Un musée de la Révolution culturelle

, par  Ba Jin , popularité : 3%

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Il y a quelque temps, rapportant dans « Au fil de la plume » une conversation que j’avais eue avec un ami, je disais : « le mieux serait de créer un musée de la “Révolution culturelle” [2]. Bien que n’ayant, alors, arrêté absolument aucun projet définitif, et n’ayant pas davantage considéré les choses dans le détail, j’étais mu par une conviction inébranlable : la création d’un musée de la « Révolution culturelle » est un acte indispensable qui engage la responsabilité de chaque Chinois.

Je n’en avais touché qu’un seul mot, attendant que d’autres s’expriment. Je croyais que ceux, nombreux, qui avaient enduré des épreuves de sang et de feu au cours de la « Révolution culturelle » ne pouvaient demeurer silencieux. Chaque individu possède une expérience qui lui appartient en propre. Mais personne ne pourra retoucher les « étables » au point d’en faire un « paradis » ni présenter les massacres d’une cruauté horrible sous les traits d’une « Grande Révolution prolétarienne ». Même si les avis de tous divergent certainement, nous partageons une même détermination : celle de ne laisser en aucune façon se produire dans notre pays une autre « Révolution culturelle », parce que une deuxième telle calamité entraînerait l’anéantissement radical de notre nation.

Je ne noircis nullement le tableau, en quête de sensationnel. Les événements qui se sont produits il y a vingt ans continuent de défiler clairement sous mes yeux. Ces jours innombrables difficiles à supporter et à oublier, les outrages et les épreuves de toutes sortes infligés, en dépit du ciel et de la raison, à nos compatriotes, ce grand chaos où le vrai et le faux s’inversaient, où le blanc et le noir se confondaient, où la fidélité et la traîtrise ne se discernaient pas, où l’on distinguait difficilement entre la vérité et le mensonge, et tous ces dossiers d’injustices dont on ne finira jamais de s’occuper, et tout cet amour et toute cette haine qu’on ne peut évaluer ! Serait-il possible que nous devions oublier tout cela et qu’on empêche les gens de l’évoquer, pour que vingt ans après se déclenche une deuxième « Révolution culturelle » qu’on présentera comme une nouveauté pour semer le chaos en Chine [3]. À ceux qui disent : « Que cela se reproduise ? Impossible », je veux poser une question : « Pourquoi, impossible ? » C’est cette question que je me pose depuis plusieurs années. J’espère y apporter une réponse précise :possible ou impossible. Comme ça, la nuit, je ne ferai plus de rêves étranges. Mais qui pourra m’assurer que les événements qui se sont produits il y a vingt ans ne se reproduiront pas ? Comment croire que je parviendrai à dormir paisiblement sans jamais plus, au milieu d’un rêve, agiter les bras ou tomber de mon lit ?

Ce n’est certes pas moi qui désire ne pas oublier. Mais les ombres des démons aspergés de sang m’ont saisi très fermement et m’empêchent d’oublier. Je me suis trouvé complètement désarmé. Comment la catastrophe est arrivée, comment la tragédie s’est produite, comment j’ai interprété un rôle que je trouvais détestable, avançant progressivement vers le gouffre, tout cela, c’était hier encore. Je n’ai pas été anéanti mais les épreuves ont failli me transformer en déchet, de nombreux génies éclairants ont été ruinés sous mes yeux, de nombreuses vies chéries sont mortes à mes côtés. « Il est impossible qu’on assiste encore à de tels événements, mieux vaut que tu sèches tes larmes et que tu regardes devant toi ». Mes amis me réconfortent ainsi et me redonnent courage. Soupçonneux, je me dis en moi-même : attends et vois. J’ai attendu jusqu’au moment où l’on a fait de la propagande sur l’« anéantissement de la pollution spirituelle » [4].

