Chronique littéraire

, par  Fèvre (Henry) , popularité : 4%
L’Enfermé, par M. Gustave Geffroy. — En marche, par Séverine. — Les Porteurs de Torches, par M. Bernard Lazare. — L’Année de Clarisse et la Bataille d’Uhde, par M. Paul Adam. — Les Soliloques du Pauvre, par Jehan Rictus.
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Le beau volume de Gustave Geffroy sur Blanqui, en même temps qu’une biographie littéraire, de vie intense, aussi et plus poignante qu’un roman, comme l’a dit justement Hamon, comprend en même temps une étude historique, d’un enseignement profond et d’une terrible mélancolie. Enseignement utile à l’égard des imaginations bien intentionnées qui, un peu puérilement, croient à la facilité de transformer une société comme on change un décor de théâtre et qui nous apprend, hélas ! avec quelle lenteur cette limace d’âme contemporaine évolue dans sa bave sur le sentier rocailleux du progrès ; et d’une terrible mélancolie pour les cœurs ardents, les esprits véhéments, surtout pour la minorité qui souffre et, consciente de sa souffrance, se voit retardée dans son élan vers le mieux par l’atonie ambiante et clouée dans l’universelle apathie sur les clous vifs de sa misère… Oui, il faut vraiment un stoïcisme à la Blanqui pour persévérer en la solidité de ses convictions et, après plus d’un demi-siècle de révolutions avortées, de restaurations triomphantes et de bas Empire, retrouver, au sortir de multiples prisons, les mêmes gouvernements, les mêmes chaînes, les mêmes hommes, et toute sa bravoure et toute sa foi pourtant, intactes au dernier comme au premier jour… Combien Geffroy admire avec raison ! Quel héroïsme ! Quelle vie ! Quel sacrifice de soi-même ! Vraiment, un frisson dantesque vous parcourt à lire les pages de L’Enfermé. Ouvrez le livre : c’est une tombe où médite un fantôme vivant, aux yeux aigus, de figure diaphane, spectre patient de la Révolte, enchaîné, muet, impassible. Un souffle glacial de caveau s’exhale ; ce sont des bruits de fers, de grilles, des grossièretés, des tortures, des inquisitions, toutes les abominations de la geôle, une nourriture grouillante de vers, la solitude… C’est atroce. Et toute une vie, une longue vie interminable ! On se croirait en plein Moyen Age. Et pour quel crime ? Pour crime de révolution, dont chaque gouvernement nouveau, à mesure qu’il vient d’en profiter, se hâte de s’absoudre, le jour où il se régularise en enfermant le révolutionnaire. Par la prison de Blanqui, Louis-Philippe châtie 1830, Napoléon 1848 et la République le Quatre-Septembre et le 31 octobre. Jamais la comédie politique n’apparut si clairement dans un plus impudent cynisme. Blanqui symbolise bien là le peuple qui descend dans la rue, élève sa barricade, se bat, risque sa vie et qui, l’opération terminée, se voit fusillé ou exporté, tandis que les écumeurs de l’émeute, aux écoutes, viennent en sourdine, après le combat, se saisir de la proie conquise, prendre la place libre, le gouvernement disponible et rétablissent l’ordre à leur profit.

À qui la faute, il est vrai ? Sans doute reste d’abord en cause la perfidie initiale des détrousseurs, des « liquidateurs de révolutions » qui, profitant de la fatigue et du désarroi des lendemains de révoltes, les détournent de leur sens et en falsifient l’esprit. Mais si, facilement, ils s’imposent à la crédulité publique, s’ils sont si volontiers acclamés par ceux dont ils vont faire des dupes, n’est-ce pas parce qu’ils possèdent, en ces jours d’incertitude, une supériorité indéniable sur la foule insurgée, celle de savoir clairement ce qu’ils veulent. Ils ont des formules toutes prêtes, un programme, une idée, et sous tout cela, l’appétit très net du pouvoir, le fétichisme de la légalité, et des ambitions définies. Tandis que la foule ne présente encore qu’un élément humain confus, aux flux et reflux instinctifs, sans conscience suffisamment précise de sa volonté, de ses aspirations, de ses forces.

