… Et les Azeris ?

lundi 4 juillet 2011
par  Sanine (V.)

On ne sait guère de choses sur l’histoire de l’Azerbaïdjan avant la conversion de sa population à l’islam. La région de Bakou était probablement peuplée de descendants des Perses de l’Antiquité ayant conservé leurs cultes zoroastriens ; elle reçut le nom d’Azerbaïdjan, « pays du feu » ou « pays des adorateurs du feu », parce que ses habitants construisaient des fours et entretenaient d’imposants bûchers dans leurs temples. Certaines tribus nomades kurdes ont conservé la tradition jusqu’à nos jours et adorent le feu, symbole du diable, le maître d’ici-bas…

Les premières chroniques des voyageurs arabes affirment que le pays, peuplé de « païens », fut arraché au royaume d’Arménie par les shahs de Perse. Au milieu du xie siècle, les Turcs Seldjoukides s’emparent de l’ensemble de la province et la colonisent en masse, y imposent leur langue et leurs coutumes et en font un État qui conservera son indépendance politique jusqu’au xve siècle. Aujourd’hui encore, la population de l’Azerbaïdjan se donne le nom de « Türkler » plus volontiers que celui d’« Azéri », d’origine persane.

Marco Polo découvrira l’une des sources de la prospérité du sultanat d’Azerbaïdjan : l’exploitation d’une « huile noire qui jaillit du sol » et attise toutes les convoitises parce qu’elle permet de multiples usages, qui est exportée par caravanes jusqu’en Chine pour servir à la confection de bombes incendiaires… C’est le pétrole, encore inconnu partout ailleurs dans le monde.

Du xiie au xve siècle, la « paix turque » est pourtant régulièrement troublée par des guerres religieuses très meurtrières qui opposent les chiites aux sunnites. Au début du xvie siècle, époque des conflits entre les dynasties séfévide de Perse et ottomane de Turquie, les Azéris sont le seul peuple du Caucase majoritairement attaché au chiisme. Ce choix religieux sera l’instrument d’une vigoureuse reconquête culturelle persane à partir du traité de paix turco-persan qui met l’Azerbaïdjan sous la suzeraineté persane. Au début du xviie siècle, le shah Abbas Ier inaugure une politique d’iranisation forcée et extirpe le sunnisme par la terreur. Si le sunnisme ne s’est guère maintenu que chez les nomades, pour la plupart Kurdes, l’iranisation a été un échec : en 1926, seulement 5 % des Azéris parlaient le persan dans la vie de tous les jours.

L’occupation russe

Les Russes arrivent au début du xixe siècle. Ils prennent Bakou en 1805 et enlèvent à la Perse, par le traité de 1813, les principautés de Derbent, Bakou et Ganja ; c’est-à-dire la majeure partie du Daghestan et la moitié septentrionale de l’Azerbaïdjan. La province occidentale de Nakhitchevan, vieux fief arménien peuplé en majorité de musulmans azéris et kurdes, est arrachée à l’Empire turc en 1828. Les nouveaux occupants se montrent très diplomates pour éviter un soulèvement généralisé des populations musulmanes : tandis que les montagnards sunnites du Daghestan sont durement matés par la troupe, les chiites d’Azerbaïdjan bénéficieront d’un statut unique dans l’Empire russe. La noblesse azérie conservera ses droits et ses privilèges et sera considérée comme l’égale de la noblesse russe. Le khan de Bakou se verra attribuer d’importantes fonctions à la cour de Russie, et le khan de Nakhitchevan une charge d’officier supérieur dans la garde impériale.

Associée par les Russes à l’exploitation du pétrole, la bourgeoisie nationale n’est pas fâchée de s’émanciper des rigueurs de la loi islamique. La tradition anti-chiite et anti-iranienne reprend vie à la fin du xixe siècle et une presse d’inspiration libérale fait connaître les sentiments turcophiles de la bourgeoisie musulmane.

