Revue des livres

Livres français
lundi 13 juin 2011
par  Hamon (Augustin)

Le Socialisme et la Science sociale, par G. Richard. — vol. in-18 de 200 pages, 3 fr. 50. — Paris, Félix Alcan, éditeur.

M. Gaston Richard, agrégé de philosophie, docteur ès-lettres, à fait paraître sous le titre Le Socialisme et la Science sociale un volume qui fait partie de la Bibliothèque de Philosophie contemporaine ; il le présente au public comme une œuvre de pur examen et il assure que ce n’est point un pamphlet dirigé contre le socialisme.

Nous reconnaissons qu’il n’a point donné à son livre cette allure de polémique haineuse à laquelle la plupart des économistes orthodoxes nous ont habitués. Nous pensons même qu’il a voulu être impartial, mais il est évident qu’il n’a pas réussi, car il n’a pas su se dépouiller de ses préjugés de classe. Il est fâcheux qu’il ne se soit pas pénétré de l’esprit du Discours de la méthode avant d’aborder son sujet.

Nous sommes bien convaincu que dans le monde de la féodalité capitaliste, on n’a point ces préjugés-là et qu’on sait parfaitement à quoi s’en tenir sur les problèmes sociaux dont le socialisme contemporain cherche la solution pratique ; aussi doit-on sourire dans ce milieu des naïvetés économiques de M. Richard.

Il considère le socialisme comme un état d’esprit confus qu’il importe d’élucider ; il taxe d’exagération les théories des Proudhon, des Marx et des Engels ; il conteste les âpres vérités que les penseurs socialistes mettent au jour ; il ignore l’exploitation de la classe laborieuse qui a changé sa condition d’esclave, puis de serve, pour celle de salariée, sans amélioration bien sérieuse pour elle.

Il se sert des renseignements publiés par l’Office du Travail ; il préconise le mutualisme, la coopération et même le groupement syndical, — pourvu qu’il ne fasse pas trop de grèves — puis il conclut en déclarant que le libéralisme possède la panacée universelle qui atténuera la concurrence, fondera la solidarité sociale tout en laissant aux hommes leur responsabilité individuelle.

Il célèbre, naturellement, la grande quantité d’épargnistes qui participent à la propriété capitaliste comme actionnaires.

Il ne semble pas se douter que les Sociétés de secours mutuels, les coopératives, les syndicats ouvriers, les unions et les fédérations de métiers sont des embryons de socialisme ; que, par suite, l’humanité s’est engagée sur la route du socialisme et que ces formes timides de garantisme social disparaîtront pour faire place à des tentatives plus hardies au fur et à mesure que se développera le régime capitaliste, autrement dit le collectivisme capitaliste, contre lequel la classe laborieuse doit se défendre,

M. Richard ne voit pas le prolétariat sans feu ni lieu pour lequel les Socialistes revendiquent le droit à l’existence ; il nous apprend que parmi les habitants de la campagne, 56 % sont propriétaires, 30,09 % fermiers, colons ou métayers, 13,91 % vignerons, bûcherons ou jardiniers, autrement dit qu’il n’y a pas de journaliers ; 2° qu’il y a 5,534,145 patrons contre 799,647 employés et 6,935,723 ouvriers dans le commerce et l’industrie ; 3° que 64 % des paysans sont propriétaires de la maison qu’ils habitent et que d’une façon générale 56 % des français sont dans les mêmes conditions. Ces chiffres extrêmement roses sont officiels et ne sont pas même contestés par les Socialistes, suivant lui.

On peut se demander si ceux-ci ont bien les moyens d’en produire de nouveaux pour contester ceux du ministère du commerce ; ont-ils déclaré, d’ailleurs, qu’ils étaient incontestables ? Nous savons comment les statistiques relatives aux syndicats ouvriers se font et, par suite, nous ne pouvons les considérer que comme des fantaisies arrangées pour les besoins de la cause des modernes Pangloss.

M. Richard termine son livre par une fanfare en l’honneur du libéralisme. Celui qu’il préconise est aimable, puisqu’il ne borne pas la mission de l’État à faire le Gendarme ; il veut, au contraire, que l’État assure au Prolétariat — il existe donc — non seulement la liberté, mais l’aide, le concours résumé dans l’idée d’éducation.