De là la nécessité, pour éviter les mêmes errements, les mêmes efforts stériles, à recommencer chaque fois, avec du nouveau sang répandu, de préparer l’esprit public, d’élever les intelligences à la notion, à la compréhension de la société meilleure qui doit succéder à la société condamnée, de créer une « mentalité nouvelle », d’éveiller en l’éclaircissant la conscience populaire. De là l’influence, l’importance en somme prépondérante de l’instruction, de la propagande, de la diffusion des idées nouvelles.

« Dès ce jour, écrit Geffroy, Blanqui aperçut que la grande question était celle de l’éducation, que l’œuvre à accomplir était de libérer la mentalité humaine de tous les despotismes et de tous les parasitismes d’idées, de préjugés, de manies héréditaires… »

Œuvre grave, lente, profonde, labour et semaille des esprits, sans lesquels il n’y aurait rien à moissonner pour la faux révolutionnaire, arme alors seulement de représailles et de colère, vite émoussée au fer mieux trempé des puissants.

« Il ne faut pas faire des bonds, dit encore Blanqui, mais des pas humains et marcher toujours. »

Conseil de méthode raisonnée et logique qui, dans la bouche de l’émeutier toujours prêt, de l’éternel sacrifié, ne saurait être entaché d’un soupçon de prudence intéressée, garde son autorité réelle.

Est-ce à dire pourtant que le vieux homme d’action se condamnait lui-même, avouait s’être trompé et qu’il faille regretter et désavouer en principe toutes ces révolutions avortées, ces efforts isolés et vaincus, et l’impatience des natures passionnées qui, peu inquiètes si la foule les suit, vont de l’avant, s’offrent en vengeurs, en exemple et en holocauste ?

Geffroy répond lui-même, en une superbe page :

« Il est certain qu’un tel état d’esprit révèle une méconnaissance des nécessités et des lenteurs de l’évolution, mais comment demander aux masses impatientes, de voir immédiatement, sans effort, ce que les historiens et les philosophes voient avec tant de peine à distance, plus tard ? L’impatience et la turbulence sont aussi d’ailleurs des facteurs d’évolution. On ne peut exiger de l’humanité une marche raisonnée, une action méthodique où tout ce qui aurait été prévu s’accomplirait selon ce programme. La vie ne comporte pas ces étapes fixées et ces relais sûrs : elle est agitée et irrégulière, et son fatalisme est infiniment complexé. C’est ainsi que les républicains et les socialistes de 1848, avec le désir de garder leur conquête et de rester les maîtres du pouvoir, précipitaient les péripéties, hâtaient la solution, rendaient inévitable un changement de forme par la fièvre qu’ils communiquaient au corps social, par l’état d’esprit convulsif où ils se trouvaient, qui leur faisait vouloir accomplir en un jour ce qui est peut-être l’ouvrage d’un siècle. Seulement, ils se sacrifiaient, se donnaient généreusement en victimes irréfléchies, se couchaient au fossé et servaient de fascines pour ceux qui passeraient plus tard, ils préparaient l’avenir. Leur rôle, retenu et défini par l’Histoire, consiste à avoir posé les redoutables et inéluctables problèmes du travail, de la misère, du paupérisme, de telle façon qu’ils se sont trouvés posés pour toujours, sans aucune possibilité d’être éludés. La question politique s’en alla à vau-l’eau dans le gâchis d’une débâcle. La question sociale se dressa entière. L’œuf monstrueux d’où devrait sortir une société nouvelle , et que l’on put croire gâté et perdu dans l’orage, donna naissance à un sphinx qui a grandi d’une façon démesurée et qui est aujourd’hui allongé, la tête haute, à l’horizon de l’univers. »

En laissant de côté la question politique et au seul point de vue littéraire le livre de Gustave Geffroy est de tout premier ordre. Avec une patience, une élaboration minutieuse extraordinaire, Geffroy a analysé la vie, le caractère, l’esprit de son héros de façon saisissante, dramatique, je dirais même, si le mot ne jurait pas avec la gravité du sujet, amusante. Je veux dire qu’on ne sent nul effort, nul pédantisme, nulle mise en scène. Cela coule comme la vie elle-même ; oui, c’est amusant comme un roman. Quelle adresse n’a-t-il pas fallu à l’auteur pour, si simplement, si aisément en apparence, si joliment faire un récit attachant en même temps qu’une grande peinture historique avec les aventures mornes d’un prisonnier à qui il n’arrive rien dans la vie que la mort de sa femme et quelques révolutions. Le héros ne fût-il pas Blanqui et la grande fresque d’histoire ôtée du livre, le roman du prisonnier, en lui seul, par sa perspicacité d’analyse, son étude attentive et comme absorbée, resterait comme une supérieure monographie de claustration et de solitude. En son ensemble une originale et belle œuvre, avec quelque chose d’un tour de force littéraire.

