L’air bureaucratique

, par  Ba Jin , popularité : 3%

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Un de mes amis, venant pour la première fois à Shanghai, et bien que très occupé, a profité d’un moment de liberté pour passer me voir. Comme il s’inquiétait qu’à pousser la discussion plus avant ma voix ne s’enrouât, nous n’avons discuté qu’un peu plus d’une demi-heure. Pour ma part, je craignais aussi de m’exciter, car je m’« épuise » facilement. Si je souhaite beaucoup éviter les sujets de conversation propices à l’excitation, dans la mesure où j’agite souvent le grand drapeau du « parler vrai », lorsque j’accueille un hôte qui a parcouru un long chemin pour venir me rendre visite, je n’en trouverais pas moins gênant de prononcer un discours contraire à mes sentiments à seule fin d’en finir au plus tôt. Au demeurant, aujourd’hui où l’atmosphère sociale est au grand changement, les amis qui viennent me voir non pas besoin, eux non plus, d’échanger des « produits populaires de qualité sûre » dithyrambiques. Nous avons donc discuté, sans détour, de l’ainsi nommé « air bureaucratique » [2]. Parce que, maintenant, il est fonctionnaire, il a souligné qu’il n’avait pas, quant à lui, contracté l’air bureaucratique. J’ai répliqué que c’était là une bonne chose, mais qu’il y avait des gens qui pour ne pas être à l’origine des bureaucrates n’en affichaient pas moins l’air bureaucratique. Je ne plaisantais pas. On peut dire que c’est le bilan que je tire de quelque dix années d’expérience. Je souffre d’un défaut. En temps ordinaire, j’aime à prononcer ce mot : « cela n’a pas d’importance ». Comme si, quelle que fût-ce l’affaire, j’affectais de n’y attacher aucune importance, et comme si je ne gardais jamais rien sur le cœur. Mais après coup, j’y repense toujours avec « sérieux ». Résultat de ce « sérieux », j’ai découvert une maxime : plus les paroles que prononce un individu sont belles, moins ses actes le sont. J’ai ainsi utilisé cette maxime pour vérifier les propos exaltants et pleins de promesses contenus dans mes propres textes, et je n’ai pu réprimer ma surprise : quel verbiage creux ! Voilà donc comment j’étais, et les autres ? Mes paroles leur ont été empruntées !

Comment cet air bureaucratique est-il venu ? Nous n’étions ici rien que des « serviteurs » du peuple. Tout le monde était « au service du peuple ». J’avais déjà, ainsi, annoncé autour de moi cette bonne nouvelle, et souvent j’entendais aussi d’autres gens se livrer à la même propagande auprès de moi. Nous disions tous : « plus le temps passe, meilleur il devient », et nous croyions que « plus l’homme changeait, meilleur il devenait ». Avant que n’arrive la « Révolution culturelle », j’occupais vraiment mes journées à cela. Si je répétais ces phrases, c’est parce que je me satisfaisais de paroles creuses et que je n’accomplissais rien de réel. Les réunions se succédaient sans fin, les cahiers de notes couverts de notes se succédaient sans fin, les manuscrits remplis de balivernes se succédaient sans fin ! Quand la « Révolution culturelle » a commencé, on m’a humilié sans autre forme de politesse et j’ai été sans merci déchu au rang de « bœuf ». Il devenait inutile que je colporte encore hypocritement les bonnes fausses nouvelles. Dès lors que j’étais un « bœuf », naturellement, personne ne pouvait me « servir ». Il m’a fallu me résigner aux traitements inhumains. Je n’ai pas été le seul dans ce cas. Pour beaucoup de gens qui avaient auparavant travaillé avec moi, pour ceux qui alors ont été enfermés avec moi dans une « étable », il en a été de même. De ce jour, ils ont dû tout accomplir eux-mêmes et ils ont dû endurer, de bon gré, toutes sortes de grandes hontes et d’humiliations. Les factions de rebelles placardaient dans leur unité d’origine des dazibao nous « ordonnant » de faire ceci ou de ne pas faire cela. Non seulement ils agissaient en despotes dans leur unité d’origine, mais ils pouvaient aussi aller se rebeller et débusquer des gens dans d’autres unités en apportant des dazibao. En un mot, ils se taillaient partout de francs succès. Pendant dix ans, sans interruption, hormis quelques moments, nous avons récité de toutes nos forces les « trois articles les plus lus » [3] sans comprendre ce que signifiait « servir le peuple ». À notre égard, on n’a usé que de la « réforme par le travail ». Cela veut dire que personne ne s’est mis à notre service, et que nous ne pouvions exciper d’aucun « titre », d’aucun « droit » pour servir les autres. Servir était devenu une affaire extrêmement glorieuse, de même que « camarade » était une appellation extrêmement glorieuse. Nous n’y avions pas droit. Dix ans durant, je n’ai pas constaté que les rapports entre les hommes « plus ils changeaient, meilleurs ils devenaient ». J’ai appris seulement que les rapports entre les « hommes » et les « bœufs » « plus ils changeaient, plus ils se détérioraient ». Il semble que ceux qui servaient le peuple étaient des êtres supérieurs aux autres, se plaçant naturellement au-dessus du lot, qui accomplissaient leurs tâches comme s’il se fut agi de régler des affaires administratives dans le Yamen. Même lorsque nous entrions dans un magasin pour faire des emplettes, nous n’étions pas considérés comme des clients, mais comme des mendiants venant demander l’aumône. Souvent, ce que nous obtenions c’étaient des réprimandes sans aucun égard.

