La confrontation entre L’islam et le bolchévisme, Aperçus historique

lundi 4 juillet 2011
par  Sanine (V.)

S’il est une question d’actualité qui reste généralement pudiquement ignorée dans notre parti, c’est certainement celle de la guerre que se livrent en Asie centrale depuis bientôt sept décennies le bolchevisme et l’islam, deux idéologies résolument antilibertaires et même liberticides. Iztok pour sa part n’a consacré jusqu’ici qu’un minimum de place au problème de la guerre en Afghanistan. Avant d’essayer de faire le point de la situation dans ce pays et d’analyser succès et revers soviétiques dans la perspective d’une authentique libération des peuples soumis au bolchevisme de rite stalinien, il convient de rappeler où en est l’islam en URSS et quelle fut l’histoire de cette lutte sans merci, dont l’actuelle guerre afghane n’est certainement pas le dernier épisode.

C’est de propos délibéré que nous choisissons un intitulé aussi vague, ne souhaitant en aucun cas nous limiter à commenter une fois de plus l’histoire de l’impérialisme russe en Asie centrale, ou la vitalité démographique des populations musulmanes. Nous tenterons au contraire d’insister sur des aspects encore trop méconnus comme l’ampleur que prit la révolte des basmatchis, ces « bandits » nationalistes qui défièrent l’armée rouge plus de 15 ans [1]. Nous reviendrons brièvement sur l’histoire de la guerre « révolutionnaire » au Turkestan et sur les révoltes les plus marquantes de 1917 à 1936 pour examiner de plus près les méthodes qui permirent aux bolcheviks russes de s’emparer de territoires occupés par des sociétés musulmanes alors imperméables à la modernité capitaliste, où l’on était bien en peine de trouver un prolétariat conscient ou un réel antagonisme de classe.

Tout ceci représente un travail de longue haleine, et nos lecteurs ne sont pas près de voir s’épuiser un sujet aussi complexe. Nous n’avons pas estimé nécessaire d’évoquer la dramatique histoire des partis communistes et des mouvements laïques dans les pays islamiques, pensant qu’une telle histoire, ainsi que celle des liens militaires et économiques de l’impérialisme russe avec des bureaucraties de type « comprador » (Sud-Yémen, Libye, Syrie…) nous entraînerait trop loin du cadre imposé par l’intitulé de notre revue.

Comme chacun sait, l’URSS est constituée d’une fédération de républiques nationales théoriquement égales en droit, même si, en pratique, la nation russe est « plus égale » que les autres. On peut distinguer approximativement trois périodes dans l’histoire des relations entre nationalités en URSS.

1) Une première période, allant grosso modo de 1922 à 1931, qui voit la promotion de toutes les cultures nationales à égalité les unes avec les autres. On procède à la promotion massive des indigènes dans le personnel d’encadrement, tant dans les républiques fédérées que dans les simples territoires autonomes. On pourchasse le « chauvinisme grand-russe » pour fidéliser des populations au sein desquelles on ne peut guère trouver d’« alliés de classe », du fait de la persistance des structures de solidarité traditionnelles. On va jusqu’à doter d’un alphabet des nations dont la culture était jusqu’alors exclusivement orale. On élabore des dizaines de variantes alphabétiques et orthographiques pour différencier durablement des cultures et des parlers régionaux et diviser plus profondément de grandes nations en voie d’unification. Ainsi des Turcs qui, de l’Azerbaïdjan au Kazakhstan, utilisaient une langue écrite unique. Rappelons qu’en 1913, 75 % des musulmans de l’Empire étaient turcophones. On forge une langue biélorusse dont on impose l’usage à une population parlant alors trois dialectes très différents selon le degré d’influence des trois nations limitrophe : russe, ukrainienne et polonaise.

2) de 1931 à 1938, Staline liquide avec la méthode et l’obstination qu’on lui connaît tous les dirigeants indigènes des républiques fédérées et autonomes coupables à ses yeux de « déviation nationaliste ». Il renoue avec le passé glorieux de la nation russe (réhabilite A. Nevski, Ivan iv, Souvarov et même Pierre ier) et introduit le concept de « nation aînée » ayant à diriger ses « petites sœurs » en retard. Considérée dans le discours officiel depuis 1917 comme un mal absolu, la colonisation russe est présentée désormais comme un moindre mal, qui a permis aux bienheureux peuples subjugués d’échapper à l’anéantissement culturel que leur promettaient les concurrents de la Russie tsariste (liquidation des Arméniens et des Géorgiens par la Turquie, sinisation des Kazakhs et des Mongols…).

Lorsqu’en 1945, après avoir puni 7 petites nations (plus d’un million d’individus au total) accusées d’avoir trahi, en bloc, le régime, Staline salue dans le peuple russe la « nation dirigeante de l’Union » (parce qu’elle s’est sacrifiée plus que d’autres pendant la guerre), il donne le signal d’une campagne de russification forcenée, accompagnée de la dénonciation du caractère rétrograde des cultures allogènes par rapport à la culture russe.

3) Bien qu’ils aient rétabli dans leurs droits la plupart des nations punies (exceptés les 200.000 Tatars de Crimée déportés en Ouzbékistan) et permis l’éclosion de véritables littératures nationales dans les républiques orientales, les successeurs de Staline continuent à sanctionner les manifestations de « chauvinisme local » et à affirmer le rôle dirigeant de la « nation aînée ». S’ils reconnaissent l’existence d’un traumatisme colonial, ils donnent à croire que cette expérience négative a été oubliée et que s’élabore aujourd’hui une conscience commune à travers le destin commun des peuples de l’Union. Khrouchtchev et ses successeurs souhaitent ouvertement fondre les ethnies diverses en une communauté globale indifférenciée : le « peuple soviétique », réuni par le véhicule de la langue russe.