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En marche, de Séverine… quel rappel viril, résonnant en plein cœur : l’année de révolte, l’année rouge, passée, déjà oubliée, dont le talent de l’écrivain ravive le sang terni, effacé, empêche qu’il ne se sèche, devienne poussière dans les mémoires ; la pensée gravée, comme sur marbre, tenant en alerte, en éveil, nos pensées, nos résolutions éphémères, vacillantes à toute la rose des vents de la panique morale du siècle.

Comme en cet instant d’indifférence, de scepticisme, de lassitude, les choses les plus graves, les plus définitives se dissolvent dans l’esprit, comme on oublie vite ! Comme la torpeur apparente de tous les jours fait méconnaître les brèves crises, l’ébranlement passager dont a craqué un instant la carcasse sociale ! Des semaines et des semaines s’écoulent. Tout semble de nouveau consolidé, tranquille. On n’y croit plus, presque. L’éruption ? Non, à peine une petite bouffée de lave. Paisible, le volcan fume sa pipe, bourgeoisement ; un peu de fumée, pas plus. Il y en a encore bien pour un siècle, dormons !…

Non que je fasse l’autruche à ce point, comme les gens qui se bouchent les oreilles, ne veulent ni voir, ni entendre, ni comprendre et, le révolté disparu, se croient quittes avec la révolte. Mais tout de même c’était si calme, et puis le souci trivial de la vie, qui, bourreau malfaisant, vous traîne sur une petite claie individuelle ; et puis les bois, les champs d’où je revenais, où il fait doux, bon, géorgique, un peu endormant ; et le souci des littératures plutôt jolies, agréables, apaisantes… C’est ennuyeux aussi de faire toujours le bougon, le boudeur, l’ours. Enfin à ce moment là je n’y pensais plus trop ; on a comme cela des distractions, des absences,et v’lan !…

En marche !

En marche… Chicago, la misère ouvrière, les casseuses de sucre aux doigts à vif, les nécrosés de l’allumette nationale, les holocaustes du grisou, l’indifférence hargneuse des dos au feu, le ventre à table, Forêt en tant qu’anarchiste condamné à mort pour un vol de lapin, le fonctionnement du moulin à café de la correctionnelle, le pharisaïsme de nos patriotes, internationaux quant à la rente, les bienfaits de la civilisation appliqués par la crapaudine à Biribi, par les Lebel et, si l’on écoutait le commandant Mattei, par le vitriol, sur les moricauds assez ingénus pour préférer leur sauvagerie, les hécatombes coloniales, les hypocrisies, les laideurs, les crimes de la société auxquels répondent les attentats de Barcelone, les troubles de Xérès, les attentats à Paris, tout cela avec de la colère, des larmes, des cris, la beauté et la bonté du cœur, de l’idée, du style, livre de bataille émue et d’histoire vivante, une étape de la pensée humaine en marche à travers le mal, le sang et la mort, vers l’avenir…

Ah ! Séverine, quand j’ai reçu votre livre sonnant le cuivre comme le réveil claironnant d’un camp, au matin d’une bataille, avec la page cornée à mon nom, entre les dédicaces aux camarades — comme on se compte avant de partir — comme vous avez fait envoler les oiseaux puérils et les nuées légères de mes pastorales ! quelle source bouillonnante rouverte tout à coup dans le cœur ! Non, pas moyen avec vous, si grand et si égoïste qu’en soit le désir, de couver sous sa cendre, seulement un petit peu…

Merci ! Ça fait du bien. Elles sont rares, les âmes fortes comme la vôtre, qui ne plient ni ne rompent, que ne fatiguent ni la persévérance dans l’idée, ni la volonté dans l’indignation, et bienfaisantes par toute cette force dont elles rayonnent et dont se réconfortent les autres.