C’est fort bien ! Mais les malheureux pris par le chômage, mais les ouvriers qui, à partir de 40 ans, se voient fermer la porte des chantiers, des ateliers et des usines comme trop vieux, mais les laboureurs obligés de quitter leur commune avec leurs familles après avoir mangé leurs derniers sous, mais les petits commerçants ruinés, mais les jeunes gens qui ne peuvent trouver un gagne-pain malgré leurs diplômes, mais les milliers de malheureux qui tombent en route dans les fondrières de notre société implacable ou qui assiègent les portes des maisons de mendicité et des workhouses religieuses pour leur pain et leur gîte !

M. Richard veut bien discuter avec le socialisme et ne pas le considérer comme un monstre altéré de sang ; il nous accorde que notre doctrine est une erreur sincèrement professée, mais issue fatalement de l’état imparfait de nos connaissances sociologiques et qu’elle cédera à une critique impartiale.

On n’est pas plus bienveillant ! Ainsi, les économistes et les philosophes socialistes sont des ignorants ; quant à lui, M. Richard, il est infaillible comme le Pape. Nous avions pensé qu’un Engels, par exemple, devait avoir une compétence en matière de choses industrielles et économiques, qu’un professeur ne pouvait atteindre ; nous nous étions imaginé que le Professorat était contraire à la compréhension des choses pratiques ; mais, évidemment, nous nous étions trompés ; désormais les docteurs ès-lettres auront, seuls, qualité pour trancher les questions d’économie sociale et les astrologues ne tomberont plus dans les puits.

M. Richard conclut en disant que le libéralisme nous donnera, avec la solidarité sociale, la responsabilité individuelle, tandis que le socialisme ne serait que l’oppression de l’État et l’irresponsabilité collective.

Nous dénions absolument que le socialisme supprime la responsabilité humaine, mais ce que nous constatons dans notre société, c’est que les classes privilégiées jouissent de tous ces avantages sans assumer la moindre responsabilité.

Il faudra bien des livres comme celui de M. Richard pour faire disparaître le socialisme !

Ch. Brunelière.
L’Homme de Génie, par Césare Lombroso. — 2° édition française. — Traduction de MM. F. Colonna d’Istria et Calderini. — Préface de M. Ch. Richet. — volume in-8 de xxxi-582 pages. — 15 planches. — Paris 1896. — G. Carré, éditeur.

Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque d’Anthropologie et de Sociologie qu’édite la maison Carré et Naud. Il est traduit sur la sixième édition italienne. Il présente les mêmes défauts que la première édition française et que les premières éditions italiennes. M. Lombroso n’a pas reconnu le bien fondé des critiques faites et il maintient ses assertions risquées. Quatre parties dans ce gros volume : la première, physiologie et pathologie du génie ; la deuxième, étiologie du génie ; la troisième, le génie dans les fous ; la quatrième, synthèse, la psychose dégenératrice (épileptoïde) du génie. Un index alphabétique assez exact, aide à consulter l’ouvrage. Imprimé en Italie, il y a de fréquentes fautes typographiques et la langue n’est pas toujours très pure.

Dans ce volume de Lombroso, on retrouve les mêmes qualités et les mêmes défauts qui sont dans toutes les œuvres du Maître italien, dans L’’Homme criminel, dans Le Crime politique, etc. Il semblerait que M. Lombroso est dépourvu de sens critique.

En effet, les faits qu’il cite ne sont jamais examinés avec soin par lui. Il ne les analyse que superficiellement, si tant est qu’il le fait. Il se tient aux renseignements de deuxième, troisième et quatrième main ; ne va pas aux sources et accepte bénévolement quantités de faits qui devraient être discutés toujours, et souventes fois rejetés. Il accueille tout ce qui tend à démontrer l’idée à prioristique qu’il possède. Il suffit que cela confirme sa conception hypothétique pour qu’il le note sans vérifier son exactitude. Lombroso est à ce sujet si subjectif, si imbu de son hypothèse, qu’il écrit : « Il est certain qu’il y a eu des génies présentant le complet équilibre des facultés intellectuelles, mais ils offraient alors des défauts dans l’affectivité, dans le sentiment ; personne ne s’en apercevait, ou plutôt, personne ne l’enregistraitvoilà tout. » C’est là un procédé très simple, mais pas très scientifique ! On n’observe pas une chose et on affirme son existence ! ! Notons que même rationnellement, on ne peut affirmer l’existence de ces défauts d’affectivité ou de sentiment.

