Quelques mots sur la révolution bouddhique

, par  Reclus (Élisée) , popularité : 3%

Le mot de« Révolution » placé en tête de ce court article implique une conception de l’histoire hindoue en particulier et de l’histoire de l’humanité dans son ensemble, bien différente de celle qui a prévalu jusqu’ici. Le côté économique et social, de beaucoup le plus important, de la grande transformation qui s’accomplit, il y a 2,500 ans, dans l’Inde septentrionale a été absolument négligé par les historiens. Ceux-ci, auxquels manquent les renseignements précis du temps, et qui ont recueilli péniblement les indices des faits en des chaos de légendes et de préceptes, sont naturellement portés a étudier les seuls vestiges authentiques et certains du bouddhisme, c’est-à-dire les dogmes et les enseignements religieux, l’organisation ecclésiastique, les mille détails subséquents des luttes qui suivirent. Mais cette manière de procéder les expose à se tromper du tout au tout, c’est-à-dire à confondre la fin avec le commencement, à voir l’évolution régressive à la place de la période de formation, à étudier les institutions issues du mouvement et non les causes qui le déterminèrent : Ils se trouvent dans la situation d’un peintre qui, n’ayant jamais pénétré dans la cité splendide qu’il doit représenter, ne pourrait en indiquer l’aspect que d’après les ruelles et les sentiers des faubourgs.

Dans ces conditions, l’illusion de l’optique intellectuelle est fatale, d’autant plus que par le développement même des idées en fermentation, la lutte des forces prend des caractères tout différents à l’origine des événements, au cœur du conflit et vers la période de retour qui fait suite à la crise. Ce qui se serait présenté au commencement comme une révolution sociale ne paraît être à la fin qu’un simple changement d’institutions.

C’est là ce qu’on a pu constater d’une manière saisissante à propos du bouddhisme hindou. D’ordinaire, on n’étudie dans cet événement capital que la personne légendaire ou même complètement mythique de son fondateur, que la signification précise des dogmes ou même de tel ou tel mot employé par leurs codificateurs ou commentateurs ; mais c’est comme révolution morale et sociale que le bouddhisme a son importance, et, pour s’en rendre compte, il faut évoquer le passé des âges qui précédèrent cette période, montrer quels étaient les éléments sociaux en existence et de quelle manière s’établissait leur équilibre. L’histoire des religions doit se transformer en son entier comme se transforme sous nos yeux l’histoire politique. Celle-ci se bornait autrefois à nous raconter les aventures des rois et des hommes puissants, à nous décrire les sièges et les batailles, à nous dire les lois tracées sur les tables de pierre ou d’airain ; maintenant elle cherche à nous dépeindre la vie intime des populations, leurs souffrances, leurs joies et leurs espoirs. De même au-dessus des dogmes et de toute la charpente extérieure des religions, il s’agit de constater quelle fut la raison sociale qui leur donna naissance.

Eh bien ! le fait capital dans l’histoire du bouddhisme est nettement signalé par la condition dans laquelle se trouvaient les populations du nord de l’Inde avant l’explosion. Elles étaient alors complètement asservies à une nation victorieuse descendue des plateaux de l’Iranie et des hautes vallées du pays connu aujourd’hui sous le nom d’Afghanistan. Dix siècles peut-être s’étaient écoulés depuis que les premiers conquérants avaient fait leur apparition dans le bassin des Sept-Rivières. Les guerres, nous le voyons par le texte des Védas, avaient été d’un caractère atroce. On brûlait les villages avec les maisons et quelquefois avec les hommes, on poussait à l’aiguillon les troupeaux de captifs vers les champs des maîtres ; puis ceux-ci mettaient leur pouvoir sous la sanction de la coutume, de la loi, de la religion ; ils avaient haut dressé leur caste au-dessus de celle des vaincus. Le régime des « couleurs » ou varna était déjà fixé comme par une formidable armature de fer, et au dessus de l’étagement des classes conquérantes souffrait et peinait la dolente multitude des « diables », des « pourceaux », des « chiens », ainsi qu’on désignait les vaincus. C’est alors que par réaction contre l’abominable état de choses se produisit la révolution grandiose du Bouddhisme.