Quelle énergie aussi prennent en faisceau tous ces articles, en bouquet de baïonnettes, où pleurent les larmes rouges du bon combat de l’esprit, où miroite et se mire la claire aube d’un soleil nouveau !

Comme on se sent réveillé… Et puis ça fait plaisir, littérairement, à côté du petit langage décadent, vagissant, chevrotant, ce style mâle, romain, sonore.

Si je retourne à la campagne, j’emporterai votre livre avec moi, Séverine, et même à la ville, il ne sera pas de trop.

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« — Et il enseigne ?

— Par paraboles et par mythes…

— Comme Jésus…

— Non, comme Platon… »

Comme Voltaire, ajouterai-je volontiers.

« Leurs mythes (de nos pères), dit auparavant Bernard Lazare, donnant lui-même une définition exacte de son livre, Les Porteurs de Torches, ne peuvent nous apporter qu’un témoignage : ils reflètent l’esprit de ceux qui les ont conçus… Et si la méthode des néoplatoniciens qui consistait à leur donner un sens symbolique est vaine, le poète peut cependant se servir de ces fables, incarner en elles des pensées nouvelles et faire, de la légende, le véhicule qui portera aux esprits les idées de demain. »

Sous forme de légendes, contes de fées, récits poétiques, d’où, comme d’une cosse ouverte, tombe successivement le grain des idées, Bernard Lazare développe une haute et sereine philosophie sociale de justice, de liberté, d’égalité, en même temps qu’il mène une critique acerbe du monde actuel. Toutes nos conventions, hypocrisies, crèvent l’une après l’autre, en monstres de baudruche, sous sa piqûre d’épingle.

C’est le sophisme odieux de l’offre et de la demande, la liberté dérisoire qui assujettit le faible au fort, le pauvre au riche, le salarié au patron, par la nécessité d’accepter le marché qui le dupe, sous peine de mort, tout simplement.

— Tu ne veux pas ?… Ce n’est pas assez… Eh ! bien, crève.

C’est ce qu’on appelle gravement la liberté des transactions.

C’est, mis en lumière par une analyse ingénieuse, le mensonge de ce qui s’intitule si présomptueusement la justice humaine ; justice qui « tant qu’il y aura des pauvres et des riches, ne sera jamais que la défense inique, cruelle et inutile ; protectrice de ceux qui détiennent la vigne et le champ, ceux pour qui le pauvre est l’éternel ennemi… » Une justice pour laquelle le premier crime est de ne posséder pas même un toit pour s’abriter et qui a fait une accusation de colère du triste qualificatif : sans moyens d’existence.

C’est l’erreur et l’insuffisance de la charité : « C’est parce que tu fais ainsi la charité que l’on supporte plus facilement le mal… Ceux qui commettent les iniquités comptent sur toi pour atténuer les rancœurs qu’ils provoquent… Il ne faut pas apaiser les affres des malheureux, il faut empêcher qu’il y ait des malheureux. Il ne faut pas faire largesse, mais justice… »

C’est la fourberie démasquée du patriotisme qui, sous prétexte du rival étranger, de l’adversaire héréditaire « arrive à cet admirable résultat de mobiliser une partie de la classe travailleuse contre l’autre partie, de telle sorte que, quelque soit le résultat d’une guerre civile, seuls, les misérables en portent le poids et en subissent les effets… Si bien que les pauvres croient vraiment protéger leurs taudis que nul ne menace et, en recevant la sportule, ils défendent leurs droits à mourir de faim. » C’est encore, par l’armée, le massacre organisé et méthodique, aux frontières ou aux colonies, d’un surcroît de population qui, par son nombre, pourrait devenir dangereux et déplacer l’équilibre social.

C’est le Jardin des paroles, les oiseuses disputes, le vain caquetage des littératures finissantes, parlottes le rhéteurs,subtilités de pédants, gloses amoureuses pour dames du monde, poètes pontifiants, les magiques, les sadiques, les sataniques, les religiosâtres, tout le bavardage coassant du marais littéraire.

