jian. Chienne de vie ! Récit traduit du chinois par Isabelle Bijon. Coll. « Lettres chinoises », Actes Sud, Arles, 1991, 64 p., 48 F.

Deux ouvrages sur la Chine ancienne

L’opuscule intitulé Bouddhisme, christianisme et société chinoise contient le texte de deux conférences présentées au Collège de France par Erik Zürcher, un des meilleurs spécialistes de l’histoire du bouddhisme chinois. La première tente d’expliquer les raisons du succès de l’implantation bouddhiste en Chine, comparé au relatif échec du christianisme. Réfutant certaines interprétations, notamment l’idée selon laquelle la doctrine bouddhiste aurait été plus accessible à la mentalité traditionnelle chinoise, Erik Zürcher cherche la clé du phénomène dans le mode de diffusion des deux religions : l’expansion du bouddhisme s’est effectuée de proche en proche, à travers la formation de communautés locales, sans coordination et sans autorité cléricale. Et c’est, paradoxalement, le caractère fortement organisé et dirigé du christianisme en Chine qui a été un obstacle à son assimilation.

La deuxième conférence, en s’appuyant sur un recueil de biographies de religieuses éminentes compilé au VIe siècle, jette quelques lumières sur le statut et la personnalité des nonnes bouddhistes, dont certaines se distinguèrent par leur science, leur ascétisme, leurs dons surnaturels ou leurs talents d’organisatrices.

Dans La Chine de la Royauté à l’Empire, recueil de « lectures en Sorbonne », Flora Blanchon résume en cinq chapitres d’une écriture claire et alerte l’état actuel du savoir sur la Chine antique, des origines mythiques jusqu’à l’unification impériale. L’ouvrage, qui intègre les données de l’archéologie, est agrémenté de nombreux schémas et illustrations et comporte plusieurs annexes très utiles : une chronologie sommaire, une carte des divisions administratives de la Chine actuelle, une courte bibliographie et un index de mots et de noms propres en transcription pinyin et en idéogrammes. Ce petit livre, qui doit être suivi d’un second volume traitant de la période des Han aux Song, est d’un intérêt pédagogique certain. On peut seulement déplorer son prix élevé que justifie sans doute l’insertion d’illustrations en couleurs.

Isabelle Rabut.

Zürcher Erik. Bouddhisme, Christianisme et société chinoise. Julliard, « Conférences, essais et leçons du Collège de France », Paris, 1990, 96 p., 60 F.

Blanchon Flora. La Chine de la Royauté à l’Empire. Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, « Lectures en Sorbonne », Paris, 1990, 208 p. Index., biblio., illustr., 95 F.

Littérature chinoise (II)

Les cahiers Ulysse, fin de siècle, ont consacré leur dernière livraison au courant de la poésie « obscure » chinoise. Dans une édition très soignée, l’éditeur nous propose un choix d’œuvres de Beidao, Gu Cheng, Mangke et Yang Lian, traduites par Chantal Chen-Andro et Annie Curien, et dont le texte chinois a été intégralement reproduit. On regrettera, toutefois, le parti pris qui a consisté à gommer toute dimension politique à ce travail : les notices biographiques signalent que les auteurs ont perdu leur emploi à la fin des années 70 mais sans en signaler les raisons. Or il se trouve que les auteurs, Beidao et Mangke notamment, ont été des protagonistes actifs du premier « Printemps de Pékin » Ceci, bien évidemment, expliquant cela.

Du Daxin

Quatre poètes chinois : Beidao, Gu Cheng, Mangke et Yang Lian. Traduction Chantal Chen-Andro et Annie Curien. Calligraphies : Cahier Ulysse, fin de siècle, n°27-28, Plombières-lès-Dijon, 1991, biblio., 128 p.

Actualité de Castoriadis

Christian Bourgois vient de reprendre, en un seul volume, les deux tomes de La Société bureaucratique de Corneille Castoriadis qu’il publia naguère dans la collection de poche « 10/18 ». L’auteur n’a apporté à son texte (une collection d’articles, rappelons-le, parus pour la plupart dans la revue Socialisme ou Barbarie entre 1946 et 1964) aucune modification. Il s’est contenté d’adjoindre à l’ensemble un essai de 1987 sur « L’Interlude Gorbatchev », communication présentée à un colloque qui s’est tenu à New York, et dont de larges extraits avaient parus en français dans le quotidien Libération (novembre 1987). Sans illusion, semble-t-il, sur son époque et sur l’accueil véritable qu’on réservera à cette nouvelle édition, Castoriadis constate dans la préface à cette nouvelle édition « que l’intérêt public pour […] toute analyse critique de la société où nous vivons liée à un projet de transformation sociale [s’est] pratiquement évanoui ».