Un mouvement réformiste et nationaliste, opposé à la domination russe autant qu’à l’intégrisme chiite, se constitue autour d’une poignée d’intellectuels inspirés parle mouvement des Jeunes-Turcs d’Istanbul. Les jeunes aristocrates font leurs études à Saint-Pétersbourg ou en France, où ils s’enthousiasment pour les réussites de la société industrielle ; rentrés au pays, ils ne peuvent supporter l’immobilisme des sociétés orientales et entretiennent l’agitation nationaliste, surtout parmi les Azéris du Sud, sujets du shah de Perse. L’hebdomadaire Fiyuzat (La Prospérité) est l’un des supports de ce nationalisme bourgeois. Mais c’est surtout la feuille satirique Mullah Nasreddin qui fait connaître dans tout l’Empire russe et le Moyen-Orient les idées du nationalisme panturc. À la veille de la Première Guerre mondiale, Bakou est la ville de Russie où l’on publie le plus grand nombre de périodiques s’adressant à un public musulman.

Cette place de leader du monde turco-musulman, la bourgeoisie azérie la doit à sa richesse autant qu’à son dynamisme [1]. Cette richesse est bâtie sur l’industrialisation accélérée de la région de Bakou, et c’est donc dans l’agglomération de Bakou que se constitue la première classe ouvrière de confession musulmane du monde moderne. Bakou verra les premières cellules clandestines de sociaux-démocrates en pays musulman ; russes, Azéris et Arméniens y travaillent ensemble. Quelques propagandistes actifs y feront leurs classes, notamment Krassine et un certain Djougachvili…

L’écho de la défaite russe en Mandchourie donne un coup de fouet à l’agitation ouvrière à Bakou et au mouvement nationaliste dans les campagnes. À partir de 1905, les bourgeois Jeunes-Turcs de Fiyuzat sont évincés de la scène politique par le nouveau parti Musavat (Égalité) qui réunit sur un programme minimum les nationalistes et les sociaux-démocrates azéris. De jeunes intellectuels liés au Musavat créent à Tabriz la première organisation marxiste de Perse et participent au soulèvement des Azéris d’Iran en faveur d’une réforme constitutionnelle du despotisme absolu des shahs. Les deux insurrections de Tabriz, en 1907 et 1911, seront matées par des troupes russes venues au secours des Iraniens défaillants. Le choc produit par cette collaboration fera évoluer le Musavat vers le nationalisme panturc. Son aile gauche, dominée par les bolcheviks, le quitte pour former un parti communiste national : le parti Hümmet. Dès le début de la Première Guerre mondiale, Hümmet s’aligne sur des positions internationalistes (paix immédiate et sans annexions), tandis que Musavat milite ouvertement pour le rattachement de l’Azerbaïdjan à l’Empire ottoman.

Au cours des deux premières années du conflit, les Russes pénètrent en territoire iranien et turc sur une profondeur de 200 à 400 km. Ils sont disposés à annexer l’ensemble de l’Azerbaïdjan et à établir un protectorat sur l’Arménie turque. À partir de l’été 1917, la désertion massive des soldats russes entraîne une dislocation du front. Le remplacement des déserteurs par des détachements de volontaires arméniens n’empêche pas une reconquête turque de tous les territoires perdus, suivie d’une offensive en Azerbaïdjan iranien et en Arménie russe. Les bolcheviks proposent aux Turcs la paix et aux Iraniens une évacuation accélérée des territoires encore occupés. Ces ouvertures restent sans réponse et, une semaine avant la signature du traité de Brest-Litovsk, les Turcs envahissent l’Azerbaïdjan russe. Une tentative de soulèvement des bolcheviks de Bakou est mise en échec par un putsh du parti Musavat le 30 mars 1918 [2]. Hümmet est dissout, les communistes pourchassés, fusillés. Toutes les relations diplomatiques et économiques sont rompues avec le gouvernement soviétique.

L’ indépendance

Le 28 mai 1918, la proclamation de l’indépendance par les dirigeants du Musavat relance la guerre civile. Craignant une généralisation des pogromes de civils arméniens, des détachements armés du Dashnak (Parti socialiste arménien) investissent une partie de l’agglomération de Bakou. Ils organisent une coalition de résistance anti-turque avec les S.R. russes et les mencheviks géorgiens. La ville est saccagée deux mois durant et la population azérie massacrée sans discernement. En août, les Turcs sont accueillis en libérateurs ; les représentants de la bourgeoisie saluent l’unité retrouvée de la nation turque et proclament leur « parfait accord avec les actions politiques et militaires » de l’Empire ottoman. À la mi-novembre, il faut déchanter : avec la victoire alliée sur les puissances centrales, l’armée turque est contrainte d’évacuer la province. Les Anglais occupent Bakou. Ils laissent en place le gouvernement indépendantiste et participent à la répression du bolchevisme, mais se gardent d’aider les Azéris à vaincre une sédition armée des Arméniens du Haut-Karabakh.

