Ba Jin, pour un musée de la "Révolution culturelle"

, par  Pino (Angel) , popularité : 3%

Entre décembre 1978 et août 1986, Ba Jin a publié cent cinquante essais dans le supplément littéraire du Da Gong Bao [l’impartial] de Hong Kong, le Da Gong Yuan [le grand jardin], essais qui ont parfois été repris dans la presse intérieure (entendre par là la presse de Chine pop.) et qu’il a ensuite réunis en volumes. Cinq livres ont paru [1], fondus, en 1987, en une seule édition, dite « édition groupée », composée de deux tomes et intitulée : Au fil de la plume (du nom de la rubrique que Ba Jin tenait) [2].

Articles de circonstance, ces textes, à les considérer dans leur ensemble, n’en trahissent pas moins une certaine unité qui confère, au-delà du mode anecdotique sur lequel chacun est rédigé, une cohérence interne au tout. Un fil rouge les traverse, en effet, de part en part, qui les relie les uns aux autres : tous, peu ou prou, portent sur la « Révolution culturelle » ou s’y réfèrent. Telle n’était pourtant pas l’intention de l’auteur lorsqu’il a livré les premiers, inaugurant par la même occasion, et sans le soupçonner, une série qui devait s’étendre sur huit années. Et si le thème de la « Révolution culturelle » a fini par s’imposer rapidement à lui, c’est presque à son corps défendant. Mais, dès lors que le refoulé de la « Révolution culturelle » est venu au jour, dès lors que Ba Jin a pris conscience de ce que la « Révolution culturelle » le mettait, malgré lui, en demeure de penser, il n’a eu de cesse de rendre systématique ce qui semblait purement fortuit, et aux digressions erratiques des premières livraisons répond la détermination appuyée des derniers écrits. En ce sens, le titre général choisi par Ba Jin pour rassembler la totalité de ses chroniques ne rend compte qu’imparfaitement de son intention. Mais se serait, à l’inverse, réduire singulièrement le propos de Ba Jin que de le présenter comme une longue et simple suite de variations à propos de la « Révolution culturelle ». La « Révolution culturelle » cesse très vite d’apparaître sous sa plume comme un prétexte à consigner des éléments appartenant au passé — auquel cas il ne s’agirait que d’un thème d’inspiration préféré arbitrairement à d’autres —, pour se donner à voir comme une dénonciation en règle de ce que fut cette « grande catastrophe ». Sur ce glissement, Ba Jin s’explique lui-même très explicitement dans l’avant-propos général à l’édition définitive. Ni paraphrase ni raccourci ne sauraient être de mise s’agissant de restituer un texte qui, résumant la genèse de l’œuvre, en indique la portée. Aussi, mieux vaut s’effacer ici devant l’auteur [3] :

Entre le moment où mes articles paraissaient sans titre et celui où ils parurent avec un (les trente premiers, exceptés deux, ne portaient pas de titre), entre le moment où mes articles ne suivaient aucun plan et celui où ils en suivirent un, entre la sortie du rêve et le réveil complet, entre le « fil de la plume » et l’investigation, mon cerveau a cessé d’obéir aux ordres et l’indépendance de l’esprit a commencé de produire ses effets. Bien que ma plume abordât toutes sortes de sujets, bien qu’elle commentât toutes sortes d’événements, ma réflexion tournait autour du même point : « la décennie de calamités », les années de l’ainsi nommée « Révolution culturelle ». Il fut un temps où je témoignais de la déférence envers celle-ci. Je criais : « Vive la Révolution culturelle ! » Mais huit ans de remémoration, d’analyse et de dissection m’ont aidé à voir clair en moi-même et, à travers moi, à comprendre plus ou moins les êtres et les choses qui m’entouraient. Ma plume a souvent heurté mes blessures. Au début, j’étalais mes feuillets et j’écrivais comme cela venait. Ensuite, j’envoyais mon article vers sa destination lointaine. Je ne faisais qu’accomplir un acte amical [4]. En publiant ces articles, je me déchargeais en outre d’une obligation morale. Mais, progressivement, j’ai compris que pour avoir vécu dix ans dans une « étable » [5] j’avais le devoir de dévoiler cette colossale escroquerie afin d’éviter aux générations futures la même calamité. Au fil de l’écriture, au fil des réflexions, au fil des recherches, à mesure que j’écrivais, je devenais grave et ma peine allait grandissant. Plus j’écrivais et moins ma plume acceptait de courir. J’ai dit parfois que ma plume pesait quelques dizaines de kilos et d’autres fois qu’elle pesait des tonnes. Voilà qui s’explique par les changements survenus dans la pensée et dans les sentiments de l’auteur. Lorsque j’ai composé l’« introduction générale », je ne sentais pas la lourdeur de ma plume et, pas un instant, je n’aurais songé à user de mes impressions au fil de la plume « comme d’une arme de combat ».