Si tous les peuples de l’URSS se sont opposés et s’opposent encore à cette intégration, les musulmans se distinguent incontestablement par leur ténacité. Vaincus politiquement et militairement dans les années 1920, ils n’en continuent pas moins à préserver au maximum leur spécificité, faisant preuve d’une inertie conservatrice exceptionnelle dans un pays par ailleurs transformé de fond en comble par les cataclysmes de la guerre civile, de la collectivisation et de la guerre mondiale. On constate dans les régions musulmanes la permanence des structures familiales traditionnelles, un fort attachement aux coutumes ancestrales ainsi qu’un dynamisme démographique qui contredit toutes les prévisions et qui a donné lieu à une glose quelque peu catastrophiste autour de la thèse de H. Carrère d’Encausse sur l’« Empire éclaté » largement relayée par les médias. Aujourd’hui, l’islam réunit en une seule communauté de plus de 50 millions d’individus la majorité des peuples non slaves du pays.

Avant la Première Guerre mondiale

Par la prise de Kazan en 1552, suivie de celle d’Astrakhan deux ans plus tard, le tsar Ivan iv inaugure une nouvelle époque dans l’histoire de la Russie. Contrairement à la situation qui prévalut dans les trois siècles précédents, ce seront désormais les souverains russes qui domineront les sujets musulmans. Jusqu’à la conquête du piémont caucasien au cours de la première moitié du 19e siècle, les Russes ne s’empareront que de territoires steppiques peu peuplés : ils soumettent le royaume de Sibir et les quatre hordes kazakhes affaiblies par les ravages des Djungars et les Kalmyks bouddhistes. Le riche khanat de Crimée est la seule exception à cette règle. La Transcaucasie sera soumise pour l’essentiel sous le règne de Nicolas Ier, tandis que la colonisation du Turkestan proprement dit, soit, en gros, le territoire des quatre républiques actuelles : Kirghizie, Turkménistan, Ouzbékistan et Tadjikistan, sera effectuée entre 1865 et 1881.

Cette fois-ci, les conquérants se trouvent confrontés à trois petits États sur le déclin : Khiva, Kokand et Boukhara. Il s’agit de trois khanats héritiers directs des divisions administratives de l’Empire de Tamerlan. Leur structure centralisée et le caractère autocratique de leur gouvernement les rend singulièrement parents du régime des Romanov. Incapables de surmonter leurs querelles intestines, les khans entrent en guerre séparément, n’invoquant que tardivement le devoir du djihad (la guerre sainte). Les Russes décident de traiter Kokand de la façon dont ils traitèrent jusque-là toutes les nations vaincues : dispersion ou liquidation physique des élites, implantation massive de colons européens (russes, ukrainiens, juifs et même polonais). Khiva et Boukhara seront diversement protégées. Maintenu pour la forme, le khan de Khiva est en fait placé sous la férule du gouverneur du Turkestan et n’a d’autonomie qu’en ce qui concerne les affaires religieuses et la justice civile. Le statut de Boukhara est un peu plus libéral, la marge de manœuvre de l’émir y est moins étroite ; il gouverne effectivement son État, même s’il doit subir la tutelle d’un chargé d’affaires russe. La société de Boukhara sera moins russifiée que le reste du Turkestan.

À bien des égards, la colonisation de Boukhara offre des similitudes avec celle du Maroc par la France quelques décennies plus tard : la société est cogérée par la bourgeoisie d’affaires coloniale et le despotisme traditionnel [2]. On crée des villes européennes à l’écart des villes indigènes que l’on laisse pourrir. L’ingérence étrangère représente une incontestable libéralisation pour la bourgeoisie moderniste et les mollahs réformateurs : elle est une ouverture inespérée sur l’Europe et fait croire à une limitation prochaine de l’arbitraire des émirs de droit divin. L’arrivée des Russes va en outre modérer dans un premier temps la répression dont sont victimes les juifs et les autres minorités non ouzbeks de l’émirat. En même temps elle précipite dans la misère la plus grande partie des paysans, les contraignant à s’adapter brutalement à la monoculture du coton. Car l’intégration économique est menée tambour battant : le chemin de fer transcaspien joint la mer Caspienne à Achkhabad entre 1880 et 1885, il arrive à Samarkand en 1888 et à Andijan en 1899, tandis que le tronçon qui relie Tachkent à Orenburg à travers les steppes kazakhs est achevé en 1905. Les Russes arrivent en masse : postiers, cheminots, militaires ou intellectuels exilés, ils sont bientôt près de 200.000 dans la région de Tachkent et la vallée de la Ferghana. En 1913 il y aura déjà plus d’un million de paysans russes et ukrainiens au Kazakhstan. À Boukhara même, les Russes sont environ 50.000, dont 8000 soldats, à la veille de la Première Guerre mondiale.

La nouvelle de la défaite russe en Mandchourie en 1904 ouvre une période d’agitation intense au Turkestan. D’une part la classe moyenne musulmane et les colons européens se mettent à militer ouvertement en faveur de la démocratie politique et de profondes réformes administratives, de l’autre, le « brigandage » des paysans dépossédés, dont on n’avait guère pu venir à bout depuis la grande révolte d’Andijan-Och en 1898, prend des proportions inquiétantes : pillages de biens russes et assassinats de fonctionnaires se multiplient et ne cesseront plus jusqu’à la révolution. Après 1907, le régime tsariste ayant supprimé la représentation du Turkestan à la Douma et interdit les journaux publiés par les parlementaires autochtones, les jeunes intellectuels musulmans constituent des sociétés secrètes à Khiva et Boukhara. Dans les territoires musulmans où les émirs n’arrivaient pas à imposer la charia, ils se consacrent à la modernisation de l’enseignement dispensé dans les écoles coraniques primaires et secondaires, pour favoriser l’éclosion d’une élite nationale panturque.

La guerre et la révolution en Asie centrale

La Première Guerre mondiale va renforcer encore l’exaspération antirusse des peuples musulmans. Tout d’abord, la baisse catastrophique des échanges commerciaux, et en particulier des achats de coton, va ruiner en trois ans trois fois plus de paysans que trente années de colonisation. L’entrée des Allemands en Pologne puis en Ukraine fait brutalement tomber l’approvisionnement en grains et le gouvernement russe choisit de sous-alimenter d’abord les populations allogènes. La disette s’installe pour de longues années au Turkestan. Par ailleurs, la perspective d’une conquête de Constantinople par les Russes, qui serait suivie d’un exil du sultan et d’une abolition du califat scandalise tous les bons musulmans ; à Boukhara, les mollahs s’agitent et l’émir lui-même complote avec l’Afghanistan.