À ce moment-là, je venais juste d’entrer à l’hôpital. C’était ma deuxième hospitalisation. Mon affection étant la maladie de Parkinson, j’étais un malade en neurologie. Ma jambe gauche, fracturée dans une chute un an plus tôt, était rétablie. Il lui manquait seulement trois centimètres et depuis longtemps on m’avait enlevé les broches. En m’appuyant sur une canne, je parvenais à marcher avec peine. La lecture des livres ou celle des journaux m’étant très pénible, j’avais coutume, le matin, d’écouter les nouvelles diffusées à la radio, et le soir je me rendais dans la salle de réunion pour regarder les nouvelles transmises simultanément sur toutes les chaines à la télévision. À partir de trois heures de l’après-midi, mes vieilles connaissances venaient me rendre visite et souvent elles m’apportaient des informations non officielles bizarres. Je n’étais à l’hôpital que depuis quelques jours quand l’atmosphère commença de se tendre. Chaque jour, la radio rapportait les avis exprimés sur la question de l’« anéantissement de la pollution » par un cadre dirigeant de telle ville ou de telle province. Sur les écrans, les artistes et les écrivains se relayaient devant les spectateurs pour exprimer leur détermination à liquider la pollution. J’entendis dire que dans l’armée, les soldats livraient les photographies les montrant en compagnie de leurs camarades femmes, qu’il s’agisse de parentes ou bien d’amies. J’entendis dire encore que dans les conciergeries des unités de travail de la capitale, on avait préparé de grand tas d’élastiques et qu’on demandait aux femmes ayant les cheveux longs de les nouer en nattes avant de leur permettre d’entrer. En apparence, je restais assez impassible, mais chaque soir en rentrant dans ma chambre je me remémorais toujours quelque circonstance du moment où s’est déclenchée la « Révolution culturelle » en 1966. Je ne pouvais ne pas ressentir que la grande tempête approchait déjà, que la grande catastrophe allait arriver. Je n’entretenais aucune crainte, n’étant nullement attaché à mes vieux os, mais les raisons m’échappaient : est-ce que par hasard il était vraiment nécessaire de refaire une « Révolution culturelle » pour pousser le peuple chinois vers un gouffre d’où il ne sortirait pas de si tôt ? Personne, encore, ne m’avait fourni de réponse explicite. Les informations non officielles se multipliaient. Il me semblait que devant moi un grand balai balayait, balayait. J’ai attendu ainsi en comptant un jour, puis deux, puis trois. Comme le temps était long ! Comme l’attente était douloureuse ! J’ai pris garde aux sombres nuées qui, à mesure qu’elles se rassemblaient, se resserraient. Autour, les roulements de tambours s’accéléraient. Seul mon cerveau demeurait lucide, et j’étais encore capable de comparer chacune des affaires qui éclataient à ce moment-là avec les étapes de la progression de la dernière « Révolution culturelle ». Je n’avais entendu aucune voix crier « longue vie », personne n’exprimait publiquement son opinion, et personne, non plus, ne baissait les armes ni ne capitulait. Tout continuait d’avancer. Des coups de tonnerre ont retenti au loin [5], la pluie a commencé de tomber. Pourtant, moins d’un mois plus tard, des gens sortaient pour prendre la parole, les balais n’avaient pas enlevé la « poussière », les nuages serrés se dispersaient vers on ne sait quelle direction, et ceux qui embouchaient les trompettes ont dû se résoudre à entrer dans leur coquille. Nous venions de frôler la catastrophe.

