Entre paysans

, par  Malatesta (Errico) , popularité : 3%

Que diriez vous si les messieurs voulaient s’emparer de l’air pour s’en servir, eux, et nous en donner seulement un peu, et du plus corrompu, en nous le faisant payer par notre travail et nos fatigues ? Or, la seule différence qu’il y a entre la terre et l’air, c’est que la terre ils ont trouvé le moyen de s’en emparer et de se la partager, tandis qu’ils n’ont pu le faire pour l’air ; mais croyez bien que si la chose était possible, il en serait de l’air comme de la terre.

Jacques. – C’est vrai ; cela me parait juste : la terre et toutes les choses que perssnne n’a faite, devrait appartenir à tous… Mais il y a des choses qui ne se sont pas faites toutes seules.

Pierre. – Certainement, il y a des choses qui sont produites par le travail de l’homme, et la terre elle-même n’aurait que peu de valeur, si elle n’était pas défrichée par la main de l’homme. Mais en bonne justice ces choses devraient appartenir à celui qui les produit. Par quel miracle se trouvent-elles précisément dans les mains de ceux qui ne produisent rien et qui n’ont jamais rien fait ?

Jacques. – Mais les messieurs prétendent que leurs pères ont travaillé et épargné.

Pierre. — Et ils devraient dire au contraire que leurs pères ont fait travailler les autres sans les payer, justement comme on fait aujourd’hui. L histoire nous enseigne que le sort du travailleur a toujours été misérable et que celui qui a travaillé sans frustrer les autres n’a jamais pu faire d’économies et même n’a eu jamais assez pour manger à sa faim.

Voyez l’exemple que vous avez sous les yeux : tout ce que le travailleurs produisent ne s’en va-t-il pas dans les mains des patrons qui s’en emparent ? Aujourd’hui un homme achète pour quelques francs un coin de terre inculte et marécageuse ; il y met des hommes auxquels il donne à peine de quoi ne pas mourir de faim, et pendant que ceux ci travaillent, il reste tranquillement à la ville à ne rien faite.

Au bout de quelques années cette pièce de terre inutile est devenue un jardin et vaut cent fois plus qu’elle ne valait a l’origine. Les fils du propriétaire qui hériteront de cette fortune, diront eux aussi qu’ils jouissent du fruit du travail de leur père, et les fils de ceux qui ont réellement travaillé et souffert continueront à travailler et à souffrir. Que vous en semble ?

Jacques. – Mais… si vraiment, comme tu dis, le monde à toujours été ainsi, il n’y a rien à faire, et les patrons n’y peuvent rien.

Pierre. – Eh bien ! je veux admettre tout ce qui est favorable aux aux messieurs. Supposons que les propriétaires soient tous les fils des gens qui ont travaillé et épargné, et les travailleurs tous fils d’hommes oisifs et dépensiers ! Ce que je dis est évidemment absurde, vous le comprenez ; mais quand bien même les choses seraient ainsi, est-ce qu’il y aurait la moindre justice dans l’organisation sociale actuelle ? Si vous travaillez et que je sois un fainéant, il est juste que je sois puni de ma paresse, mais ce n’est pas une raison pour que mes fils, qui seront peut-être de braves travailleurs, doivent se tuer de fatigue et crever de faim pour maintenir vos fils dans l’oisiveté et dans l’abondance.

Jacques. – Tout cela est très beau et je n’y contredis pas, mais enfin les messieurs ont la fortune et à la fin du compte nous devons les remercier, parce que sans eux on ne pourrait pas vivre.

Pierre. – S’ils ont la fortune c’est qu’ils l’ont prise de force et l’ont augmentée en prenant le fruit d a travail des autres.

(À suivre)