Femmes de Bretagne

lundi 13 juin 2011
par  Geffroy (Gustave), Gonzague Frick (Louy de)

Je voudrais faire apparaître des visages lointains, qui sont de notre temps et de notre pays, et auxquels la chronique ne songe guère habituellement. Les littérateurs, accaparés par le boulevard, par le monde, par le théâtre, à peine distraits par de rapides voyages ou par les villégiatures à la mode, ne se souviennent pas assez de leurs contrées d’origine, ou ne laissent pas suffisamment rêver leur curiosité dans les régions où ils installent d’habitude leurs vacances. La France est pourtant grande et diverse, et il est des existences de petites villes, de bourgs, et de pleine campagne, qu’il serait intéressant de faire passer, en silhouettes fugitives, dans des décors soudainement évoqués.

La Bretagne, de pierres si vieilles, de mœurs si anciennes, traversée par les chemins de fer, restée néanmoins originale, est propice à ces rencontres singulières, à ces surgissements d’êtres dont la bouche vivante profère le langage d’hier, dont les gestes et les expressions viennent du fond du passé. Les hommes, devant l’étranger, sont silencieux et indéchiffrables. Ils parlent, entre eux une langue rude, où il y a comme un bruit de mer sur les cailloux, ils sont rocheux et soucieux. Les femmes sont énigmatiques avec plus de douceur, et leurs fuyantes physionomies ont de vagues sourires pour lueurs et pour explications. Voici quelques-unes de ces habitantes de la presqu’île, vues au hasard des rencontres du dernier automne, sur la côte et dans l’intérieur des terres.

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— Si vous voulez, monsieur, me dit le marin du Pouldu chez lequel je logeais, nous irons demain matin voir ce fameux port de Douélan.

Il y a toujours un peu d’ironie, un fond de tranquille moquerie dans les paroles des gens des côtes, quand ils s’occupent du port Voisin. S’il s’agit de la terre et des terriens, le mépris n’a plus de bornes. Le pilote, ayant à désigner un paysan, montrait l’horizon des champs, de son pouce, derrière son dos, sans détourner la tête :

— Il est de là-bas, disait-il, du fond, dans les bouses.

Le fameux port de Douélan est, en somme, un port fort acceptable, bien creux, entre deux collines, bordé par un large quai. Notre barque y entra, après une traversée dans la brume, par une mer livide, la voile pendante, les avirons sans cesse manœuvrés :

— Une tempête de calme, disait en maugréant le patron.

À la même heure revenaient les bateaux de la pêche à la sardine. Ils furent bientôt tous amarrés, déchargés de leurs paniers de fins poissons bleu et argent, et le marchandage s’établit avec les usiniers, les commissionnaires, les marchandes de Quimperlé. Les différences se marquaient davantage pendant ces débats, les marins, hauts, épais, carrés, et si souples de mouvements, encore vêtus de leurs cirés ruisselants du brouillard et de l’eau du large, affectant parfois de ne pas entendre et voir les discuteurs, les maigres et rapaces acheteurs aux yeux inquiets, les femmes à profil de poisson. Les règlements de compte et les paiements devant les verres de cidre et les verres d’eau-de-vie durent longtemps, et je laissai à leurs affaires ceux qui m’avaient amené. Je marchai au versant de la falaise, coupée de maisons et de jardins. C’est là que j’aperçus une des femmes dont j’essaie de marquer ici quelques traits.

Elle était de l’autre côté de la haie, chantant, cueillant des mûres. Les paroles de ses chansons n’arrivaient pas clairement aux oreilles, là voix était doucereuse et molle, une voix de mélopée, de prières et de cantiques. La chanteuse allait et venait, se montra dans une éclaircie des ronces, une jeune fille en coiffe de paysanne, mais vêtue en ouvrière de ville, la robe grise bien ajustée, les manches courtes. Un doux visage, un peu effacé, déjà fatigué, des yeux de langueur, une bouche boudeuse et sensuelle, de l’incertitude et de l’insouciance. Elle se tût, se rapprocha, continua à manger des mûres, et puis tout près, les chansons recommencèrent, d’une voix un peu plus tremblée et nerveuse. Les cantiques étaient des romances de Paris, de celles que roucoulent les étoiles sentimentales et les ténors pommadés de café-concert. Il y était question de rossignol et de fauvette, de brunes espagnoles, d’une montagne où l’on ira valser tous les soirs, et, mêlés à tout cela, les couplets de Rappelle-toi, d’Alfred de Musset. C’était touchant et triste, et longtemps j’écoutai les vaines paroles, emportées dans la musique de la mer. Le soleil s’était levé, l’Océan se teintait dé lilas et de rose.

