De la pagaille à l’organisation

, par  Florac (Daniel) , popularité : 4%

Bien des événements ont secoué le mouvement anarchiste… Inutile de le ressasser, inutile de se le cacher… Fontenis… etc., etc.

Et, comme par le passé, après les derniers « événements », il est toujours des milliers et des milliers de gens en France qui se réclament de l’anarchisme dans ses aspects sociaux, économiques, tactiques, éthiques et révolutionnaires tout à la fois ; et, seulement une petite minorité d’entre eux militent vraiment. Ce qui fait que le mouvement libertaire est toujours riche d’idées, et même de fantaisie, vivant, bien vivant, beaucoup plus que ne le pensent ou ne le croient certains, quoique moins fort que d’autres l’imaginent, et, qu’il n’a toujours pas l’ampleur et les moyens que lui donneraient une vie tellement plus féconde et lui permettrait, au-delà du « témoignage » que constitue, dans cette société, la présence de libertaires et des valeurs éthiques applicables dès maintenant par chacun pour lui-même et dans ses relations avec les proches, de se livrer à une propagande suffisante et efficiente.

Voici donc deux constatations qui s’imposent à tous les militants qui doivent se pencher sur les problèmes de l’anarchisme, l’une extrêmement positive et l’autre largement négative, je pense :

  • d’une part l’anarchisme a su et pu conserver ses caractères propres et rejeter tout ce qui, particulièrement ces quinze dernières année, a tenté et tente encore, volontairement ou non, de le pourrir : le « communisme libertaire » de Fontenis, les diverses formes ou fantaisies d’« anarcho-communisme » si ce n’est d’« anarcho-marxisme » ou de crypto-situationisme, maintes formes d’exhibitionnisme petit-bourgeois d’intellectualistes plus exacerbées d’un certain individualisme « nouvelle vague ».
  • d’autre part il n’a pu émerger jusqu’à jouer enfin un rôle efficace, ni même jouer à nouveau le rôle qu’il a eu parfois antérieurement, restant replié sur lui-même et l’affaire, somme toute, de quelques individus sans influence réelle et tangible sur la masse de leurs semblables.
  • « Il y a cent ans que l’Anarchisme piétine ? Une organisation étoffée, ayant étudié les raisons et tiré les leçons de ces échecs, n’aboutirait sûrement pas à des conclusions moroses pour l’avenir. Mais hors du développement d’une organisation solide et pourtant aussi différente d’un parti que le jour l’est à la nuit, il est absolument impossible de faire le moindre progrès, et, si nous pouvons continuer à alimenter les milieux libertaires en anecdotes. nous ne modifierons pas l’histoire ». (« le monde libertaire », organe de la F.A., N°77, février 1962).

Et c’est justement l’absence de cette organisation véritable, vivante dans les faits, et non en principe ou en apparence, le « vague » dans lequel flotte le mouvement anarchiste, qui est la cause première du manque d’efficacité, des tentatives toujours renouvelées de déviations, de l’apathie et de l’hémorragie continue des militants et des sympathisants.

  • Manque d’efficacité qui, s’il ne nous a pas mis à l’abri des tentatives polycardes ou autres, nous confine beaucoup dans notre « ghetto ».
  • Tentatives de déviations toujours renouvelées, venant de notre opacité organisationnelle et idéologique permettant de se réclamer de nos idées et de venir nous intoxiquer à quelques snobinards, qui viennent attirés par une interprétation nihiliste correspondant à une phase de leur évolution personnelle. Dans l’immense majorité des cas il est impossible de (leur) faire admettre… la nécessité d’une discipline intellectuelle ou morale qui implique soit une méthode de formation théorique en « doctrinaire », soit l’acceptation et la pratique d’un ensemble de normes de comportements correspondant aux idées qu’ils prétendent professer… Et généralement, pour ne pas dire toujours, les adhérents ne réalisant pas l’effort nécessaire pour connaître à fond les idées dont ils se réclament, interprètent ces dernières au gré de leur fantaisie, avec une assurance qui n’a d’égale que le vide de leur pensée et les dimensions de leur ignorance (G. Leval, in « Cahiers de l’humanisme libertaire » nouvelle série, n°138, novembre 1967).
  • Hémorragie continue des militants auxquels on ne propose aucune possibilité d’action collective tangible et qui finissent par finir un milieu stérile et inepte comme, libertaires, ils finiraient un milieu où on leur imposerait décision et vérité au rythme d’une baguette ou à l’ombre d’un sceptre.

Et rien n’est précisément plus propice à l’accaparement par certains d’une autorité de fait, vite insupportable aux autres camarades, que l’absence de structures, le « flou » dans lequel vivote le mouvement.

