Les fils de famille noble

, par  Ba Jin , popularité : 4%

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Le problème des fils de famille noble [2], en fait, j’y réfléchis depuis déjà longtemps. Dès que les journaux se taisent, les rumeurs [3] vont particulièrement bon train : « le fils d’un tel ou d’un tel a commis tel acte », « le fils d’un tel ou d’un tel a été arrêté ». Ce genre de phrases circule longtemps. À mesure que les tenants et les aboutissants de leurs affaires se répandent, on prend la mesure de leur gravité. Finalement, arrive le jour où l’on prononce une condamnation publique et où on les mène sur le lieu de leur exécution. Les affaires impliquant les fils de ces gens, en effet, conformément à une de ces lois qui « ne dépendent pas de la volonté humaine », ont commencé à gagner en importance lentement. De rien, nous sommes passés à quelque chose, de broutilles nous sommes passés à des affaires graves. Cela, je l’ai compris, je l’ai compris progressivement. Pourtant, une chose m’échappe encore.

En se fondant uniquement sur ces quelques reportages au contenu plus ou moins identique, n’importe quel lecteur était à même de constater que les pensées et les sentiments de ces jeunes criminels, que l’état d’esprit les animant, étaient d’un noir de laque, d’un noir de laque à vous donner des frissons ! Cruauté, cupidité, soif de destruction et d’anéantissement, besoin de libérer son désir bestial, envie de tout posséder. Trouver son plaisir dans ce qui nuit aux autres… Tel était l’état d’esprit du fils de famille noble Gao et celui du fils de famille noble Yang [4].

Les journaux se sont tus de nouveau, l’affaire devait toucher à sa fin. Devions-nous l’effacer de notre mémoire ? Je me perdais en conjectures. Comment ne pas me demander de quelle façon cet état d’esprit effrayant était venu aux fils de hauts cadres ? De quelle façon il avait pu voir le jour au sein de familles révolutionnaires ? D’aucuns disent : « C’est l’influence du mode de vie pourri du capitalisme sur les jeunes ». Dans ce cas, rien ne nous empêche d’obstruer cette brèche pour nous en assurer. Mais le fils de famille noble Gao, le fils de famille Yang et tous les autres fils de familles nobles sont de vieilles spécialités du féodalisme chinois, et si l’on souhaite s’occuper de salubrité et d’hygiène, mieux vaudrait alors s’opposer avec force au féodalisme.

En effet, nous devons nous opposer au féodalisme. Quel que soit le nouveau style des habits dont il se pare, le féodalisme restera toujours le féodalisme et un fils de famille noble toujours un fils de famille noble.

Ba Jin
Le 23 février [1986]
(trad. du chinois A. Pino)

[1 Sui xiang lu [au fil de la plume] Librairie Sanlian, Pékin, 1987, t. 2, pp. 776-777.

[2 Yanei, littéralement : « [les enfants qui viventl à l’intérieur du Yamen. L’expression désignait, dans la Chine ancienne, les enfants du fonctionnaire qui représentait l’Empereur dans certaines villes, et qui habitaient avec leur père dans le bâtiment servant à la fois de siège administratif et de demeure. On l’utilise aujourd’hui à propos des enfants de hauts cadres du régime communiste.

[3Littéralement : « les informations du petit canal ».

[4Les noms sont purement imaginaires (on aurait pu les rendre par Dupond et Durand). Ba Jin se réfère en fait ici à une affaire qui défrayait la chronique alors. Six jeunes gens, appartenant à des familles de cadres, étaient accusés de neufs viols collectifs (dont six effectifs). Le 19 février 1986, le tribunal populaire de deuxième instance de Shanghai condamnait à mort trois d’entre eux, Chen Xiaomeng, Hu Xiaoyang et Ge Zhiwen, et à des peines d’emprisonnement de trois à vingt ans les trois autres. (Cf., par exemple, Beijing information, n°9, 3 mars 1986, pp. 5-6.)