Cette révolution fut certainement dans son essence une tentative d’égalité, une secousse donnée à la haïssable institution des castes. On connaît la légende : À une époque encore indéterminée, mais évaluée en moyenne à 25 siècles ou 25 siècles et demi avant l’époque actuelle, le prince Gautama naquit à Kapilavastou, ville de l’Aoudh, située près d’Ayodia où était né précédemment le divin Rama, le conquérant de Ceylan, celui de tous les envahisseurs qui contribua le plus à la domination aryenne et à l’asservissement des autochtones. Gautama se maria, il eut un fils et pendant dix années régna débonnairement sur ses peuples. Mais la vue de toutes les inégalités sociales auxquelles il contribuait par le fait seul de sa royauté, et qui rendait impossible toute fraternité humaine, le rongeait comme un remords et, sortant du palais royal, congédiant tous ses chambellans et serviteurs, revêtant le costume du plus pauvre parmi les pauvres, il quitta le pays des Aryens vainqueurs, traversa la Ganga pour gagner les forêts du Sud, au milieu des Dasyou honnis et persécutés, et là il vécut dans la méditation et le renoncement. Quelques disciples l’accompagnaient, des brahmanes probablement. Mais c’est en vain que pendant six ou dix années, suivant les légendes, il chercha la paix ; maintes fois il dut lutter avec son désespoir, figuré dans les imaginations populaires par le dieu de la Mort. À la fin il comprit que l’homme ne se doit pas à sa tristesse et que c’est une forme d’égoïsme, honteuse et lâche, que de ruminer ses chagrins, ses vertus, son orgueil de propre justice et de savourer à l’aise ses mélancolies poétiques, en oubliant ses frères qui peinent là bas, qui luttent et qui souffrent dans le grand combat pour l’existence. Aussitôt il abandonna les jungles de Gaya et, seul, car ses disciples scandalisés en restaient à leur aristocratique mépris du genre humain, il se précipita vers la grande cité de Bénarès pour y prêcher dans les rues, sur les places publiques, sur les escaliers qui descendent au fleuve, la bonne nouvelle de la fraternité. Plus de rois, plus de princes, plus de chefs ni de juges, plus de brahmanes ni de guerriers, plus de castes ennemies se haïssant les unes les autres, mais des frères, des camarades, des compagnons de labeur en commun ! Tous les êtres se valent d’après Gautama, les plantes, les animaux, les hommes, aussi bien les vicieux que les vertueux, et chacun de nous ne doit avoir d’autre ambition que de faire du bien à tous. Personne ne doit s’enorgueillir, personne n’est tenu de s’humilier, chacun est à sa place, toute hiérarchie est supprimée ; il n’y a point de rôle pour l’autorité, ce fait brutal que les maîtres considèrent volontiers comme un « principe ».

L’apparition de ce mendiant, traître à sa classe, traître à sa famille, ennemi de toutes les lois divines et humaines, provoqua les plus violentes colères chez tous les privilégiés, mais il avait pour lui la foule. Comme le fit plus tard un autre apôtre mendiant, il s’était adressé surtout à ceux qui souffrent, aux pauvres, aux méprisés, aux gens de police et de mauvaise vie, aux « offensés » comme ceux que peint le grand Dostoïewsky. Suivant le précepte recommandé plus tard par St-Jacques, il ne leur parlait point de Dieu qu’on ne voit pas, mais seulement des frères que l’on voit et que l’on peut aimer, des animaux que l’on peut, élever, améliorer, rapprocher de l’homme. Lui aussi était agnostique, athée si l’on veut. Les « quatre devoirs »de l’enseignement bouddhique sont de connaître la souffrance, d’en étudier les causes, d’en vouloir la suppression et d’en trouver le remède.

Grâce à la passion du bien qui, de Bénarès, la cité sainte, se propagea comme une flamme, les castes furent partout brisées, partout se reconstituèrent des communes libres où le travail était une fête à laquelle tous s’associaient joyeusement. Les populations de l’Inde septentrionale vécurent alors les plus beaux jours de leur histoire : notre espérance, notre vouloir sont de faire revivra un jour cette existence à tous les hommes, nos frères.