En mai 1984, j’ai été invité à participer à la 47e assemblée du Pen Club International qui s’est tenue au Japon, à Tokyo, et le texte de mon discours, c’est dans ma chambre d’hôpital que je l’ai rédigé. J’avais passé en toute quiétude le deuxième semestre à l’hôpital. Un flot ininterrompu de gens venaient me visiter à l’hôpital, les nouvelles non officielles n’arrêtaient pas, le vrai et le faux se mêlaient, et je ne pouvais que m’en remettre à mon propre cerveau pour analyser. Dans ma chambre d’hôpital, je n’étais pas dérangé. Je dois remercier ces gens qui ont fixé fermement dans leur mémoire la « Révolution culturelle ». Ils n’ont pas voulu que les fleurs de la « Révolution culturelle » poussent de nouveau sur le sol de la Chine avec leur sang versé. Les fleurs qui poussent grâce au sang humain sont éclatantes mais elles sont empoisonnées. À supposer que ses fleurs se soient ouvertes de nouveau, quand bien même ne s’en serait-il ouverte qu’une seule, on m’aurait tiré hors de l’hôpital sans m’avoir prodigué de soins [6].

Au terme d’une période de réflexion et d’analyse longue de six mois, j’ai tout compris : s’il se produit une deuxième « Révolution culturelle », ce ne sera absolument pas par manque de terre, ni parce que le climat ne s’y prête pas, bien au contraire. Il semble que tout soit déjà prêt. Si la période de « moins d’un mois » que je viens d’évoquer s’était prolongée un peu, par exemple si elle avait duré deux fois plus, ou quatre fois plus, la situation alors eut été difficile à reprendre en main, parce que beaucoup de gens ont tiré profit de la « Révolution culturelle »…

Il est inutile que je continue d’expliquer. Les nombreuses lettres que m’envoient mes amis et mes lecteurs, les articles qui abondent dans ce sens et que publie la presse, expliquent cela en profondeur, complètement, et avec plus de fermeté. Leurs auteurs ont aussi une expérience plus profonde et un passé plus douloureux. « On ne peut absolument laisser se répéter cet épisode hideux de l’histoire, ne fût-ce qu’un petit peu ! » Ils sont sortis dire cela.

Construire un musée de la « Révolution culturelle », ce n’est pas l’affaire d’une personne en particulier, nous en portons tous la responsabilité pour que nos descendants et les générations futures fixent dans leurs mémoires cette leçon douloureuse qui a duré dix ans. « Ne pas laisser l’histoire se répéter », ne doit pas être seulement un mot creux. Pour que tout le monde voit très clair, se souvienne très nettement, le mieux est de construire un musée de la « Révolution culturelle », en utilisant des objets concrets et réels, en utilisant des détails impressionnants et authentiques, qui expliquent ce qui eut finalement lieu sur cette terre de Chine il y a vingt ans ! Qui mette sous les yeux de tous le processus global des événements, qui rappelle à chacun quel fut son comportement pendant dix ans, qui fasse tomber les masques, qui creuse les consciences, qui dévoile le vrai visage de chacun, qui rembourse les petites comme les grandes dettes contractées dans le passé. Si nous cessons de nous montrer égoïstes, nous n’auront plus à craindre d’être dupés, et si nous osons dire la vérité, nous ne croirons plus aux mensonges à la légère. C’est uniquement en gravant dans leur mémoire les événements de la « Révolution culturelle » que les gens pourront empêcher que l’histoire ne se répète, qu’ils éviteront que la « Révolution culturelle » ne se reproduise.

Construire un musée de la « Révolution culturelle » est une affaire d’une extrême nécessité. Seuls ceux qui n’oublieront pas le « passé » parviendront à se rendre maîtres de l’« avenir ».

Ba Jin
15 juin [1986]
(trad. du chinois A. Pino)

[1 Sui xiang lu [au fil de la plume], Librairie Sanlian, Pékin, 1987, t. 2, pp. 819-823.

[2« Se souvenir », cf. supra.

[3Allusion à Mao.

[4Campagne approuvée par le IIe plenum du xiie comité central en octobre 1983 et qui s’est apaisée quelques semaines plus tard.

[5C’est-à-dire à Pékin, Ba Jin vivant à Shanghai.

[6Quelques critiques, au moment de la campagne sur la « pollution intellectuelle » ont concerné Ba Jin.