Autorité de fait de celui qui fait le plus, et pas toujours, qui engendre vite les rivalités, ou le départ du plus grand nombre, l’incompréhension par certains de ce qu’est réellement l’anarchisme, bref, la stérilité presque totale rendant le mouvement quasi-inutile. Rien n’est plus propice à la naissance et à la multiplication des déviations et des déviationnistes, qui, même d’importance mineure, nous fait le plus grand mal.

Car il est de fait que beaucoup de nouveaux militants qui semblaient devoir devenir très capables, s’éparpillent et se perdent, soit dans la « nature », soit dans des mouvements étrangers aux nôtres, soit encore, et c’est le plus grave, dans les groupes se réclamant à un quelconque niveau d’un « anarchisme » défiguré, dénaturé, prostitué, dévié. Un grand nombre d’« anciens », de militants beaucoup plus mûrs, qui, sans avoir été de ces « champions » qui marquent leur génération et les suivantes, ont souvent donné la preuve de leur capacité, vivent aujourd’hui complètement en dehors du mouvement qu’ils ont quitté, souvent déçus, écœurés par les déchirements épisodiques ou, parfois, après s’être engagés, de bonne foi, dans une voie erronée, et sans issue, mais qui leur semblait devoir faire sortir l’anarchisme des « ornières où il se trouve ».

À tout cela, je pense qu’il y a une grande cause : l’impossibilité pour tous ces gens de participer (je ne dis pas à dessein, et comprenez l’opposition essentielle : s’intégrer) à une structure organisée pour la bonne raison qu’elle n’existe pas. Entendons-nous bien je ne dis pas qu’il faudrait que l’individu pour agir valablement soit corseté dans des cadres de fer préalablement établis de façon immuable et dont l’élément dynamique serait la soumission de l’adhérent à une autorité par lui choisie ou non. Bien au contraire les structures de l’organisation anarchiste révolutionnaire, toujours modifiable, l’organisation libertaire ne devant jamais être un mythe ou un but en soi, mais un outil, doivent être les instruments qui permettent à l’individu d’agir au sein de la collectivité de ses camarades et d’exercer avec aux sa souveraineté dans ce qu’elle a de compatible avec la vie et l’action communes.

C’est ici, évidemment, et il convient de ne pas le cacher, qu’apparaît ce qui nous sépare d’autres camarades et qui devra bien un jour nécessiter un choix. Choix qui ne se fera pas entre deux ou plusieurs tendances cristallisées mais entre deux conceptions globales de l’anarchisme. La division, plus ou moins artificielle en « tendances spécifiques » entraîne d’ailleurs une parcellarisation néfaste de notre pensée et nous entendons, nous, ne pas être des anarchistes de telle ou telle tendance, dans tel ou tel rayon, mais l’être globalement, faisant nôtre tous les aspects essentiels de la pensée, de la vie, de l’idéologie et de l’action libertaire.

En effet des camarades individualistes pensent que les structures organisationnelles sont, évidemment, au sein même du rassemblement, du mouvement, un frein à la liberté de l’individu, une limite, une entrave.

Nous pensons, au contraire, qu’elles sont indispensables pour que chacun puisse jouir, toujours au sein du mouvement, des fruits de sa liberté de pensée, d’action, d’être, liberté indissociable de l’égalité et de la solidarité absolues, de la fraternité, dont l’organisation libertaire doit être garante.

Certains camarades se déclarent partisans d’une « fédération inorganisée ». Il nous semble qu’une telle solution est lourde de possibilités autoritaires. Les responsables nommés n’ayant d’autres choix, comme l’a dit si justement Fayolle, qu’entre être des « facteurs ou des dictateurs » aucune « courroie de transmission » existant entre eux et les camarades qui les ont délégués, ou sont sensés l’avoir fait. C’est ce principe de « fédération inorganisée » qui est la cause de l’existence de tous ces petits « caïds » ou aspirants caïds notamment en province, responsables devant personne, puisqu’il n’y a pas d’organisation véritable et cependant investis « de facto » de certains pouvoirs au détriment de leurs camarades que dénonce remarquablement Leval dans son étude, aux conclusions et considérations personnelles qui n’engagent que lui, mais que tout anarchiste doit lire et méditer, sur la « crise permanente de l’anarchisme » (« cahier de l’humanisme libertaire »).

Il va sans dire que si la responsabilité de ces camarades était engagée devant ceux qui les auraient délégués et qui auraient , quant à l’exécution des tâches communes tout pouvoir sur eux, cela ne se produirait pas et rendrait bien plus « respirable » et libertaire l’ambiance de notre milieu, tout en conférant une plus grande possibilité d’attraction et une plus grande efficacité à notre notre mouvement. Et je ne pense pas que nos camarades « anti-organisationnels » pourront nous reprocher de sacrifier quoi que ce soit au principe abject « la fin justifie les moyene » après avoir lu ces quelques lignes…

Daniel Florac.