M. Ch. Richet estime que la thèse de M. Lombroso est tout à fait démontrée par le détail des faits nombreux qu’il cite. Réellement, les faits sont très nombreux. Ils se pressent, s’accumulent, se suivent un peu sans ordre, touffus, diffus. À une lecture rapide, ils semblent démonstratifs. Mais si l’on réfléchit, on constate que tels qui paraissaient probants, ne le sont pas du tout ; que tels autres auraient besoin d’être eux-mêmes prouvés. Le lecteur est un peu étourdi par la masse de faits entassés par Lombroso. On succombe sous leur poids. On lit vite, car l’ouvrage est entraînant et intéressant et on ne perçoit pas les erreurs d’interprétations, la faiblesse de certaines déductions, le peu de solidité de certains arguments, l’absence d’indications des sources pour vérifier les faits. Pour nous, l’ouvrage de Lombroso ne prouve pas la nature épileptoïde du génie. Certes nous ne nions pas qu’il y ait eu des génies fous, des génies épileptiques, des génies plus ou moins aberrants, mais nous pensons qu’il y a des génies sains. Lombroso le reconnaît. Rien d’expérimental ou d’observé ne l’autorise à affirmer sciemment que ces génies sains avaient des failles dans l’affectivité, le sentiment. Il le fait gratuitement pour confirmer simplement sa manière de voir. On pourrait aussi reprocher à Lombroso d’étayer sa thèse sur une foule de gens qu’il classe comme génies et qui sont d’illustres inconnus, même parmi les érudits. Il est rationellement certain que les influences cosmiques, sociales, héréditaires, agissent sur les individus et sont les facteurs du génie. Les climats, les pays de plaines, de collines, de plateaux, de hautes montagnes, de vallées, les marécages, les compositions du sol, la race, le sexe, l’ancestralité, les maladies, la profession, l’éducation, l’instruction, les milieux politico-social et familial, etc., sont sans nul doute des causes génitrices dans le génie. Lombroso a raison de les rechercher, mais les déductions qu’il tire déjà sont un peu aventurées, prématurées. Aucunes, par exemple, celles relatives à la race, sont en contradiction avec l’opinion beaucoup plus fortement motivée de certains savants, de Tylor entre autres.

Les œuvres de Lombroso sur la criminologie, comme son livre sur l’Homme de Génie, auront eu cet inappréciable valeur de remuer une masse considérable d’idées, de les exposer d’une façon intéressante, d’inviter les scientistes à les étudier, à les élucider. Lombroso est un remueur d’idées, mais sans méthode, sans esprit critique. Il a été excessivement utile à la science, car il a appelé l’attention de tous sur des études importantes.

À cause de cela, on ne lui reprochera point trop sa hâte de publier des ouvrages sans bien élucider tous les faits qu’il apporte à l’appui de sa thèse. Quoi qu’il en soit, l’Homme de Génie vaut d’être lu. Il renferme tant d’idées vraies.

Mémoires du général comte de Saint-Chamans, 1802-1832. — Volume in-8 de 542 pages. Avec une héliogravure, portrait de l’auteur. — Paris 1896. — 7 fr. 50 Plon, Nourrit et Cie, éditeurs.