C’est la culpabilité de l’Indifférence, la honte d’une Philosophie, belle au Bois dormant, qui fait la morte et se tient coi, quitte à se trouver réveillée brusquement aux flammes et aux cris de la révolte. C’est le danger signalé de la dernière Sirène, la fascination mortelle du Passé,dont la trop grande préoccupation anesthésie toute énergie, justifie toutes les routines, décourage de l’action et de l’avenir. C’est, avec l’albus de Barbe-Bleue, l’esprit vivifiant d’insoumission, la curiosité virile de l’inconnu, le dédain de la mort, la victoire du courage, le juste triomphe de l’audace. C’est l’insuffisance du renoncement à mal faire, une fois le mal constaté, la nécessité et le devoir qui s’impose au surplus de le combattre.

C’est une apostrophe indignée aux résignés :

« J’ai ceux de ta race en une telle horreur que je ne puis même supporter leur vue. Ce sont tes pareils qui perpétuent le mal dans le monde, c’est grâce à eux que règne l’injustice. C’est parce que vous vous résignez au vol, au pillage, à la mauvaise foi, que la mauvaise foi, le vol et le pillage persistent… »

C’est la critique de la religion, endormeuse et pitoyable, qui, par des considérations stériles, l’espoir mensonger de félicités futures, crée cette résignation, fait « à ces pauvres hères une âme lâche d’esclave, un faible esprit, un cœur poltron » et perpétue ainsi la misère humaine.

C’est enfin, à mesure, se développant à travers les critiques du présent, l’apparition de plus en plus nette de l’idéal de justice de l’auteur, dégagé de tous dogmes étroits :

— Qu’est la justice ?

— C’est la condition du bonheur.

Il vous reste à définir le bonheur.

— N’est-ce pas de pouvoir développer son être ?…

— Selon vous le bien-être général est, à son tour, la condition de l’épanouissement individuel…

— N’est-ce pas évident ?

— Si je vous ai bien compris, le bonheur sera réalisé par l’exercice de la liberté et la jouissance de l’égalité.

— Vous avez dit vrai…

Telle est l’œuvre de Bernard Lazare, logique et poétique, écrite en jolies pages d’imagination, de sarcasme et d’espérance, contenant toute une critique et une philosophie sociales sous une forme légère et pure de contes de fées.

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Dans son roman l’Année de Clarisse, M. Paul Adam a créé une originale et gentille silhouette d’actrice, de jeune femme moderne, voluptueuse sincère, sans grimaces, comédies sentimentales, hypocrisie passionnelle, heureuse du bonheur qu’elle émiette et dont elle becquète sa part ingénument, sans y attacher plus d’importance qu’en somme l’agréable et éphémère contact humain n’en comporte. Une petite dispersée, évidemment, qui cherche bien un moment à se concentrer, à se trouver, à se rendre compte d’elle-même, sans y parvenir, et papillonne de l’amour, de l’art, continue sa voltige… Intéressante et gracieuse étude qui, avec la Faustin de Goncourt, Une Comédienne d’Henry Bauër, Claudine Lamour de Camille Lemonnier, achève de nous renseigner non sans charme sur cette âme artificielle et publique qu’est l’âme d’une actrice. Étude qu’à mon avis Paul Adam a eu seulement le tort de ne pas dégager assez. Tant au point de vue littéraire qu’à celui du succès, lequel n’est nullement à dédaigner pour l’écrivain qui vit de son travail et dont le succès fait l’indépendance, sa Clarisse aurait gagné encore en légèreté de silhouette, en définitive psychologie, à être allégée des mille choses à côté du roman, des nombreux comparses un peu lourds qui donnent au livre trop de lest. Mais n’est-il pas dans la nature même du talent de Paul Adam de prouver plutôt trop de force. De plus en plus se révèle en lui un puissant esprit et un écrivain de maîtrise. Il a l’intellectualité, le pittoresque, l’énergie, une énorme capacité de travail, une puissance un peu emphatique, un peu apprêtée, un peu pompeuse, mais avec de la largeur, et comme une traine majestueuse ; une puissance où je ne sais quelle parade castillane se déploie en des gestes de truculence, aux plis de capes somptueuses. Paul Adam, qui est brun et, je crois, des Flandres, doit avoir du sang espagnol dans les veines, avec ce qu’il inspire de superbe, de chevaleresque et d’un peu théâtral. Aussi lui faut-il, pour réussir pleinement et donner la mesure de son talent, de vastes sujets, de hautes conceptions, des décors de guerre et de politique, le forum, le champ de bataille, la foule, l’épique… Le petit roman ne va pas à son pied, exactement. Il lui faut de grandes bottes de sept lieues. Alors il marche à l’aise, il respire, il écrit naturellement, il se trouve simple, sans le chercher, dans le grandiose, et nous avons la bataille d’Uhde.