La jeune fille s’en va à l’appel d’une cloche. C’est une sardinière de celles que l’on voit dans les bourgades maritimes semblables, à Douarnehez, à Audierne, à Concarneau, à Port-Louis, au Palais. Ce sont les sœurs des cigarières de Morlaix. Elles vivent tôt dans là promiscuité, sont tendres et faciles, de chair gourmande, rieuses et amères, se grisent de mots et de cris, chantent en chœur, à l’usine, des chansons hardies et grossières, sortent en bandes avec des allures équivoques. Elles voient passer ceux de leur pays, les pêcheurs velus, les lourds compagnons qui s’en retournent vers les noires masures. Mais elles songent à d’autres, à des employés, à des comptables, à des voyageurs de commerce, à des militaires, à des messieurs de Brest, de Lorient, de Nantes, de Paris. Parmi elles sont les proies promises aux grandes villes.

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Les rivages quittés, après avoir marché par les champs, par les chemins creux, par les ravins où se cachent les hameaux, c’est une autre femme qui surgit, dans ce bourg proche la forêt de Clohars-Carnoet. Elle habite sur la place, sa maison touche à l’église et au cimetière. Elle est à la fois aubergiste, boulangère, mercière. Elle est probe, économe, et respectée. Elle parle peu, on ne la voit pas souvent sourire. Elle est jeune, et sa jeune chair est rose et jaune comme la cire du cierge pascal, ses vingt ans ont fleuri dans les ombres de l’église et dans les allées de jardin du cimetière. Il y à autour de sa rigide personne une atmosphère d’encens et de pain bénit. Sans cesse elle semble marcher sur les dalles des bas-côtés et passer devant l’autel.

Peu à peu, son origine et sa personnalité se révèlent à ses pas, à ses gestes, aux quelques mots de ses réponses. Elle n’est pas de ce temps-ci, et il faut remonter jusqu’au moyen-âge pour retrouver ses pareilles. Oui, plus on la regarde, plus on la trouve identique aux statues effilées qui s’incrustent aux porches des cathédrales et qui se dressent sur les calvaires. Gothique, elle est gothique des pieds à la tête, sèche de corps, et de costume semi-monacal. La jupe longue, la poitrine plate, deux bandeaux de cheveux pâles aperçus au bord de la coiffe serrée, la tête petite, le visage inachevé Comme les visages coupés dans le granit, ses traits sont taillés dans le même sens, un peu courts, comme si la matière avait manqué au statuaire, et qu’il eût profité d’une veine du bloc. Le front bombé et luisant, le nez à peine indiqué, les lèvres écrasées, usées et décolorées, les os des pommettes saillants, elle est hâve, non vivante, tombale. Elle est bien issue de la pierre, elle sort de la nuit de l’Histoire, elle vient lentement de très loin, à travers les siècles révolus.

En la voyant toucher aux choses de ses doigts fuselés, en la voyant marcher par la grande pièce froide, aux murailles blanches de cloître, on a l’impression d’un somnambulisme persistant, d’une survie inconsciente. Une telle femme est étrangère à tout ce qui s’agite, à tout ce qui vit en dehors du bourg où elle est née, où, très probablement, elle mourra. Du même regard, elle peut voir la maison où habitèrent toujours les siens, et la place fleurie de fuchsias et de capucines où reposeront un jour ses membres roides. Elle sait qu’il existe des chemins ds fer et des journaux, mais elle croit n’avoir qu’en faire, et s’il y a des péripéties et des révolutions dans le monde, elle en subit les contre-coups sans les connaître.