Au cours des deux années d’indépendance, le gouvernement de coalition libérale n’aura pas le loisir d’appliquer son programme de réformes (démembrement des grands domaines fonciers, limitation de la durée journalière du travail). Il doit organiser la résistance face aux expéditions militaires des Géorgiens, des Iraniens et de l’armée blanche de Denikine. La question des relations inter-ethniques à l’intérieur même des frontières du nouvel État est particulièrement complexe : arménienne ou russe, un tiers de la population n’est pas musulmane… La permanence d’un problème agraire non résolu entretient la multiplication des jacqueries de paysans sans terres. L’économie est asphyxiée par l’arrêt de l’exportation du pétrole. Le pouvoir est progressivement confisqué par les propriétaires terriens qui, pour retarder l’application de la réforme agraire et maintenir la loi martiale, lancent l’Azerbaïdjan dans des aventures militaires ruineuses : tentative d’annexion des districts arméniens du Karabakh et du Zanguezour, conquête avortée de territoires peuplés de musulmans sunnites (Ingouches, Tchétchènes, peuples du Daghestan). Cependant, au début de l’année 1920, deux aménagements s’imposent pour sortir le pays de la crise : la paix avec l’Arménie et la normalisation des relations avec la RSFSR. Comme préalable à la reprise des relations économiques, les bolcheviks exigent la légalisation du parti communiste. C’est l’Arménien Mikoyan qui est alors dépêché de Moscou pour diriger le nouveau parti ; il le divise tout de suite en deux, crée un parti russo-arménien séparé du parti turcophone. Un état-major spécial est mis en place à Moscou pour « résoudre la question caucasienne » : le Kavburo . Il est dirigé par le Russe Kirov et le Géorgien Ordjonikidzé. Aucun musulman n’y est décisionnaire.

La soviétisation

Le 27 avril 1920, une insurrection communiste soutenue par la 11e armée soviétique oblige le gouvernement à s’autodissoudre, et le Parlement national à déclarer que le pays renonce à l’indépendance. Toute vie politique est immédiatement suspendue, les syndicats ouvriers sont mis au pas. La réunification de l’Azerbaïdjan sous l’aile soviétique est à l’ordre du jour : le conquérant Frounze veut pousser jusqu’aux rives du golfe Persique. Dès la fin mai, un raid rouge sur les fortifications anglaises des ports iraniens de la Caspienne se conclut par la débandade des Anglo-Persans. L’armée rouge parvient en quelques semaines aux portes de Téhéran. Le 24 juin 1920 est constitué à Tabriz un gouvernement « démocratique, anti-capitaliste et anti-féodal de l’Azerbaïdjan méridional » ; le 31 juillet, un gouvernement iranien pro-soviétique s’installe à Rescht. Inquiété par les revers soviétiques en Pologne, Lénine veut rester en paix avec les puissances occidentales ; il fait donc évacuer l’Iran. La diplomatie soviétique au Moyen-Orient prend un virage très conservateur : des traités d’amitié et de coopération sont signés avec Kemal Atatürk, Reza, nouveau shah de Perse, le roi d’Afghanistan.

Jusqu’au milieu des années 30 la culture azérie est florissante, l’alphabétisation (en langue turque transcrite en caractères latins) est un succès. La gauche nationaliste est associée au pouvoir pour combattre l’influence de l’islam chiite. Des centaines de mosquées sont fermées au début des années 30. Si le nombre des mollahs liquidés est difficilement chiffrable, il reste incontestable que la répression des activités religieuses a été plus dure en Azerbaïdjan que partout ailleurs. Il était en effet vital pour le pouvoir communiste de briser les solidarités traditionnelles qui unissent les chiites par-delà les frontières ; la structure hiérarchisée de type ecclésiastique de l’islam chiite et la soumission de tous les mollahs à l’imam de Qom créent un danger comparable à celui que constitue l’Église catholique sur les marches occidentales de l’Empire…