Mais l’ennemi veillait, les privilégiés de la race, de la naissance, de la fortune, de l’éducation étaient trop nombreux pour accepter ainsi de rentrer dans les rangs avec la tourbe des Soudra et des Tchandala, avec la multitude de ceux qu’hier encore on appelait « chiens » et « pourceaux », et la triste restauration s’accomplit. D’abord on commença par glorifier l’homme au lieu de s’attacher à l’idée. Gautama fut transfiguré en dieu, on en fit un « Bouddha », c’est-à-dire une « lumière », un phare éclatant. On prétendit qu’il n’était autre que le dieu Vichnou apparaissant dans sa neuvième incarnation ; tous les actes de sa vie furent transformés en miracles, toutes ses paroles momifiées en dogmes, un monde de prêtres naquit pour codifier sa doctrine et pour reconstituer les institutions du passé sous de nouvelles appellations. À l’endroit ou Gautama s’était réfugié dans la jungle, on éleva des temples somptueux en l’honneur de « l’Anachorète » par excellence, désormais désigné sous le nom de Çakya Mouni, en mémoire de cette période de sa vie. D’autres temples se dressèrent partout avec moines et desservants privilégiés ; enfin les communautés rurales où tous les travailleurs avaient labouré leurs champs en des conditions d’égalité, se transformèrent en couvents. C’est ainsi que le pays dans lequel le mendiant roi avait proclamé la fraternité des hommes, fut bientôt connu sous le nom de Vihara, pays des monastères, nom qui dure encore : c’est la province de Béhar.

Les siècles qui suivirent la venue du Bouddha furent des âges de lutte incessante entre les deux principes opposés. La secousse sociale et morale produite par la destruction temporaire des castes avait été si puissante que la société toute entière en fut renouvelée, et c’est à la suite de cet énergique appel fait à l’individualité humaine que se chantèrent les belles épopées hindoues, telles que le Mahâ Bhârata, et que s’élevèrent les beaux monuments d’architecture, tels que les topé, les dagoba ou stoupa, qu’on voit dans toutes les parties de l’ancienne Inde bouddhique, jusque bien au delà du col de Bamian, dansl’Hindou-Kouch.

De même que plus tard, et par un mouvement parallèle, devait périr le christianisme en son triomphe apparent, à l’avènement de Constantin, le bouddhisme perdit définitivement son vrai caractère social, il y a vingt-et-un siècles et demi, lorsque le roi du Béhar, Açoka, se convertit officiellement, proclama le culte de Çakya-Mouni comme religion d’État et nomma 64,000 prêtres, véritables fonctionnaires religieux avec traitement régulier sur le budget. Lui aussi, de même que les empereurs de Byzance, réunit des conciles pour fixer les dogmes, pour déterminer la valeur des mots ; lui aussi, fit réviser le canon des « Bonnes Nouvelles » pour n’y accueillir que les idées agréées en haut lieu ; lui aussi établit un ministère d’inquisition pour veiller sur la pureté de la foi ; lui aussi, comme les convertisseurs espagnols dans le Nouveau Monde, lança des édits aux peuples barbares pour les sommer de suivre son culte. Cependant il faut dire qu’il restait encore dans le monde bouddhique quelque chose des principes de douceur et de tolérance de Çakya-Mouni : bien que les castes eussent été rétablies, toutes les proclamations royales parlaient de la fraternité humaine et du devoir de répandre l’instruction chez les femmes et les enfants aussi bien que chez les hommes. Le long des routes on creusa des fontaines de distance en distance, et l’on planta des rangées d’arbres fruitiers pour les voyageurs. Toutes les villes eurent leurs hôpitaux pour les hommes et les bêtes malades. Les rois, en de grandes fêtes, nourrissaient leur peuple et les étrangers, et le repas immense était présidé au jour du « grand renoncement » par le souverain, revêtu de haillons ; mais cet homme aux habits en loques n’en était pas moins le maître, et ce repas en commun ne provenait pas de la récolte collective, mais de l’impôt recueilli par les exacteurs.