Je me souviens avoir participé en 1962, à Pékin, à l’Assemblée populaire nationale. L’après-midi précédant la fin de la réunion, et avant que de me mettre en route pour rentrer à Hu [4], je me suis assis dans la salle du restaurant de l’hôtel et j’ai écrit dans le livre des suggestions un paragraphe de paroles de reconnaissance. À ce moment-là, je ressentais une intense émotion parce que dans cet endroit on m’avait accueilli de façon fraternelle et intime. Mais après la « Révolution culturelle », je n’ai plus trouvé de rapports entre individus comparables à ceux-là. Partout régnait un air bureaucratique, une sorte de pression. Je me suis rendu en de multiples endroits et chaque fois je me suis senti oppressé. Pourtant cela ne me semblait absolument pas anormal comme si j’avais déjà pris l’habitude de telles situations. Sans doute les étables avaient-elles été démolies, mais je conservais ma queue, et comme auparavant je restais inférieur à d’autres. C’est pourquoi, on pouvait bien crier chaque jour : « servir le peuple », vis-à-vis de certaines personnes, l’application des principes politiques ne s’imposait toujours pas [5] ; c’est pourquoi, bien qu’essuyant des rebuffades sur tous les plans, je gardais la conscience en paix, comme si, mon sort étant prédestiné, il se révélait inutile que je me plaignisse.

Pour parler franchement, des dix années de « Révolution culturelle », je tire une leçon profonde : quel que soit l’événement, qu’on lise un texte, qu’on regarde un reportage ou qu’on écoute un discours, il convient toujours de s’impliquer soi-même et de mettre son cerveau en action pour réfléchir, avant d’exprimer son avis et de le suivre pas à pas, ou pas. En un mot, il convient de s’assurer en premier lieu s’il s’agit d’une vérité ou bien d’un mensonge. Jadis, je n’aurais pas cru que les hommes puissent vendre de fausses marchandises pour subsister. Mais un jour est arrivé où je me suis mis, sans ressentir de honte, à raconter n’importe quoi en vue de faire passer des vessies pour des lanternes [6]. J’ai enfin compris qu’en ces temps-là des gens avaient dû se résoudre à vendre de faux remèdes ou de fausses marchandises dans le but de protéger leur propre existence. La prétendue « Révolution culturelle » n’a rien été d’autre que cela. J’ai fini par comprendre comment, après les épreuves traversées pendant la « Révolution culturelle », j’avais pu revêtir de splendides habits pour réaliser, moi aussi, de sales affaires. J’avais cru que la « Révolution culturelle » était une révolution grandiose mais quand est arrivé le moment d’écrire des essais faisant l’éloge de cette « grandiose » révolution, j’avais déjà pu voir ces choses sanglantes, particulièrement immondes et terriblement hideuses. Pour en chanter les louanges, il a fallu qu’on m’y oblige ou qu’on ajoute les couronnes tressées par quelqu’un d’autre. J’ai supporté cela parce que je cherchais à me protéger. J’ai supporté cela parce que j’avais déjà mis au jour cette grande escroquerie. J’ai supporté cela parce que depuis mon enfance j’avais pris l’habitude d’entendre la leçon que nous ont légué nos ancêtres : « rester sagement à l’abri pour se préserver » [7].