Dans ce contexte, l’état-major prend en juin 1916 la stupide décision d’imposer aux musulmans une participation directe à la guerre. Une loi de 1886 garantissait pourtant la non-participation des sujets musulmans à la défense de l’Empire. Mais, la guerre ayant nécessité la mobilisation de 16 millions de paysans russes, chiffre élevé qui contribuait déjà à la ruine de l’économie rurale, l’idée vint aux généraux d’affecter des contingents musulmans à divers travaux stratégiques derrière le front (construction de tranchées de repli et fortification de villes).

Certains Kazakhs tentent d’abord de négocier des compensations : l’égalité des droits politiques et économiques avec les Russes, l’arrêt de l’installation de colons d’origine slave. D’autres, protestant de leur loyauté au tsar, demandent à servir dans la cavalerie, arme noble, plutôt que de subir l’humiliation du travail forcé. Ils rappellent que des volontaires musulmans du Caucase se battent déjà en Bukovine, et plus courageusement que les Russes. Rien n’y fait, la perspective de devoir accorder des droits et des terres aux nomades kazakhs effraie l’entourage du tsar.

Début juillet, des révoltes éclatent dans toutes les villes du Turkestan. À Samarkand, 83 Russes sont tués et 70 pris en otages ; un peu partout les fonctionnaires sont lynchés et leurs femmes violées. De Tachkent, restée calme, les généraux Ivanov et Kouropatkine conduisent des expéditions de représailles très meurtrières sans prendre trop garde à la sécurité des colons ukrainiens de Kirghizie. Dans cette région la révolte tourne vite à la guerre civile et les opérations militaires dureront jusqu’à la mi-septembre. Le bilan est lourd : plus de 2000 colons sont morts, environ 300.000 Kirghizes (près d’un tiers de la population nomade) s’enfuient en Chine. Au Kazakhstan, les nomades repoussent les troupes russes devant les villes de Turgaï et Irguiz et leur interdiront toute la région et la mer d’Aral jusqu’en février 1917. Conduite par des intellectuels démocrates, la révolte kazakh fait peu de victimes civiles [3].

L’annonce de la révolution de février ne réveillera pas le mouvement insurrectionnel au Turkestan ; cette fois-ci, ce sont les Russes seuls qui agissent. À Boukhara, les ouvriers typographes et les cheminots forment des soviets dès le mois de mars, tandis que le parti des Jeunes-Boukhares (nationalistes laïcs) sort de la clandestinité. Inquiet, l’émir s’empresse de reconduire avec le Gouvernement provisoire le traité garantissant l’indépendance de son pays. L’agitation des soviets d’ouvriers russes à Tachkent et Ashkabad laisse les masses musulmanes de glace, les généraux responsables de la répression de l’année précédente restant en place. En été, Kérensky confirmera même la nomination de Kouropatkine à la tête de la province. Un timide Mouvement socialiste musulman naît dans la Ferghana ; il est dominé par des militants S.R. (Socialistes révolutionnaires) et mencheviks. Dès le 12 septembre 1917, les soviets de Tachkent expulsent les représentants du Gouvernement provisoire et élisent un conseil des députés travailleurs et soldats comprenant 18 S.R. de gauche, 10 mencheviks internationalistes et 7 bolcheviks. L’insurrection est matée le 16 septembre, mais le 25 octobre les soldats votent une motion de refus d’obéissance au Gouvernement provisoire. Les Blancs s’enfuient après quatre jours de combats, le nouveau comité révolutionnaire comprend 4 Russes, 4 juifs, 1 Allemand, 1 Moldave, 1 Polonais. Pas un seul musulman. Les progressistes musulmans réunissent un Congrès musulman de l’Asie centrale, qui proclame l’autonomie du Turkestan le 27 novembre 1917, et constituent un gouvernement autonome à Kokand le 10 décembre.

Début janvier, l’ataman cosaque Dutov, autour duquel s’étaient regroupés tous les contre-révolutionnaires russes, s’empare de Samarkand et Tchardjuy. L’émir laisse faire et en profite pour expulser les Jeunes-Boukhares. Il déclare le djihad contre les soviets et recrute des volontaires jusqu’en Afghanistan. Le 30 janvier 1918, les dirigeants de Tachkent passent à l’offensive. Kokand est ravagée et incendiée jusqu’au 6 février, le « pouvoir musulman » est dispersé. Dutov s’effondre deux semaines plus tard, et les bolcheviks de Tachkent conduisent une expédition contre Boukhara. Une petite colonne de 300 soldats et cheminots en armes se présente au pied des remparts de la ville. L’émir reçoit une délégation qui lui demande d’abdiquer en faveur d’un comité révolutionnaire. Les délégués sont égorgés séance tenante et l’émir ordonne à ses partisans de saboter les liaisons ferrées et télégraphiques, de détruire les citernes et les canalisations d’eau. Civils et soldats boukhares se ruent sur les Russes, les contraignant. à faire retraite sur Samarkand dans des conditions effroyables, entraînant avec eux tous les civils russes de l’émirat à travers le désert. Les unités bolcheviques stationnées dans les gares se vengent en fusillant des civils musulmans. Le 25 mars, le gouvernement de Tachkent doit signer la paix et reconnaître l’indépendance de l’émirat. Cette victoire favorise l’occupation d’Ashkhabad par des troupes anglaises venues d’Iran et la constitution d’un gouvernement S.R. dans cette ville le 17 juin. L’annonce de l’indépendance de l’Azerbaïdjan ainsi que celle du soulèvement des Cosaques de l’Oural ralliés à Koltchak, réveille à l’automne 1918 le grand mouvement insurrectionnel de l’été 1916. Tachkent se trouve totalement isolée de Moscou. Une épidémie de typhus se déclare. Terrorisés, les bolcheviks locaux remettent les pleins pouvoirs à la commission spéciale de la Tchéka du Turkestan, organisée depuis le 23 janvier 1918. Malgré leur écrasante supériorité militaire, les bolcheviks progressent difficilement en Kirghizie : ils arrivent à Pichpek (aujourd’hui Frounze) en février, à Naryn début avril, à Prjevalski à la fin mai 1918. Leur propagande ne touche guère la population locale ; presque tous les nouveaux communistes seront des citadins d’origine européenne. Ils ne sont que 750 dans le district de Kokand, 200 à Andijan et 530 à Skobelev (Leninabad). Le groupe bolchevik de Namangan, fondé en décembre 1917 par 15 militants, ne compte que 65 membres en août 1918, alors que les S.R. de gauche sont déjà 300 dans cette ville. Les S.R. de gauche ont partout le vent en poupe ; à Pichpek, de 220 en août 1918 ils passent à 1.200 à la mi-novembre, Russes et musulmans confondus. À Kokand, ils sont 600 en décembre, alors qu’ils étaient 12 en 1917. Ce succès s’explique par l’intransigeance de leurs positions : dans leurs journaux, ils appellent le parti communiste le « parti des beks » (seigneurs) et se proposent « d’anéantir la clique d’oligarques bolcheviks… ». À la fin de l’année ces militants S.R. constituent une « armée ouvrière et paysanne » qui s’associe aux coups de mains des basmatchis dans le nord de la Kirghizie et l’est du Kazakhstan.