Au même moment, les éditions du Seuil ont sorti, sous le titre Le Monde morcelé, le volume III des Carrefours du labyrinthe. Comme les deux volumes qui l’ont précédé (même éditeur, 1978 et 1986), Le Monde morcelé rassemble différentes études récentes, dont certaines encore inédites, qui donnent un aperçu de la diversité des domaines investis par Castoriadis, et qui annoncent deux ouvrages en chantier, La Création humaine et L’Élément imaginaire . Encore que le fil directeur apparaisse clairement. Comme on peut le lire, en quatrième de couverture, « … il n’est point de politique pouvant être directement déduite de la philosophie. Mais l’activité philosophique, la réflexion critique, l’interrogation qui ne permet à rien de l’arrêter a, comme telle, une portée éminemment politique ».

L’ouvrage édité par Giovani Busino, « en témoignage d’amitié et de gratitude », traduit aussi cette variété, et le savoir encyclopédique de cet « Aristote en chaleur » (Edgar Morin dixit). Les contributions de trente auteurs, rédigées en français, en anglais, en allemand ou en italien, présentent, voire critiquent, les vues de Castoriadis en matière d’éthique, de politique, de philosophie ou bien encore de psychanalyse. Le livre se clôt sur un texte écrit pour l’occasion par celui qu’on célèbre, sur le travail accompli et le chemin qui reste à parcourir, en forme de réponse générale à ceux qui lui rendent hommage, ce qui se traduit parfois par des mises au point sévères (ainsi en va-t-il pour Agnès Heller).

Mais nous reviendrons certainement sur ces livres dans une prochaine livraison d’Iztok.

Shevyrev

Castoriadis Cornelius. La Société bureaucratique. Christian Bourgois éditeur, 1990, 496 p., 170 F.

Castoriadis Cornelius. Le Monde morcelé (les carrefours du labyrinthe III). Seuil, coll. « la couleur des idées », 284 p., 130 F.

Busino Giovani (éd.), Autonomie et autotransformation de la société : la philosophie militante de Cornelius Castoriadis. Librairie Droz, Genève, 524 p., biblio., 440 F.

Marx et la question juive

Voilà un livre — Marx antisémite ? — qui devrait faire plaisir aux adversaires acharnés de Marx et tout particulièrement à ceux d’entre eux qui sont anarchistes (lesquels oublient souvent de rappeler ce mot de Proudhon : « Par le fer, ou par la fusion, ou par l’expulsion, il faut que le juif disparaisse […]. La haine du juif comme de l’Anglais doit être notre foi politique.).

La thèse de Kaplan est la suivante : Marx est l’exemple type du Juif antisémite, et, en certaines occasions (lorsqu’il était en proie à des difficultés financières, par exemple), il a même sombré dans un antisémitisme délirant. Cet antisémitisme trouve plusieurs explications, ainsi le mépris affiché par Marx pour le commerce. Mais il est également des raisons plus profondes, qui sont, elles, d’ordre culturel : l’appartenance au peuple juif fait horreur à Marx parce que pour lui le peuple juif est un peuple sans culture. À l’appui de sa thèse, Kaplan présente un impressionnant arsenal de citations, empruntées notamment à la correspondance de Marx.

Pour un jugement contraire, on pourra toujours se reporter aux gloses portées par Maximilien Rubel en marge de son édition de La Question juive (Karl Marx, Œuvres, Philosophie, t. III, « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, 1982), Maximilien Rubel dont Kaplan écrit qu’il « nous offre sans doute l’éventail complet des arguments qu’on peut trouver pour nier l’antisémitisme » de Marx.

Sur le sujet, on pourra aussi se référer à l’ouvrage d’Enzo Traverso, récemment paru, Les Marxistes et la question juive. L’auteur se propose de reconstituer ce qu’a été, un siècle durant, le débat sur judaïsme et socialisme parmi les théoriciens se réclamant de Marx (qu’ils fussent juifs ou non). Et, à cette fin, il passe en revue l’essentiel de ce qui s’est dit ou écrit sur le sujet entre 1843 et 1943, c’est-à-dire depuis La Question juive de Marx (1843) jusqu’à La Conception matérialiste de la question juive d’Abraham Léon (1942-43), en passant par des textes de Victor Adler, Otto Bauer, Kautsky, Lénine, Rosa Luxembourg ou Staline.

Shevyrev

Kaplan Francis. Marx antisémite ? Imago-Bels Intemational, Paris, 1990, 190p., 110 F.

Traverso Enzo. Les Marxistes et La question juive : histoire d’un débat (1843- 1943). Préface de Pierre Vidal-Naquet, la Brèche-PEC, Paris, 1990, 324p., 140 F.

Sur Marx

En partant d’une thèse qui lui tient visiblement à cœur, cette anomalie qui ferait que Marx ne traite de la concurrence qu’à partir du Livre III du Capital, et de la thèse — sienne également — de l’impossibilité pour Marx d’exposer sa « théorie du mode de production capitaliste » (soit l’impossibilité d’un exposé dialectique du Capital), Jacques Bidet se propose, dans un essai sur « Marx et le marché », d’insérer le marxisme dans le paradigme plus large de la modernité. Du reste, le texte est édité conjointement avec un autre essai, « Théorie de la modernité », qui se veut, lui, une réinterprétation de Rawls et d’Habermas, et qui donne son titre à l’ensemble. Malgré un intéressant passage sur l’« école de la régulation » (p.213 sq.), école à laquelle Bidet prétend fournir un fondement, on aura toutefois bien du mal à suivre l’auteur jusqu’au bout de sa démonstration : Bidet sacrifie trop volontiers à un jacassin dont on croyait qu’il ne se pratiquait plus, et son lecteur en arriverait presque à regretter le style des dissertations qu’on lui servait naguère du côté de la rue d’Ulm.