Qu’on se garde de voir, toutefois, dans la critique de la « Révolution culturelle » faite par Ba Jin, l’expression lyrique de l’amertume révoltée. Somme toute, Ba Jin ne sacrifie nullement au ton geignard (« Ah, comme nous avons souffert ! ») et il ne cède pas davantage à la tentation moralisante (« Ah, combien furent cruels certains de nos dirigeants ! »). En bref, il ne tire pas prétexte de sa matière pour se lamenter sur les conséquences que la « Révolution culturelle » a entraîné au détriment de ses contemporains (on sait qu’il en fut, personnellement, l’une des premières victimes). L’auto-analyse à laquelle il s’est soumis en rédigeant les cent cinquante essais qui forment Au fil de la plume — c’est sans complaisance aucune qu’il évoque sa propre attitude —, et qui débouche sur la reconnaissance d’une responsabilité collective dans la naissance de la tragédie et dans son développement ultérieur, reste inextricablement liée au regard qu’il porte sur l’évolution sociale suivie depuis lors par la Chine. La pensée de Ba Jin s’affranchit des limites de l’histoire où elle prend figure pour embrasser celles du présent. Elle s’exprime clairement au moins sur un point : on doit en faire usage, ici et maintenant. Ce dont lui-même ne se prive pas, qui finit par l’avouer, après s’être défendu d’être un combattant : « les “impressions au fil de la plume” ont enfin trouvé leur cible et j’ai décoché des flèches » [6].

La réflexion de Ba Jin s’organise autour d’une thèse. Rien ne garantit, non, qu’une deuxième « Révolution culturelle » ne se produira pas en Chine. Et le mouvement lancé en octobre 1983, par exemple, pour « l’anéantissement de la pollution intellectuelle » fournirait même, à ses yeux, la preuve du contraire. Car ceux qui tournèrent profit de la « Révolution culturelle » ne manquent pas. Pour éviter le retour d’une telle calamité, il importe de révéler ce qu’elle fut, de le dire et de le redire. Et cette tâche incombe aux gens qui vécurent l’événement, les victimes aussi bien que les complices des bourreaux, afin que les générations à venir, n’ignorant rien de leur héritage, accèdent à leur histoire, se l’approprient et la vérifient pour, un jour, la dépasser.

Pour aider à l’accomplissement de cette tâche, Ba Jin propose une mesure pratique : la création d’un musée qui conserve la mémoire de la « Révolution culturelle ». Écoutons le plaidoyer qu’il prononce en faveur de son projet :

Construire un musée de la « Révolution culturelle », ce n’est pas l’affaire d’une personne en particulier, nous en portons tous la responsabilité pour que nos descendants et les générations futures fixent dans leurs mémoires cette leçon douloureuse qui a duré dix ans. « Ne pas laisser l’histoire se répéter », ne doit pas être seulement un mot creux. Pour que tout le monde voit très clair, se souvienne très nettement, le mieux est de construire un musée de la « Révolution culturelle », en utilisant des objets concrets et réels, en utilisant des détails impressionnants et authentiques, qui expliquent ce qui eut finalement lieu sur cette terre de Chine il y a vingt ans ! Qui mette sous les yeux de tous le processus global des événements, qui rappelle à chacun quel fut son comportement pendant dix ans, qui fasse tomber les masques, qui creuse les consciences, qui dévoile le vrai visage de chacun, qui rembourse les petites comme les grandes dettes contractées dans le passé. Si nous cessons de nous montrer égoïstes, nous n’aurons plus à craindre d’être dupés, et si nous osons dire la vérité, nous ne croirons plus aux mensonges à la légère. C’est uniquement en gravant dans leur mémoire les événements de la « Révolution culturelle » que les gens pourront empêcher que l’histoire ne se répète, qu’ils éviteront que la « Révolution culturelle » ne se reproduise.

Construire un musée de la « Révolution culturelle » est une affaire d’une extrême nécessité. Seuls ceux qui n’oublieront pas le « passé » parviendront à se rendre maîtres de l’« avenir ». [7]