Au Kazakhstan, le pouvoir de l’Alach-Orda, gouvernement national de coalition formé par les musulmans de gauche et les bolcheviks, bénéficie du contrecoup de la politique chauvine grand-russe de Koltchak et parvient à se faire reconnaître de toutes les tribus nomades. Cependant, les S.R. et les nationalistes musulmans se maintiennent quelques mois à Vemy (Alma-Ata) et tout le long de la frontière chinoise.

Ouzbeks et Tadjiks organisent dans l’automne 1918 les premières bandes de rebelles, que les Russes appelleront basmatchis (brigands). Au printemps, on compte environ 13.000 basmatchis en armes [4]. Ils attaquent les gares, incendient les usines de traitement du coton, et tous les biens russes. L’émir de Boukhara traite avec les Anglais, leur promet de rassembler 40.000 soldats et reçoit 13.000 fusils. À Tachkent même, l’officier russe Ossipov déclenche une insurrection sans lendemain les 18 et 19 janvier 1919 et fait fusiller les 14 commissaires bolcheviks [5].

Si les bolcheviks parviennent à rétablir rapidement leur autorité à Tachkent et dans la Ferghana, on ne sort pas du chaos avant l’effondrement de Koltchak dans l’Oural au début du printemps. Sitôt la liaison rétablie entre Moscou et Tachkent via Orenburg, Lénine confie à Frounze la charge de rétablir au plus vite la situation militaire et expédie au Turkestan une commission spéciale chargée de « réfréner le chauvinisme grand-russe ». Il lui apparaît que « le pouvoir soviétique à Tachkent pratique une politique d’exploitation féodale des larges masses de la population indigène par les soldats de l’armée rouge, les colons et les fonctionnaires ». En mars 1919, au viii congrès du Parti, il déclare : « On ne peut rien encore pour les peuples arriérés vivant sous l’influence de leurs mollahs ». La commission spéciale de Tachkent, la Turkkom, n’admet aucun musulman en son sein mais opère un virage politique à 180 degrés et l’impose à l’administration : il convient désormais de favoriser systématiquement les musulmans dans tous leurs conflits avec les Européens. La politique de conciliation avec la bourgeoisie moderniste musulmane va permettre de gagner au régime la fraction de gauche des groupes nationalistes. Un grand nombre de Jeunes-Khiviens et de Jeunes-Boukhares, bannis ou persécutés par leurs émirs, rejoignent le PC.

Le soulèvement de l’Afghanistan contre les Anglais en mai 1919 oblige ceux-ci à évacuer Achkhabad, ce qui permet à Frounze de s’emparer du territoire de l’actuel Turkménistan entre juin et août. Le chef basmatchi Madamin-bek en profite pour s’emparer d’Och et assiège sans succès Andijan du 1er au 20 septembre [6]. Presque toutes les villes de Kirghizie sont menacées, les détachements de l’armée rouge s’y enferment, de peur de devoir affronter la redoutable cavalerie rebelle. Plus de 75 % des militants communistes sont contraints de participer à la lutte armée pour encadrer les maigres détachements formés d’autochtones ; ils sont là pour « cimenter l’unité des brigades ouvrières » et « renforcer la discipline »…

Frounze amène au Turkestan des troupes aguerries, prélevées sur le front d’Ukraine après la débâcle de Denikine ; à peine 10 % de ses soldats ont été recrutés sur place. En face, basmatchis et S.R. ne disposent que de 20.000 fusils en Kirghizie, et tout au plus 10.000 en Turkménie. Bien des cavaliers n’ont que leur sabre. De plus, les basmatchis sont incapables de se soumettre à un commandement unique. Les bandes les plus nombreuses, celles de Madamin-bek et Kourbachi Irgach, sont fortes de 4 à 5.000 hommes, d’autres, non moins efficaces, n’en comptent que 800 à la fin de l’année 1919 [7]. Ils doivent leur popularité à l’opposition massive des paysans au monopole des grains, et plus généralement au système du communisme de guerre. Les autorités soviétiques ne contrôlent plus la zone frontalière et, depuis la vallée de l’Irtych jusqu’à la frontière iranienne les populations nomades sont libérées de la tutelle russe.

En janvier 1920, Lénine envoie à Tachkent un état-major composé des dirigeants bolcheviks les plus expéditifs et les moins scrupuleux : Peters, Kaganovitch, Kouïbychev et Roudzoutak [8]. Ils réorganisent l’armée, la Tchéka et les services de propagande. Partout ils remettent le pouvoir à des communistes « orientaux », principalement à des Tatars de Kazan, voir à des Arméniens. Tchokay, le nouveau dirigeant kirghize du soviet de Kokand constate : « Les relations entre la population européenne immigrée et les peuples indigènes du Turkestan, au cours des deux années et demie de régime soviétique, sous l’emprise d’une couche d’ouvriers russes pénétrés de psychologie nationaliste, ne se sont guère améliorées. Elles ont, tout au contraire, empiré. » Peters dira plus tard : « Nous étions obligés de persuader les camarades (musulmans n.d.r.) longuement, parce qu’ils étaient gênés par l’esprit colonialiste qui régnait parmi certains de nos camarades russes. » Un tel aveu, de la part d’un tel homme, en dit long sur les pratiques des bolcheviks en Asie centrale. Au demeurant, n’en doutons pas, Peters avait les moyens d’être persuasif…

Dans les semaines qui suivent leur arrivée au Turkestan, les nouveaux dirigeants fondent à Tachkent « l’école militaire » du Parti, dont sortiront à l’automne les premiers officiers autochtones auxquels les bolcheviks puissent faire confiance. Il n’y aura que 272 lauréats. L’école de la Tchéka a encore moins de succès : au printemps 1921 elle n’aura que 45 « étudiants » musulmans… Le premier régiment de « garde-frontières rouges », chargé de la lutte contre les basmatchis dans la région de Pichpek, comprend 258 Russes, 12 Polonais, 15 Allemands, 22 Arméniens et seulement 100 musulmans.