« Rester sagement à l’abri pour se préserver ! » Voilà un bien gros héritage. Les mouvements se sont succédé sans cesse ! Les critiques se sont succédé sans cesse ! N’est-ce pas pour protéger cet héritage que tout le monde a compris qu’il fallait rester sagement à l’abri ? Par la suite, un feu ardent de dix ans a brûlé de belles choses jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Récemment, des délégués de l’Assemblée populaire nationale ont discuté de la qualité des services à Pékin. Cela ne ressemble en rien aux éloges enthousiastes que j’avais portés sur le cahier de suggestions mais à des critiques de mécontentement. La preuve est apportée que dix années de « Révolution culturelle » ont provoqué beaucoup de vilaines affaires, ont entraîné beaucoup de grandes transformations. Aujourd’hui, il se trouve encore des gens qui se souviennent avec nostalgie des bonnes années cinquante. En ce temps-là, la « délimitation erronée » et l’« élargissement » [8] n’avaient pas encore commencé, « servir » n’était aucunement un mot creux suspendu aux lèvres, les procédés magiques transformant les hommes en « bœufs » n’avaient pas non plus encore été inventés, et si dans la nouvelle société j’étais traité comme un être humain, je jugeais les autres de même. Mais, après dix années de grand incendie, sur un amas de ruines, que pourrions-nous encore trouver ? Des décombres, un amoncellement de cendres ? « Des manières grossières, des clients qu’on houspille », ce que l’Assemblée populaire nationale a découvert, ce n’est pas l’égalité, c’est l’air bureaucratique. On dit qu’il en va ainsi dans la capitale et que cela est pire en province. En vérité, partout il y a du bon et du mauvais. Nous avons un adage : « Suspendre une tête de mouton mais vendre de la tête de chien » [9], qui apporte la preuve que suspendre une enseigne avenante pour vendre de fausses marchandises ou des marchandises défectueuses on connaissait déjà cela dans l’ancien temps. Si on ne s’occupe pas de cela sérieusement, les gens s’y habitueront facilement, ils se laisseront duper avec résignation et ils laisseront les choses se développer.

Je suis issu d’une famille de propriétaires fonciers bureaucratiques. Ensuite, j’ai été enfermé dans les « étables » de la « Révolution culturelle » pendant dix ans où j’ai vécu en prenant l’habitude de baisser la tête. De grands bureaucrates, des petits, ou simplement des « bureaucrates » qui en avaient seulement l’air, j’en ai vu beaucoup. Dans une société hiérarchisée, j’appartenais, semblait-il, au bas peuple (au cours de la « Révolution culturelle », en effet, j’ai été traité comme le bas peuple et j’ai subi toutes sortes de mauvais traitements) et je servais encore de cible aux grands et aux petits bureaucrates (en particulier à ceux des bureaucrates qui n’en n’avaient que l’air), cible au travers de laquelle se manifestait leur air bureaucratique. Critiques nominatives, séances de lutte itinérantes, j’ai subi des réprimandes à n’en plus finir. C’est pourquoi, s’agissant des choses féodales, j’ai une perception particulièrement fine : quand bien même elles se parent des habits de la révolution, je les reconnais sans difficulté. Il y a des gens qui aiment à suspendre l’enseigne du « recherchons la vérité dans les faits » pour vendre de vieilles marchandises « bureaucratiques ». Il en est qui tiennent l’« air bureaucratique » pour un traitement politique particulier, et qui considèrent, qu’en fin de compte, leurs grands mérites et la position élevée qu’ils occupent les rendent différents des autres. On en trouve qui laissent le préfet libre de mettre le feu où bon lui semble et qui ne permettent pas au peuple d’allumer un lumignon, considérant que depuis toujours les bureaucrates sont de loin supérieurs aux autres. Il en est encore, dont on dirait qu’ils croient que les avis de l’administration et les directives émises sont au service du peuple. En tout état de cause, on ne saurait oublier les « paroles vraies » derrière son cerveau et le moment de les mettre en œuvre est arrivé. Que s’agit-il de mettre en œuvre ? Il s’agit de mettre en œuvre le principe de la recherche de la vérité dans les faits, c’est-à-dire du parler vrai. « Ce que nous disons, nous le faisons ». Il ne faut pas oublier de faire ce qu’on a dit que l’on ferait. Il faut faire immédiatement ce qu’on a dit qu’on ferait, car dire et ne pas faire équivaut à ne rien dire.