Ces mémoires, comme Une famille vendéenne pendant la Grande Guerre, dont nous avons parlé dans l’Humanité Nouvelle, font partie de la magnifique collection des mémoires historiques que publie la maison Pion. Le comte de Saint-Chamans fut aide de camp du Maréchal Soult, Il fut mêlé au monde militaire de l’Empire, de la Restauration, des Cent jours et de la seconde Restauration. Il fut spectateur et acteur. Il sut voir, il sut noter. Il fut soldat de 1801 à 1831, et parvint au grade de général, et il commanda devant l’ennemi. Il connaît très bien l’état militaire, aussi son opinion vaut-elle qu’on la relate ici : « l’état militaire est le plus malheureux que puisse choisir un homme, par les dégoûts, les injustices, les souffrances, les privations et les dangers dont on y est journellement accablé » (p. 17). Il y a des notations bien suggestives. Ainsi M. de Saint-Chamans nous apprend que Soult aimait beaucoup être à l’abri du danger et que ce défaut était commun à beaucoup d’officiers généraux qui dans les grades inférieurs n’avaient pas regardé à se faire tuer. La fortune est la cause de cela, selon notre auteur (p. 35). Les effets de la guerre ne sont pas celés. On voit les soldats vaillants lutiner violemment les jeunes femmes dans les villes prises d’assaut (p. 44 et 171). Les soldats, les officiers, les fournisseurs voler à qui mieux mieux (p. 149, 213, 437, etc.). Ailleurs (p. 65), le général auteur nous apprend que les parlementaires sont toujours des espions à l’abri des lois, comme les ambassadeurs. Et cette observation prouve que notre auteur n’est pas dépourvu d’esprit philosophique. Ne cite-t-il pas aussi diverses anecdotes qui indiquent pour les hommes politiques une moralité très fruste (p. 87) ? Des passages fort intéressants sont ceux relatifs à l’insurrection de 1830. Il y a là des pages sèches, véritables rapports, qui méritent d’être méditées. M. de Saint-Chamans commandait une colonne qui eut ordre de se promener dans tout Paris lors des fameuses journées. L’auteur narre une anecdote montrant que la misère fut la cause principale du soulèvement du peuple et il estime que s’il avait eu de l’argent à distribuer au peuple, il n’y aurait pas eu de révolution. Il constate aussi que l’infanterie refusa de tirer sur le peuple révolté.

On lira certainement avec grand plaisir les renseignements, anecdotes, détails intimes et nouveaux, souvenirs inédits que les Mémoires de M. de Saint-Chamans nous donnent sur la Cour, la ville, l’armée, la guerre, les souverains français et étrangers, etc., pendant les trente premières années du siècle. Nous devons signaler aux éditeurs diverses notes mal mises, notamment page 7.

L’ouvrage se termine par une bonne table alphabétique des noms cités.

L’année scientifique et industrielle (1896) par Émile Gautier. — Volume in-18 de xi-531 pages. — 75 figures et portraits. — Paris, 1897. — 3fr. 50. — Hachette, éditeur.

On aime naturellement à se tenir au courant des progrès réalisés chaque année dans les sciences et dans l’industrie. M. Louis Figuier avait compris ce désir, ce besoin même, et en 1856, il fondait l’Année scientifique qu’il continua jusqu’à sa mort. M. Émile Gautier lui a succédé. Le volume qu’il consacre à l’année 1896 est bien. Il est suffisamment complet et sa lecture est aisée. Le recueil commence par la Cosmologie (Astronomie et Météorologie) ; puis c’est la physique avec de nombreuses pages consacrées aux rayons X ; ensuite la chimie, l’histoire naturelle, les sciences biologiques (physiologie, médecine, hygiène), l’agriculture, les arts industriels, les travaux publics, la marine, la géographie. Une cinquantaine de pages sont consacrées aux Académies et Sociétés savantes de France, et cela nous semble inutile, car la matière dont il y est parlé peut rentrer sous d’autres rubriques. Il n’est nullement intéressant de savoir les noms des lauréats des Académies. Sous le titre de « variétés », environ vingt pages sont consacrées à des choses intéressantes et qui ne pouvaient se classer. Une nécrologie internationale termine le livre de M. Gautier. Peut-être cette nécrologie n’est-elle pas assez complète. En somme, un bon livre, utile et qu’on lira.

De l’onanisme chez la femme, par le Dr Pouillet. — volume in-18 de 216 pages. — 3 fr. 50. — Paris 1897. — Vigot, éditeur.

Il existe un très grand nombre de traités sur l’onanisme chez l’homme, mais il n’existe que fort peu d’ouvrages sur l’onanisme féminin. Le sujet valait qu’on le traitât scientifiquement. C’est ce qu’a fait avec la plus grande compétence le docteur Pouillet. Voici le plan qu’il a suivi au cours de son étude : Définition de l’onanisme, origine, historique sommaire ; formes ; causes ; signes ; conséquences locales et générales ; traitement ; conclusion.