Le Kazakhstan, ravagé pendant toute l’année 1919 par les combats acharnés qui opposent les cosaques blancs de Koltchak aux Kazakhs et Bachkirs rouges (tandis que les divisions du gouvernement S.R. de droite installé à Sémipalatinsk luttent contre les uns et les autres), passe entièrement aux mains des bolcheviks à la fin du printemps 1920. Staline, commissaire du peuple aux nationalités, s’emploie dès lors à éliminer en douceur, par toutes sortes de manœuvres électorales, les dirigeants modérés de l’Alach-Orda. L’amélioration de la situation militaire du régime pousse Frounze à remettre brutalement en cause l’indépendance des émirats. Khiva est bientôt transformée en république populaire du Khorezm. La conquête de Boukhara est entamée le 1er septembre 1920, contre la volonté des dirigeants Jeunes-Boukhares alliés des bolcheviks. La ville de Boukhara résiste farouchement aux assauts de l’armée rouge, et Frounze la fait bombarder par l’aviation. Les inestimables bibliothèques de 27 medressehs (écoles coraniques) furent détruites par le bombardement et les incendies. Sitôt la ville prise, Frounze fait fusiller tous les dignitaires religieux. Cependant, la nouvelle république populaire soviétique de Boukhara sera gouvernée par la bourgeoisie musulmane moderniste, banquiers et gros commerçants. En l’absence de cadres communistes locaux, la Banque d’État est laissée entre les mains de ses anciens dirigeants… [9]

La situation reste inchangée en Kirghizie. Une insurrection éclate à Naryn le 6 novembre 1920 ; la férocité de la répression n’entame aucunement la détermination des rebelles. En pays kirghize, les combattants ne connaissent pas la pitié ; des deux côtés on s’en prend aux familles et aux parents âgés de l’adversaire, on brûle maisons et granges, on abat le bétail. Au printemps 1921, la frontière chinoise est « nettoyée » par l’armée rouge, et les postes de douane rétablis. Cette mesure d’intimidation peut certes prévenir une improbable intervention anglo-chinoise, mais elle n’empêche aucunement les basmatchis de passer d’un pays à l’autre.

Impressionné par la rapidité de l’intervention soviétique à Boukhara, le roi d’Afghanistan signe le 23 février 1921 un traité de non-agression et de neutralité avec la R.S.F.S. de Russie, s’interdisant par là de porter aide et assistance à ses frères musulmans de Russie. Pourtant, dans le courant de l’hiver, l’émir de Boukhara, qui avait fui sa ville et s’était réfugié dans les montagnes de la région de Termez, réussit à réunir une armée de 25.000 partisans. Se voyant abandonné par ses alliés, il s’installe en Afghanistan et laisse le commandement de son armée à l’Ouzbek Ibrahim-bek. Ce fin stratège inflige quelques graves revers aux Russes, mais, malgré sa popularité, il ne parvient pas à imposer un minimum de cohésion à ses troupes. La résistance manque d’armes et de munitions, elle ne surmonte pas les divisions tribales et claniques. Une incursion de basmatchis kirghizes réfugiés en Chine échoue devant Alma-Ata en août.

En octobre, le parti des Jeunes-Boukhares explose et une partie de ses dirigeants, déçus par les manœuvres des bolcheviks, rejoint l’armée Ibrahim-bek. Tandis que le nouveau code agraire de la Nep entre tout doucement en vigueur et que cessent les réquisitions arbitraires de coton du Turkestan, Lénine expédie à Boukhara le leader musulman Enver Pacha avec pour mission de « rassembler toutes les bonnes volontés » au service du nouveau régime et isoler ainsi les maquisards. Rival malheureux d’Atatürk dans la course au pouvoir et la lutte contre l’intervention étrangère en Turquie, Enver Pacha est l’un des idéologues les plus connus du pantouranisme [10]. À ce titre, il jouit d’un prestige immense auprès de tous les musulmans de Russie. Délégué au congrès des peuples d’Orient de Bakou en septembre 1920, il passe au bolchevisme sous l’influence du communiste tatar Sultan Galiev. Enver souhaite certainement utiliser les Soviétiques pour reprendre le pouvoir à Ankara et réaliser son rêve d’une grande Turquie. Trois jours après son arrivée à Boukhara, il s’enfuit et rejoint la résistance. Certain de sa valeur et de sa popularité internationale, l’émir le nomme aussitôt chef suprême de l’armée rebelle. Vexé, Ibrahim-bek lui refuse son soutien et quitte l’armée avec toute sa tribu, les Ouzbeks Lakaï.

Vainqueurs sur tous les autres fronts de la guerre civile, les bolcheviks acheminent au Turkestan des milliers de soldats. Acculé, Ibrahim-bek passe en Afghanistan et les Lakaï se rendent le 19 juillet 1922. Le 4 août l’aventure panturque d’Enver Pacha s’achève par la bataille de Baljuan, où il trouve la mort. Au même moment, une première expédition militaire, composée de régiments de la Tchéka, s’aventure dans le Pamir. C’est la première fois que des Russes y apparaissent depuis 1917. Un détachement de 250 tchékistes s’enferme dans une forteresse désaffectée et devra y soutenir un mois de siège.

Harcelés par des troupes nombreuses et bien équipées, surveillés par l’aviation, les rebelles parviennent pourtant à s’emparer de Samarkand par surprise au début de l’année 1923. Le pays est alors exsangue, on y récolte 30 fois moins de coton qu’en 1916. Les paysans affamés ont préféré semer du blé.