Son existence est vague, elle flotte dans l’ensemble universel sans chercher des explications en sa tranquille cervelle. Mais cette existence vague est en même temps, par un phénomène bien compréhensible, très concentrée et très profonde. Les petites choses de son innocente vie, elle les sait bien, elle les a fortement empreintes en elle, sous son front bombé, dans son âme ancienne. Ces choses reviennent dans sa vie monotone, comme les heures que sonne inexorablement l’horloge, dans sa boîte de chêne, et elle leur trouve chaque fois la même importance, et elle accomplit les mêmes travaux avec le même calme minutieux, sans fatigue et sans impatience. La récolte des pommes, le cidre, le pain, le beurre, l’achat du poisson, l’école des enfants, l’occupent sans que son enfantin et vieillot visage tressaille. La messe, chaque dimanche, est encore et toujours le grand événement pour elle, l’église reste le dramatique théâtre, la distraction suprême, et le paroissien la perpétuelle lecture.

Ainsi, elle peut paraître, et bien d’autres comme elle en Bretagne, attentive, exacte, constante, avec l’apparence éloignée, détachée des choses, ses yeux verts, absents par moments, éclairés en dedans d’une lueur de rêverie mystique, ses doigts pétrifiés et distraits. Mais elle a des allures de candeur et de vétusté. Elle est lente et indifférente. Elle et ses pareilles semblent savoir qu’il n’y a de sérieux que d’attendre la mort.

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On lit encore assez clairement en son esprit, comme dans l’esprit de la fille d’usine. Il est plus difficile, il est impossible de définir cette autre petite fille de dix ans, qui vint nous guider à la cascade et à l’église de Saint-Herbot, aux ruines du Rusquec, dans le centre montagneux et broussailleux de la Bretagne. Celle-ci sortit de sa chaumière en nouant un haillon autour d’elle. Elle ne savait pas le français, et n’essaya pas de dire un mot pendant tout le temps que dura la promenade.

Elle marchait en avant, ou plutôt elle bondissait de pierre en pierre comme une chèvre sauvage, elle se retournait pour voir si elle était suivie, et avec quel sourire, avec quels regards bleus ! Ce sourire naissant, les regards de la nuance des petits lis qui croissent à ras de terre, c’est tout ce qu’on pouvait savoir d’elle. Elle faisait partie du paysage, elle était de la couleur des rochers, des mousses, des feuilles, des nuages, de l’eau, et quand elle s’arrêta, tout en haut, auprès de la vasque restée seule intacte, auprès des murailles écroulées du Rusquec, on eût dit qu’elle savait le secret de ce lieu désolé, de ces ruines, de cette vasque, pourquoi cette coupe sculptée subsistait et recevait les larmes du ciel. Mais elle gardait cette science inutile pour elle, et elle disparut dans le crépuscule comme disparaît un feu follet dans le marécage.

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Après cela, le trouble et le mystère sont partout, quand on s’arrête pour regarder les passants de l’existence, à la ville comme aux solitudes. Dans toute la Bretagne et ailleurs, y eut-il plus singulières et plus indéchiffrables figures que ces deux sœurs, blondes, vêtues de noir, aperçues à la promenade de Quimper, pendant la musique. Leurs fines beautés jumelles traçaient un sillage. Tous les yeux les voyaient sans avoir l’air de les voir, et leurs yeux à elles, demi-clos, observaient et savaient tout sans rien regarder. Leur diplomatie était en apprentissage au milieu des politesses bavardes, des comparaisons jalouses, des doucereuses embûches. Leur avenir se préparait, le dimanche, sur les cinq heures du soir, au son des fanfares. Oui, certes, elles étaient plus impénétrables que la sardinière des romances, que la boulangère gothique, et que la petite fille de Saint-Herbot, ces deux demoiselles à marier qui voguaient comme deux cygnes sur l’eau plate et à travers les méandres compliqués de la vie provinciale.

Gustave Geffroy.