Nous n’avons aucune critique à faire à ce petit manuel que les mères devraient lire pour savoir veiller sur leurs filles, que les maris et les amants devraient méditer pour ne pas mettre en danger la santé et même la vie de leurs compagnes ; que les femmes qui se masturbent devraient étudier pour échapper aux accidents locaux et généraux qui sont la conséquence fatale de l’onanisme.

Hypnotisme, Religions, par le Dr Félix Regnault. — Volume in-18 de viii-317 pages, avec 53 dessins de A. Collombar. — 3 fr. 50. — Paris 1897. — Schleicher frères, éditeurs.

L’ouvrage du Dr Regnault est précédé d’une courte mais substantielle préface de M. Camille Saint-Saëns. Le livre a 21 chapitres et un appendice consacré aux Béguins de la vallée du Gier et aux masques.

Les religions ont eu pour premier mobile la recherche de la vérité, le désir de savoir, de connaître et l’impuissance d’expliquer. L’homme a imaginé les Dieux plus ou moins à son image. Car nous ne pouvons pas imaginer ce que nos sens ne nous ont pas appris. L’imagination n’est qu’une série d’associations de souvenirs. La sorcellerie naquit pour se défendre des mauvais esprits, et le culte fut calqué sur la vie populaire. Le docteur Reguault trouve que la prière et le culte ont socialement une action suggestive utile.

Cela est vrai, mais il est aussi vrai que socialement ces prières et ce culte ont eu aussi une action nuisible. M. Regnault ne le dit point ; peut-être ne l’a-t-il pas vu. Certes la société peut tirer profit de croyances erronées et c’est le cas pour la religion, mais la société aurait peut-être eu plus de profit si ces croyances erronées n’avaient pas eu cours. Quoiqu’il en soit, il faut avec l’auteur reconnaître que les croyances et les pratiques religieuses ont joué dans la société un rôle immense. L’hystérie religieuse est de toutes les religions et de tous les temps ; on le voit à la lecture de l’ouvrage du docteur Regnault ; on en a des preuves nombreuses dans l’Écho du Merveilleux que publie M. Gaston Méry et dans les incidents fréquents extatiques de Tilly-sur-Œuvres, qui se passent actuellement. Divers chapitres sont consacrés au juif errantisme, à la léthargie, à la vénération des fous et des personnages hystériques, aux sorciers, à la possession démoniaque, aux incubes, aux hystériques, fondateurs de religions, aux martyrs anesthésiés, à la suggestion réalisant les prophéties, à l’hypnotisme et aux miracles anciens qui sont vrais, aux miracles contemporains et aux pèlerinages, etc. Le docteur Regnault étudie le rôle de la suggestion religieuse dans la guerre et il le juge excessivement important, plus même qu’il ne nous paraît l’être en réalité. La suggestion selon lui l’emporte sur la qualité des armes, sur le nombre, sur l’habileté stratégique. Le facteur moral est tout (p. 216) ! Et l’auteur, abandonnant la science abstraite pour la science appliquée, réclame des officiers vigoureux, rompus aux exercices physiques, à la parole hardie, au geste décidé ; de belles brutes en un mot pour la guerre, l’utile guerre, car c’est là un idéal pour l’auteur. Il écrit : « De nos jours, la foi religieuse s’est en partie perdue chez nous. Mais beaucoup croient encore et fermement. Il appartient aux dirigeants de ne pas laisser perdre ce facteur précieux du courage. Ne mêlez pas les provinciaux crédules avec les sceptiques des villes. Ces dernier feront grand mal en riant de l’amulette que porte le paysan et qu’il croit protectrice. Aux croyants, il faut des aumôniers pleins de zèle, des pratiques religieuses fréquentes et honorées par tous les chefs. » (p.190,191). M. le docteur, Regnault aurait dû ajouter : il faut perpétuer les erreurs, entretenir des conceptions fausses dans l’esprit de la masse pour que cette masse travaille et meure pour les dirigeants. Cette conclusion inévitable de l’opinion de l’auteur est brutale, mais elle est lumineuse et M. Regnault aurait eu raison de l’écrire. On eût été au moins averti que la fin de ses études était non pas le mieux-être des humains en général et l’expansion de la vérité, mais la continuation de l’erreur pour le bien-être d’une minorité.