Mon visiteur a pris congé et il est parti. En m’appuyant sur ma canne je l’ai raccompagné jusqu’à la porte. Bien que l’entrevue ait été courte et que nous n’ayons pas eu le temps de beaucoup bavarder, nous étions ravis. Je n’avais rien dit d’autre que : fonctionnaires, moins de paroles creuses, et non fonctionnaires, n’affectez pas l’air bureaucratique. Ni donneurs de leçons, ni gens pour les subir, que tous les individus soient égaux et qu’ils se comprennent mutuellement. Accomplir de nombreux actes concrets, pour la satisfaction générale… C’est ainsi et c’est tout.

Ba Jin
(trad. du chinois A. Pino)

[1 Sui xiang lu [au fil de la plume], librairie Sanlian, Pékin, 1987, t, 2, pp. 813-818.

[2En 1958, au cours de la campagne connue sous le nom de campagne des « deux anti » (« campagne contre le gaspillage et le conservatisme »), les autorités intimèrent aux cadres l’ordre de « se débarrasser de leurs airs bureaucratiques, de leurs airs apathiques, de leurs airs prodigues, de leurs airs arrogants et de leurs airs précieux » (cf. le Quotidien du peuple du 4 mars 1958), c’est-à-dire de ce qu’on désignait globalement sous le nom des « cinq airs ».

[3« Les trois articles les plus lus » [ou « trois bons vieux articles »] : « Servir le peuple » était le troisième (note de Ba Jin). [Il s’agit de trois textes de Mao : « Servir le peuple » (8 septembre 1944), « À la mémoire de Norman Béthune » (21 décembre 1939), et « Comment Yukong déplaça les montagnes » (11 juin 1945). Lin Biao voulait qu’on les apprenne par cœur. On lit, par exemple, à leur propos dans le <i<Jiefangjun bao (Journal de l’Armée populaire de libération) du 30 novembre 1966 : « Leur étude est obligatoire pour tous ceux qui sont engagés dans la révolution prolétarienne et qui servent la cause du peuple. C’est une source de maximes pour les révolutionnaires. Dans ses directives, le camarade Lin Piao [Lin Biaol nous enseigne que non seulement les soldats, mais aussi les cadres doivent étudier les “trois articles les plus lus”. On doit les étudier comme des maximes, a-t-il dit. Tous, quel que soit leur poste, doivent les étudier et appliquer sur-le-champ ce qu’ils étudient afin de mener à bien la révolutionnarisation idéologique ». (trad. franç. dans Pékin information, n°2, janvier 1967, p.7). Plus tard, deux autres textes furent ajoutés à la liste : « l’Élimination des conceptions erronées dans le Parti » (décembre 1929) et « Contre le libéralisme » (7 septembre 1957). On parla alors des « cinq articles les plus lus »

[4Autre nom de Shanghai.

[5Ba Jin semble faire allusion ici au mouvement de réhabilitations lancé après 1978 et qui a concerné d’abord les hauts cadres avant les intellectuels.

[6Littéralement : « montrer un cerf en le faisant passer pour un cheval ».

[7Littéralement : « celui qui comprend assure son corps ».

[8Dans la « Résolution sur quelques questions de l’histoire de notre parti depuis la fondation de la République populaire de Chine » adoptée par le comité central du P.C.C. le 27 juin 1981, « la lutte contre les droitiers, lit-on, a été poussée à outrance ». La « délimitation erronée » signifie l’étendue arbitraire de la population incriminée, et par « élargissement », on entend l’extension donnée à la répression.

[9Adage qu’on pourrait rendre, également, de façon moins littérale, par : « faire prendre des vessies pour des lanternes ».