Quarante inscriptions gravées sur des piliers, sur des rocs, à l’entrée des grottes sacrées, rappelaient au peuple quels étaient ses devoirs et l’engageaient à la propagande religieuse, non par l’épée mais par la persuasion. Quelques uns de ces sermons lapidaires existent encore et témoignent du zèle qui animait à cette époque les missionnaires chargés de répandre la vraie foi. Certes ils étaient encore poussés par une force singulière et par un reste de l’esprit primitif, puisque c’est à leur zèle qu’est due la conversion plus ou moins complète aux formes extérieures du bouddhisme, de quatre ou cinq cent millions d’hommes.

Dans l’Inde même, le nom du bouddhisme finit par s’éteindre, quoique les effets de la révolution sociale se soient maintenus sous mille formes. En effet, Bouddha ayant été admis dans le Panthéon brahmanique et les castes ayant été rétablies au profit des prêtres, il n’y avait plus aucune raison pour conserver des rites et des cérémonies qui se confondaient d’ailleurs avec ceux des mille cultes de l’Inde et que des théologiens retors pouvaient expliquer à leur fantaisie. L’exemple du Népal est là pour prouver que même la religion prétendue bouddhique, enseignée par des missionnaires appartenant à la classe des privilégiés, n’était guère autre chose que le brahmanisme gangétique. Le culte bouddhique disparut presque complètement de l’Inde péninsulaire, à l’aide de quelques persécutions, il faut le dire. Il n’en resta de traces que sur les frontières de la Birmanie, dans les pré-Alpes de l’Himalaya et dans l’île de Ceylan, où l’on adore toujours la fameuse dent de Bouddha qui, soit dit entre parenthèses, semble être la dent canine d’un carnassier. Cependant on doit compter aussi parmi les bouddhistes la secte des Djaïna qui comprend un peu plus d’un million d’individus et vit presqu’en dehors de l’Inde proprement dite, dans la péninsule de Kattyavar ou du Goudjerat et dans les montagnes écartées, principalement sur le mont Abou et sur les pentes de l’Arawali. Les Djaïna ou « Saints », fils de persécutés, ont fait comme les Parsi, les Arméniens, les juifs, les protestants : ils ont prospéré matériellement, ils se sont enrichis, ont construit des villes, des temples somptueux, finement sculptés, et pour la plupart sont devenus manieurs d’or et d’argent, grands appréciateurs de bijoux, banquiers et usuriers. Scrupuleusement, ils s’en tiennent aux dogmes de la religion traditionnelle ; ils affectent aussi d’être d’une parfaite solidarité avec les animaux et se gardent bien de verser la moindre goutte de sang. Ils font soigner les animaux malades : dans leurs temples, ils entretiennent des singes, des écureuils, des pigeons, perroquets, paons et tourterelles. Pour épargner les animalcules, ils balaient soigneusement la place où ils vont s’asseoir, se frottent doucement au lieu de se laver de peur de détruire quelque infusoire, ne boivent que de l’eau filtrée, ne respirent qu’à travers un voile, jettent de la farine sur le sol pour donner à manger aux fourmis. Leurs quatre devoirs consistent à exercer la bienfaisance, mais par leurs pratiques, leur talent de s’enrichir aux dépens du populaire, ils sont devenus une caste féroce, composée d’ennemis publics et le peuple les déteste justement.

Tel est le sort des religions : en se fixant, elles nient leur point de départ, systématisant la trahison, le reniement de leurs propres fondateurs. Jésus-Christ, Bouddha, revenant aujourd’hui, seraient maudits précisément par les chrétiens et les disciples de la « Vraie Foi ». C’est à d’autres qu’a passé la mission du bon combat. N’avons-nous pas vu, il y a vingt-cinq ans, les républicains officiels fusiller avec enthousiasme les républicains sans estampille, et même se vanter d’avoir pu se permettre un massacre que ni souverain absolu ni roi constitutionnel n’eussent accompli ? Leur raisonnement était bien simple : « Un homme n’oserait prendre la responsabilité d’un tel bain de sang ; mais une masse irresponsable n’a pas à s’occuper de pareilles misères ; personne n’est coupable en semblable occurrence ! Tuons ! Tuons ! Qu’importe, il n’y a plus de Dieu ; il n’aura donc pas la peine de reconnaître les siens ! »

Élisée Reclus.