Shevyrev

Bidet Jacques. Théorie de la modernité — Marx et le marché. Coll. « Questions », PUF, Paris, 1990, 316 p., 172 F.

Bakounine, une biographie

La biographie que Madeleine Grawitz a consacrée à Bakounine n’est pas — certes non — une biographie intellectuelle. L’auteur s’est avant tout attaché à suivre, pas à pas, l’individu. Mais cette vie de Bakounine n’en est pas pour autant, comme on pourrait le craindre, un simple recueil d’anecdotes : Madeleine Grawitz replace minutieusement chacune des situations dans son contexte historico-social.

Il est dommage que la bibliographie donnée en fin de volume soit un peu trop elliptique, dès lors qu’elle n’est plus générale : ainsi, s’agissant de l’affaire Netchaïev et de la paternité du « Catéchisme révolutionnaire », auxquelles Madeleine Grawitz consacre un assez long passage, seuls les noms des auteurs sont signalés. Ce qui ne facilitera pas les recherches de qui voudra s’y reporter. Mais peut-être ne faut-il voir là que l’effet des contraintes éditoriales : en l’état, l’ouvrage est déjà gros de plus de 600 pages…

Shevyrev

Grawitz Madeleine. Bakounine. Plon, Paris, 1990, 622 p. Illus., biblio., notices bio-graphiques, chronologie. 200 F.

Le syndicalisme en Europe

L’étude comparée des systèmes nationaux, à quelque domaine qu’on s’attaque, pose d’éternels problèmes méthodologiques : doit-on traquer les différences ou au contraire dégager les points communs ? En d’autres termes, faut-il privilégier la logique sociétale ou mettre en évidence la logique de l’internationalisation des systèmes sociaux ? Michel Launay mêle les deux approches : ce sont aussi bien les tendances générales de l’histoire qui sont retracées ici que la sensibilité aux cas nationaux. Si l’ouvrage se présente comme une histoire du syndicalisme en Europe — trois périodes sont distinguées, les deux conflits mondiaux marquant les ruptures : 1900-1914, 1914-1945, 1945 à aujourd’hui —, il dépasse le cadre d’une simple approche chronologique et l’auteur se livre aussi à une analyse des grands modèles syndicaux, le fait syndical étant perçu en tant que phénomène total. Il est aussi question — et c’est la raison pour laquelle l’ouvrage est mentionné ici — des pays de l’Est et de leurs organisations syndicales, officielles et moins officielles.

Shevyrev

Launey MicheL Le Syndicalisme en Europe. Conclusion de René Mouriaux. Coll. « Notre siècle », Imprimerie nationale, Paris, 1990, biblio., index, 506 pp. 190 F.

Shanghai, au temps des concessions

Décortiqueurs de riz et marchands d’oranges d’hiver, devins et autres herboristes, teinturiers ou fabricants de fils de soie à coudre, cerfs-volants et jouets, mobiliers et outils… Tels sont quelques-uns des thèmes qui ont inspiré les cent vingt-quatre croquis en couleurs qui forment cet album posthume de Jean Malval, images des rues de Shanghai saisies durant les années trente, au temps où l’auteur y vivait. Chaque dessin est accompagné d’une légende, et l’ensemble est attachant.

[/Du Daxin

Malval Jean. Rues de Shanghai au temps des concessions. Casterman, coll. « Images », Paris, 1989, 94 pages (prix non indiqué).

Tranche de vie

Amateur de trains, comme on le savait déjà par ses précédentes œuvres, Paul Theroux a sillonné de long en large, et « à petite vapeur », l’espace chinois. Cela a donné un journal de voyage — ou plus exactement un journal tout court, car Theroux confie que ses pérégrinations ayant duré si longtemps, elles ont cessé d’être un voyage pour devenir une phase de sa vie — où l’auteur consigne longuement les propos échangés avec les Chinois ordinaires qu’il a croisés en route. On ne saurait que recommander la lecture de ce livre, qui dispense d’ouvrir la plupart des ouvrages savants que nous assènent régulièrement les spécialistes de la Chine et qui à l’avantage sur eux de révéler, pour le pays et ceux qui le peuplent, un véritable amour.

Du Daxin

Theroux Paul. La Chine à petite vapeur. Trad. de l’anglais par Anne Damour, Grasset, Paris, 1989, 528 p., 139 F.

[1Une adaptation de cet ouvrage, complétée par d’autres matériaux, a été donnée par Jean-Jacques Gandini sous le titre : Aux sources de la révolution chinoise : les anarchistes (contribution historique 1902-1927), Atelier de création libertaire, Lyon, 1986, 180 p.