En 1937-38, le parti d’Azerbaïdjan est décapité. Arméniens et Azéris confondus, la majorité de ses dirigeants disparaît, accusés de déviationnisme nationaliste. En 1950, au plus fort de la campagne contre les cultures nationales, l’Azerbaïdjan est châtié avant toutes les autres républiques d’Asie centrale. Après l’exemple de la purge que Moscou administre à Bakou, les comités centraux des autres républiques de la région préféreront s’aligner « spontanément » et nettoyer eux-mêmes leur appareil. Entre autres « fautes », Staline pouvait reprocher à l’appareil d’Azerbaïdjan de lui avoir fait jouer la carte du nationalisme azéri en Iran. En 1942, il avait ordonné aux communistes iraniens (Tudeh) de se mettre au service du séparatisme azéri et kurde ; l’armée rouge était intervenue à Tabriz pour soutenir l’insurrection indépendantiste. À l’automne 1947, après la défaite des nationalistes, l’URSS devra accueillir sur son territoire une armée remuante de rebelles, que l’on désarmera avec difficultés avant de l’expédier dans les camps du Grand Nord.

La permanence de l’identité nationale

La question azérie n’a rien perdu de son acuité en 1988. Bien avant l’éclatement de la crise nationaliste provoquée par la population arménienne du Karabakh, l’Azerbaïdjan soviétique était plongé dans le marasme économique. Les ressources pétrolières ne suffisent plus pour assurer la survie des cinq millions d’Azéris. Certains journalistes moscovites estiment qu’environ trois cent mille Azéris n’ont aucun travail rémunéré, et cela dans un pays où le chômage n’a pas d’existence légale. Cette situation est aggravée par le refus quasi unanime de quitter la République : plus de 85 % des Azéris vivent dans leur pays, environ 10 % résident dans les républiques limitrophes de Transcaucasie, les autres sont, pour la plupart, installés en Asie centrale. Ce refus de s’expatrier est corroboré par une exceptionnelle imperméabilité à l’influence russe : seulement 15 % des Azéris parlent aujourd’hui russe couramment [3]. L’influence de l’islam est restée prépondérante malgré la répression. Il n’y a que 65 mosquées ouvertes au culte dans la république et l’appel à la prière n’est toléré que le vendredi. L’activité religieuse clandestine a cependant redoublé d’intensité au cours des dix dernières années : on estime qu’environ deux cents mosquées clandestines sont en activité dans la seule agglomération de Bakou.

Le problème national reste posé ouvertement. À tel point que les organes officiels eux-mêmes font état du vif sentiment de solidarité qui unit Azéris soviétiques et Azéris iraniens. Telle revue littéraire de Bakou publie régulièrement des œuvres d’Azéris iraniens et ne perd pas une occasion de proclamer sa foi en une réunification prochaine des deux provinces. L’appareil politique est sensibilisé aussi : dans une déclaration rapportée le 30 novembre 1982 par l’International Herald Tribune, Guedar Alief, alors numéro trois du Kremlin, disait son espoir de voir l’Azerbaïdjan réunifié.

Détournée par le pouvoir vers la lutte contre les Arméniens, l’exaspération des Azéris n’est pas prête à être gérée sans accrocs. Les sept décennies de répression nationale et religieuse en URSS font pendant aux sept décennies d’interdiction de la langue turque en Iran.

V. Sanine

[1Cette bourgeoisie cultivée a généralement choisi d’émigrer après 1920, notamment en France et en Turquie. Parmi les Français d’ascendance azérie citons : Haroun Tazieff, Robert Hossein, Laurent Terzieff.

[2Lors des élections à l’Assemblée Constituante de novembre 1917, le parti Musavat emporte 63 % des voix des musulmans de Transcaucasie, la droite cléricale chiite près de 25 % des voix ; bien que très populaires dans l’agglomération de Bakou, les bolcheviks russes et leurs amis d’Hümmet n’obtiennent que 10 % des suffrages dans l’ensemble de la province.

[3Taux le plus faible de la région ; par comparaison, notons que 21 % des Géorgiens et 62 % des Tatars parlent couramment russe.