La proposition formulée par Ba Jin a reçu, en son temps, un accueil favorable. Parmi les intellectuels chinois, au premier rang desquels on trouve les écrivains. (Songeons, ainsi, que la dénonciation de la « Révolution culturelle » s’impose depuis presque dix ans comme la veine centrale de la meilleure littérature.) On pouvait supposer qu’il en allait de même pour ceux qui disposent des moyens de bâtir un tel musée et qu’à l’époque où la langue de bois s’est enrichie d’expressions nouvelles comme : « les dix années de grande catastrophe » ou les « dix années de grande calamité », euphémismes qui tous désignent la « Révolution culturelle », la réalisation de ce projet ne devait rencontrer aucune opposition particulière. Las ! on s’en serait convaincu à tort, car ceux-ci l’ont entendu d’une autre oreille. Non seulement ils n’ont envisagé à aucun moment de donner suite à la suggestion émise par le vétéran des lettres mais ils ont compris la menace que son exécution ferait peser sur eux. Ils prétendent simuler la table rase. Nul doute que Ba Jin ait rencontré parmi les gens de la classe dirigeante ses meilleurs lecteurs. Et il ne s’est pas fait faute de le dénoncer. Lui, qui craint que le temps n’oblitère le souvenir, accuse. On cherche, il n’hésite pas à le clamer, à obombrer cet épisode de l’histoire chinoise :

Pourquoi ne nous laisse-t-on pas écrire ce qu’on ressent profondément ? Pourquoi ne nous laisse-t-on pas, alors que nous avons été ballotés dix ans durant dans la friteuse de la « Révolution culturelle », décrire cette grande catastrophe dans laquelle nous nous sommes consumés ? […] Tournons la tête et regardons vers la « Révolution culturelle ». Où donc faut-il se rendre pour en découvrir les vestiges ? Vingt ans seulement viennent de s’écouler, et déjà certains, considérant cette « grande catastrophe » sans précédent comme un rêve lointain, souhaitent que tout le monde l’oublie définitivement, aussi rapidement que possible. [8]

Ba Jin, sur le point de confier l’édition définitive de ses impressions « au fil de la plume », ne nourrissait déjà plus aucune illusion sur la réalisation de ce « grand bâtiment », le musée de la « Révolution culturelle ». Il ne s’en est pas dérobé pour autant à la mission qu’il s’était progressivement assigné en publiant ses réflexions, fût-ce dans les modestes limites que lui autorisaient ses « faibles cris de vieillard » et ses « gémissements de malade ». Mais l’on ne perçoit, pour autant, aucun accent de fierté intellectuelle dans sa voix lorsqu’il déclare : « J’ai dit la vérité, je peux quitter le monde la conscience en paix ». On peut tenir ces cinq volumes, par les paroles vraies qui le composent, pour le « musée » où l’on dénonce la « Révolution culturelle » [9].

L’épée de Ba Jin, on le voit, n’était pas encore rouillée. Sera-t-il facile, pour ceux qui l’empoigneront après lui, d’en repasser le fil ? Comme on aimerait s’en persuader…

Mars 1989.
Angel Pino
Les textes qu’on va lire, au nombre de six, ont été écrits entre février et juin 1986. On y rencontre pour la première fois exprimée l’idée de l’édification d’un musée de la « Révolution culturelle ». Nous les détachons d’un recueil, en cours de préparation, des principaux textes reproduits dans Au fil de la plume (« Au fil de la plume. Ba jin et la Révolution culturelle », textes traduits du chinois, annotés et présentés par Angel Pino et Claire Thomas). Sauf indication contraire, les notes, ont été rédigées par le traducteur, de même que tout ce qui figure entre crochets.

Les illustrations sont des papiers découpés de la « Révolution culturelle » provenant d’une collection particulière.

[1 Sui xiang lu (au fil de la plume), 1980 ; Tansuo ji (recherches), 1981 ; Zhenhua ji (paroles vraies), 1983 ; Bingzhong ji (au cours de ma maladie), 1984 ; Wuti ji (sans titre), 1986.

[2 Sui xiang lu [au fil de la plume], librairie Sanlian, Pékin, 1987, 2 t., xi – 904 p., 16 pl. de photogr.

[3« Nouvelle note sur l’édition groupée des Impressions au fil de la plume., Sui xiang lu [au fil de la plume], librairie Sanlian, Pékin, 1987, t. i, pp. i-xi. Elle a été aussi publiée à part dans la revue Xinhua wenzhai [lectures choisies de Chine nouvelle] (1987/2, pp. 203-205). Une traduction française existe qui devrait paraître prochainement et dont quelques extraits ont été donnés par l’Express du 14 octobre 1988 sous le titre « la Grande Catastrophe » (traduction par Huang San et Angel Pino, pp. 117-118).

[4C’est sur l’invitation de Pan Jiguang, rédacteur en chef du Da Gong Yuan, son ami, que Ba Jin a commencé sa collaboration.

[5Voir, plus loin, le texte intitulé « les Étables ».

[6« Nouvelle note sur l’édition groupée des Impressions au fil de la plume », op. cit.

[7« Un musée de la Révolution culturelle » (on trouvera le texte plus loin, reproduit dans son intégralité).

[8« Nouvelle note sur l’édition groupée des Impressions au fil de la plume. », op. cit.

[9Id.