C’est dans ce contexte que Staline lance une campagne contre les communistes musulmans, accusés de « nationalisme démocratique bourgeois ». Des 16.000 membres du parti au Turkestan, il ne restera qu’un millier environ juin 1923, Sultan Galiev est arrêté pour quelques semaines, et ne jouera plus aucun rôle dans le parti. À la fin de l’année, la disgrâce frappe les Jeunes-Khiviens et les Jeune-Boukhares ; les deux « républiques populaires » sont transformées en « républiques soviétiques », où les communistes gouvernent seuls. « Les compagnons de route temporaires s’effacent, laissant la place aux représentants véritables du peuple » commente Staline. En janvier 1924, Khiva est en rébellion ouverte, les dirigeants favorables aux bolcheviks doivent s’enfuir. La population de l’oasis, Ouzbeks et Karakalpaks, résiste jusqu’en mai aux bombardements et au blocus, grâce à l’aide des nomades Turkmènes. À Boukhara, les mollahs conspirent en vain ; ils sont fusillés préventivement par centaines [11]. Les incidents de frontières se poursuivent. De mars à novembre 1924 on comptera 36 opérations militaires d’envergure et 140 accrochages avec les basmatchis en pays kirghize. En avril 1924, l’ancien Gouvernement général des steppes reçoit le nom de Kazakhstan, tandis que le Turkestan conserve provisoirement son unité. Lazare Kaganovitch avait pourtant prévenu Moscou quelques mois plus tôt ; pour lui l’existence d’une région soviétique portant le nom de Turkestan est la manifestation éclatante d’une « aspiration panturque qui devrait être rayée au plus tôt de la terminologie soviétique ». C’est ce qui sera fait en octobre : la province est disloquée en quatre républiques nationales d’importance politique inégale. La Kirghizie devient un territoire autonome au sein d’un grand Kazakhstan et la Tadjikie une république autonome intégrée à l’Ouzbékistan [12]. Les frontières des républiques ouzbèke, tadjike et turkmène ne correspondent guère à l’habitat de ces nations. À Khiva, en Boukharie orientale et en Ferghana, les groupes humains sont inextricablement mélangés et les frontières, arbitraires, évolueront. On choisit finalement d’attribuer à chacune des trois républiques limitrophes de la Ferghana une part de vallée fertile proportionnelle à leur population.

Dans l’hiver 1924-25, Staline introduit une timide réforme agraire en pays musulman, dans le but de limiter le pouvoir des chefs traditionnels. La Pravda glose : « il faut déchaîner la lutte des classes dans les pays arriérés » Malgré l’opposition des communistes locaux on s’attaque au pouvoir religieux ; on commence par exproprier les mosquées, puis on limite les attributions des tribunaux traditionnels. Leur suppression définitive interviendra en 1927. Des 7.290 écoles primaires coraniques recensées en 1916 au Turkestan, 250 seulement fonctionnent encore en 1927. La laïcisation du système scolaire coïncide avec l’élimination des anciennes langues littéraires communes à toute l’Asie centrale, le tatar de Kazan, le turc Tchagatay et le persan, au profit des nouvelles langues nationales [13].

Si affaiblis qu’ils soient, les basmatchis n’abandonnent pas la lutte. Le chef Djanibek Kazi Saguinbaev conduit une expédition contre la ville d’Och, en Kirghizie, en mai 1927. Il ne faudra pas moins de 11 jours de combats pour en venir à bout. En octobre, le chef turkmène Djounaïd Khan menace à nouveau Khiva et parvient à s’échapper en Iran. Au printemps suivant, Chaltaï Batyr, son second, campe à nouveau devant Tachaouz. Leur connaissance du désert et leur extrême mobilité les rend invulnérables. Au xve congrès du PCUS en décembre 1927, les délégués d’origine musulmane ne sont que 1 % de la masse des congressistes…

De la collectivisation à la déstalinisation

En Asie centrale, la collectivisation des terres démarre avec quelques mois de retard sur le reste de l’Union. La production commençait à peine à retrouver son cours d’avant 1914. En 1928, la Kirghizie sort tout juste du marasme grâce à la reprise des exportations de laine et de coton vers la Russie centrale, tandis que l’on réintroduit la culture de l’opium, pour alimenter la Chine. L’âpreté de la lutte contre le « cléricalisme » et la surveillance qu’exige le rétablissement du monopole d’État sur le commerce des grains absorbent toute l’énergie des dirigeants locaux. Les premières tentatives de constituer des kolkhozes en Turkménistan raniment la guérilla moribonde. Le chef basmatchi Fouzaïl Maksoum harcèle les détachements rouges chargés de défendre les oasis et fait exécuter tous les représentants isolés du pouvoir soviétique. Les canaux d’irrigation sont perpétuellement sabotés et l’ampleur des travaux de remise en état interdit d’entreprendre les grands travaux projetés. De 1929 à 1932, il ne se passe pas de mois sans affrontements graves avec les basmatchis. Partout ils incendient les installations industrielles, volent les chevaux, ravagent les sovkhozes et attaquent les postes de police isolés. Les bandes les plus nombreuses se réfugient pour l’hiver en Chine et en Afghanistan, les autres se dissolvent dans la population.

Les communistes musulmans pensent qu’il faut temporiser, respecter les coutumes locales et parier sur « l’exceptionnel sens de la collectivité » des peuples d’ Asie centrale. Ahmet Baytursun, ministre de l’Éducation nationale au Kazakhstan, estime que « le peuple kazakh acceptera le communisme sans la moindre difficulté, il l’adoptera même avant tous les autres peuples car son mode de vie traditionnel est déjà très proche du communisme. » Il est vrai que les Kazakhs ont été islamisés tardivement, entre les xvie et xviiie siècles, qu’ils ont conservé une conception égalitaire de la société et le mépris des nomades pour les richesses matérielles. Mais Staline n’entend pas laisser à ce peuple le choix de son évolution ; l’accession au communisme passe nécessairement par la sédentarisation de la population et la collectivisation du cheptel. À l’automne 1930, Baytursun et ses amis sont qualifiés de « fraction nationaliste contre-révolutionnaire » ; on décrète la sédentarisation forcée. Elle fera un million de morts, soit le quart de la population kazakh de l’époque… La république possédait 40 millions de moutons en 1929, on n’en compte plus que 5 millions en 1933. La terreur s’intensifie, des centaines de milliers de musulmans sont astreints au travail forcé. Les grands canaux du Turkménistan et de la Ferghana sont creusés en un temps record. Les récalcitrants sont expédiés dans le Grand Nord sibérien, sur d’autres chantiers où ils laisseront leurs os. « L’aggravation de la lutte des classes » dégénère en véritable guerre en 1931. Toute l’Asie centrale est passée au peigne fin par l’armée rouge. En mars, l’ancien général en chef de l’émir, Ibrahim-bek, est revenu en Tadjikie où il est accueilli en libérateur. Vaincu en juin, il est trahi alors qu’il tentait de passer en Afghanistan et sera fusillé. En septembre, le désert turkmène est définitivement « nettoyé » ; plus de 500.000 Turkmènes et Ouzbeks se réfugient en Iran et en Afghanistan. En novembre, l’armée rouge entre en Chine et détruit les bases des basmatchis dans la haute vallée de l’Ili [14].