Elle est très belle, cette bataille ; grande fresque de guerre, l’égale, je crois, de l’admirable Sedan de Zola. Elle est très belle, partout, d’un bout à l’autre, vivante, hideuse, glorieuse, avec la souffrance, avec la peur, avec le courage, vivace et grouillante bête humaine, acérée, bavante, hurlante, saignante. Elle est réaliste par le souci du détail, la vérité du document, la trivialité, nullement dissimulée, des plaies, de la faim, des zouaves, des femmes troussées, des entrailles que vide l’épouvante, de l’horreur des boyaux étalés. Elle est poétique par sa couleur éclatante, les grandes voix de la guerre, de la mort, par tout ce qu’un sujet semblable comporte d’extrême en tragique beauté. Elle est psychologique par l’étude que l’auteur y a faite des rivalités des officiers, des ambitions personnelles qui jouent leur petit jeu cachotier dans le grand drame tonnant. Elle est cérébrale, vue et racontée comme elle est, avec ses combinaisons, sa stratégie, ses ruses, par le général même qui la dirige. Elle est comique enfin par le hasard qui la conclut, la faute même d’un subordonné, qui devait compromettre le succès et se trouve, au contraire, devenir le suprême facteur de victoire, montrant combien dans ces terribles mêlées d’hommes, en dépit de toutes les prévisions, de tous les calculs, quelle part énorme reste aux destins…

Et il ne déplait pas non plus, ce petit roman épingle à travers la bataille, qui de toutes les flammes de ses canons et de ses incendies éclaire la pauvreté de petits sentiments, de petites amourettes, de petites vilenies individuelles.

Un beau livre qui ne peut que déterminer, cette fois sans réserve, notre estime de l’heureux talent de Paul Adam et renouveler, d’ailleurs, notre horreur d’homme pacifique pour les sauvages boucheries de la guerre.

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Dans une édition de luxe [1], fort originale, avec un portrait de l’auteur par Steinlen, Jehan Rictus a publié ses Soliloques du Pauvre, en poésies encanaillées d’argot, de misère, de loques, dramatisées par les cris de détresse et de menace d’un crève de faim, de toutes les faims, faim de pain, faim d’amour aussi… Après Richepin, après Bruant, Jehan Rictus a cru pouvoir à son tour faire parler en vers, presque dans sa langue, le miséreux, et créer de la beauté avec du patibulaire. Il a parfaitement réussi, plus farouche, plus large parfois d’inspiration que ses devanciers par le caractère précisé de ses revendications libertaires, par le ricanement de révolte qui s’entend dans ses soliloques. Certains sont déjà bien connus, populaires, presque célèbres, le Revenant, les Petits Fanfans… Dans ce sinistre, une délicate poésie scintille parfois, pittoresque tas d’ordures où luisent des vers-luisants :

Qui c’est ? J’sais pas, mais alle est belle :
A s’lève en moi en Lun’ d’Été…

Et ce sont des sensations tragiques de misère isolée, vagabonde dans les nuits de la grande ville morne :

Haou… ! T’entends pas ce hurlement ?
C’est l’cri des chiens d’fer, des r’morqueurs.
C’est le cri de l’Usine en mal d’enfant,
C’est l’Désespoir actuel qui beugle !

Ainsi grelottante, sanglotante, ricanante de souffrance moderne, immédiate, humaine, que rendent déjà plus digne en sa bassesse, l’idéal balbutié, la révolte grommelante, la chanson, comme celle de Jehan Rictus, atteint aune poignante poésie, plus vibrante cent fois que celle du Rêve-Creux symboliste.

Henry Fèvre.

[1Une édition à 3 fr. 50 paraît au Mercure de France, rue de l’Echaudé.