L’auteur affirme que « croire est une nécessité sociale : une foi commune peut seule unir les hommes en société. » Il faut donc une religion, non pas celle d’aujourd’hui, car l’antinomie entre la science et elle est complète. Quelle sera cette religion ? L’auteur le laisse entrevoir en disant « qu’au lieu de combattre la vérité, la foi doit s’édifier avec ses matériaux. » Cette religion là, nous en voulons bien, mais sous son couvert nous ne voulons pas qu’on continue l’erreur en perpétuant des conceptions fausses chez certains, sous prétexte que la vérité leur serait nuisible. Oui, les religions ont eu leur utilité, mais elles ont eu leur nuisance et il serait peut-être difficile d’établir un exact bilan et de prouver qu’elles furent plus utiles que nuisibles. On peut s’élever contre l’idée de l’auteur qui affirme que l’homme a besoin d’autre chose que la vérité : l’enthousiasme. Mais l’enthousiasme peut très bien exister conjointement avec la seule recherche de la vérité. On peut fort bien se sacrifier pour la vérité. Elle peut développer l’esprit de solidarité. Tout cela dépend de l’éducation, des mœurs, et la foi irraisonnée, absurde, n’est pas nécessaire pour avoir des sociétés solides, puissantes, robustes et vivaces.

Index bibliographique

Le Monde où l’on imprime, par L. Muhlfeld, volume de critique littéraire, « regards sur quelques lettrés et divers illettrés contemporains » ; in-18 ; 3 f r. 50 ; Perrin, éditeur. — Un pays de célibataires et de fils uniques, par Roger Debury, volume contre la dépopulation, beaucoup d’emphase et rien de profond ; in-18 ; 3 fr. 50 ; Dentu, éditeur. — Contre et pour le néo malthusianisme, par P. Robin, brochure intéressante, sérieuse ; in-8° ; Stock, éditeur. — Physionomie de saints, par Ernest Hello, volume remarquable par la beauté du style et le vide du fond ; in-18 ; 3 fr. 50 ; Perrin, éditeur. — L’individu et le communisme, bonne brochure de propagande communiste ; in-18 ; 0 fr. 15 ; Temps Nouveaux, éditeur. — L’Art et la Société, par Charles-Albert, brochure de propagande ; in-18 ; 0 f r. 16 ; Art social, éditeur ; — L’En-Dehors, par Zo d’Axa, recueil d’articles publiés en 1892 dans son journal L’En-Dehors ; cela n’a pas vieilli et se lit avec joie ; volume in-18 ; 1 fr’. ; Chamuel, éditeur. — Le problème social, par Louis Ulbino, volume sans valeur historique et critique ; in 18 ; 3 fr. ; F. Alcan, éditeur ; — Béranger et la légende napoléonienne, par Jules Garsou, brochure in-8 de 47 pages ; étude un peu sèche, pas assez critique, qui fera partie d’un ensemble de travaux sur l’influence de la littérature sur la légende Napoléonienne ; 1 fr. ; P. Weissenbruch, éditeur. Bruxelles. — Affaire de la rue Tavernier, strangulation par les mains ou suffocation, par A. Lacassagne ; brochure in-8 de 34 pages ; rapport médico-légal très précis et intéressant spécialement les légistes ; Storck, éditeur, à Lyon ; Masson, éditeur, à Paris. — Loisirs forcés, Aventures et pensées d’un prisonnier, par Fritz Friedmann ; volume in-18 ; pas bien intéressant cet ouvrage, mais il faut toutefois signaler quelques pages éparses où l’on peut puiser des notes sur les prisons, les policiers, les magistrats ; 3fr. 50 ; P. Ollendorf, éditeur. — Doctrine de l’Humanité, Pierre Leroux, brochure in-8, publiée par le fils de de ce penseur, recueil d’opinions récentes sur ce génie, auquel on va élever une statue.

A. Hamon.