En Ouzbékistan les kolkhozes sont astreints à la monoculture du coton, et ne reçoivent de blé qu’en fonction de la quantité livrée ; cette méthode permet de multiplier par trois la production par rapport à 1913. Les mollahs et les anciens propriétaires fonciers sont fusillés à la mitrailleuse…

En 1937, il est temps de liquider les communistes locaux, tel Fayzullah Hodjaev, président du conseil des commissaires du peuple d’Ouzbékistan. Cette année-là, 80 % des chefs bolcheviks kazakhs, ouzbeks et azéris vont disparaître. En même temps, on déclenche une grande campagne de fermeture des mosquées : « à la demande des travailleurs » elles sont transformées en clubs, cinémas, etc. En 1917, on comptait en Russie 26.279 mosquées et plus de 45.000 serviteurs du culte (mollahs, imams, muezzins) ; en 1942 il n’y a plus que 1.312 mosquées ouvertes au culte.

À la veille de la guerre, Moscou s’avise brusquement de l’influence qu’exerce l’intelligentsia d’Istanbul sur les populations turcophones de l’URSS. On s’empresse donc de remplacer l’alphabet latin, introduit 12 ans plus tôt, par l’alphabet cyrillique.

La « grande guerre patriotique » va offrir enfin un répit aux peuples musulmans ; comme partout ailleurs en Union soviétique, l’offensive contre la religion est stoppée. Reconnaissant, le haut clergé appelle tous les musulmans à lutter contre le fascisme. L’Asie centrale devient une terre d’exil, on y expédie les intellectuels « cosmopolites » et les petits peuples punis.

Une nouvelle croisade contre la culture turque démarre en 1949. Staline dénie tout caractère « socialiste et progressiste » aux cultures nationales, symboles d’un passé d’antagonismes entre les peuples slaves et asiatiques. Les héros nationaux coupables d’avoir voulu soustraire leur pays à la bénéfique influence de l’Empire russe sont bannis, leurs noms sont rayés des manuels scolaires. Cette campagne culmine en 1952 avec l’interdiction des épopées nationales, taxées de « cléricalisme » et qui, par leur « glorification des guerres d’agression », constituent un « obstacle à l’amitié des peuples » [15]. Les lycéens azéris, turkmènes et ouzbeks sont priés d’étudier les Bylines et le Dit d’Igor, épopées médiévales russes contant les méfaits des infidèles turco-tatars et la glorieuse résistance des Slaves, dont Staline affirme qu’elles sont « d’essence prolétarienne ».

L’ère du développement économique

Ce n’est qu’au milieu des années cinquante que les dirigeants soviétiques vont entreprendre d’industrialiser les républiques d’Asie centrale. Il est temps d’en finir avec ce qu’ils appellent eux-mêmes le « caractère typiquement colonialiste de la dictature du prolétariat au Turkestan », et de créer un prolétariat ouvrier de souche musulmane, dont ils affectent de croire qu’il sera un soutien pour le régime. Staline avait déjà fait achever la construction du chemin de fer Turksib, qui relie Novosibirsk à Tachkent, et mobilisé des centaines de milliers de paysans pour percer de gigantesques canaux d’irrigation [16]. La mise en valeur de nouvelles terres arables va occuper exclusivement une main-d’œuvre habituée aux conditions climatiques, née sur place, et entraînera une immigration locale vers les zones irriguées, notamment l’Ouzbékistan où affluent Kazakhs et Kirghizes. L’implantation d’une industrie moderne nécessite par contre, aux yeux des autorités, l’expédition en Asie centrale d’une main-d’œuvre d’origine européenne, habituée à la vie en usine. De sorte qu’à la fin des années soixante, 51 % seulement de la population urbaine est d’origine musulmane. Craignant sans doute qu’un trop grand isolement ethnique ne débouche sur des velléités de sécession, Moscou veille à européaniser le plus possible les capitales des républiques asiatiques. Les Européens deviennent majoritaires à Achkhabad (64 %), Alma-Ata (82 %), Frounze (84 %) et Tachkent (57 %). Ces villes aux artères rectilignes et aux buildings standards n’ont rien de commun avec Boukhara, Khiva et Samarkand, longtemps laissées pour compte et vouées aujourd’hui au tourisme. Avec « l’élan vers les terres vierges » de la période 1959-1962 le Kazakhstan septentrional s’européanise davantage ; les nouveaux colons, venus pour défricher le tchernozioums (« terres noires »), sont des pionniers sans attaches et vivent dans des « agro-villes » sur une terre entièrement étatisée.

La volonté de rentabiliser au maximum les potentialités des diverses régions, pour mieux tayloriser l’agriculture, va instaurer une « division socialiste du travail » entre les républiques d’Asie centrale. L’Ouzbékistan sera spécialisé dans la culture du coton [17] ; le Turkménistan dans l’extraction du gaz naturel et les peaux d’Astrakan ; la Kirghizie dans l’extraction du charbon et les cultures fruitières ; le Kazakhstan dans le fourrage (la luzerne surtout), la laine et les céréales. Cette division des tâches oblige à de gigantesques échanges entre républiques, dans des conditions climatiques difficiles et sur des milliers de kilomètres, provoquant un gâchis monstrueux.

La scolarisation massive des enfants musulmans commence à porter ses fruits ; on voit apparaître une intelligentsia technicienne de haut niveau. Cependant, cette élite ne semble guère tentée par la collaboration avec le système : le nombre des « nationaux » dans les partis communistes des républiques musulmanes reste plus faible que partout ailleurs. Peu attirés par la vie des grandes métropoles, les musulmans restent des « peuples kolkhoziens » [18].

Dans les années 1966-1978, qui voient l’exacerbation du conflit avec la Chine, les dirigeants soviétiques semblent avoir freiné l’essor de l’industrie lourde dans les territoires contestés et susceptibles de s’unir politiquement au monde de l’Orient, alors qu’ils redoublaient d’efforts pour équiper et défendre la Sibérie, bien plus russifiée. Aujourd’hui par contre, alors que la pression de la Chine se relâche et qu’un chômage massif menace de déstabiliser une Asie centrale dont les populations, attachées à leurs pays, refusent de s’expatrier pour travailler en zone urbaine de civilisation slave, les cinq républiques sont dotées d’équipements industriels modernes. Leur intégration dans la sphère économique soviétique est accélérée.

V. Sanine

[1Après une période d’accalmie d’une vingtaine d’années environ, on réédite depuis 1983 de vieux ouvrages sur les basmatchis et leur châtiment exemplaire, à l’évidence pour intimider les musulmans de l’empire en leur rappelant qu’il serait vain d’espérer une libération en s’associant à la résistance afghane.

[2Le despotisme est absolu à Boukhara : la totalité des terres non cultivées (55,8 %) appartient à l’État, 24,2 % des terres appartiennent aux mosquées, 12,2 % des terres sont la propriété de l’émir qui tient à titre personnel le troisième rang dans le commerce mondial des peaux d’Astrakhan. 45 % au moins des revenus annuels d’une famille paysanne sont absorbés par les impôts, les contributions religieuses obligatoires et la participation en matières premières aux corvées collectives d’irrigation non rémunérées.

[3Trois de ses chefs, Bukeikhanov, Almazov, Dulatov sont liés aux K.D. ; le chef Amangeldy Imanov, lié à la S.D., deviendra bolchevik pendant la guerre civile. Tous déposent les armes en février 1917 et font campagne pour l’Assemblée constituante.

[4Chiffre officiel, certainement sous-estimé.

[5Ossipov était-il un S.R., ou un simple aventurier politique ? Les historiens soviétiques se contredisent à ce sujet suivant les époques.

[6Il échoue pour des raisons purement techniques : la garnison de 3.150 soldats était équipée de 57 mitrailleuses et 12 canons. Or, dans toute la Kirghizie, basmatchis et S.R. ne possédaient que 2 canons, 4 mortiers et 13 mitrailleuses.

[7Telle celle de Kourbachi Mouetdin Ousmanov qui poursuivra ses coups de mains jusqu’en juin 1922. À cette date, le nombre de ses combattants est monté à 4 000. Mouetdin sera jugé et fusillé en septembre 1922.

[8Tous les quatre feront de dévoués staliniens. Membre du collège central de la Tchéka puis de la G.P.U., Peters disparaît en 1938, ainsi que Roudzoutak.

[9À la fin de l’année 1921, sur 800 fonctionnaires des organes centraux de la République, 110 seulement sont des communistes.

[10Né au milieu du xixe siècle, le pantouranisme est l’exaltation du nationalisme turc. Son projet est la réunification de la grande Turquie, intégrant, outre le territoire de la Turquie actuelle, la Crimée, le Caucase, l’Azerbaïdjan iranien, toute l’Asie centrale soviétique et le Sin-kiang chinois. Une importante fraction de l’extrême droite turque se réclame aujourd’hui encore de ce courant.

[11Commentaire de la Pravda du 24 septembre 1924 : « Alors que les émirs de Boukhara, quelque plats valets des Romanov qu’ils fussent, n’avaient pas osé donner leur consentement officiel pour l’annexion du pays à la Russie, les masses populaires de Boukhara, de leur plein gré et en pleine conscience de leur responsabilité historique, entrent dans la fédération soviétique. »

[12Kirghizie et Tadjikie deviendront des républiques fédérées à part entière au milieu des années 30. Le peu d’empressement à doter les Tadjiks d’une représentation politique réellement autonome s’explique certainement par la faiblesse du régime dans cette région : le 4 février 1925, jour de la création officielle de la république, il n’y avait que 350 communistes pour un million de Tadjiks.

[13Certaines nations sont dotées d’une langue artificielle, tels les Karakalpaks, qui s’exprimaient presque tous en ouzbek. 37 % seulement d’entre eux parleront « leur » langue en 1939. D’autres nations seront « oubliées », comme les Baloutches et les Hazaras de Tadjikie. Les 95.000 Ouigours originaires du Sin-kiang et les 21.000 Dungans (Chinois musulmans s’exprimant en chinois Han) ne bénéficieront d’aucun statut avant 1953.

[14Le roi d’Afghanistan signe alors un nouveau traité de non-agression avec l’URSS ; le dernier affrontement armé en territoire soviétique aura lieu en 1936.

[15Le Dede-Korkut azéri, et sa variante turkmène Korkut-Ata, sortes de chansons de geste du xie siècle qui content les luttes des nomades turcs contre leurs voisins, furent interdits. Les épopées kazakhs, kirghizes et ouzbèkes, plus tardives, furent jugées coupables de donner une mauvaise image des peuples-amis chinois et mongols.

[16Canal de la Ferghana, 270 km. Canal de doublement de l’Amou-Daria sur 250 km. Canal du Karakoum, achevé récemment, qui part de l’Amou-Daria, au sud de Kerki, pour rejoindre la mer Caspienne sur plus de 1.100 km. Il est la rivière artificielle la plus longue du monde.

[17On y récolte les ⅔ de la production soviétique. Grâce à l’Asie centrale l’URSS produirait aujourd’hui presque deux fois plus de coton que la Chine. Une grande partie de cette récolte est transformée en Europe de l’Est, notamment en Pologne.

[18Peuples définis comme « kolkhoziens » : Musulmans (Kirghizes et Tadjiks en tête), Moldaves, Lituaniens… Peuples « ouvriers et intellectuels » : Juifs, Estoniens, Arméniens, Lettons, etc.