Réflexions sur Nietzsche et l’Anarchie

, par  Colomer (André) , popularité : 4%

Tant de jeunes gens ont lu Nietzsche de 1890 à 1914 — ceux-là qui ont été mourir pour la patrie et ceux-ci encore qui ont présidé aux nationaux massacres et ceux-ci même qui profitent de ces carnages !

Pourquoi Nietzsche a-t-il eu tant de mauvais disciples — tant de disciples — tant de Nietzschéens qui ont recréé en son nom tout ce que ce que Nietzsche lui-même avait détruit ? Des patriotes nietzschéens, des grands bourgeois nietzschéens, des mercantis nietzschéens, des moralistes nietzschéens…

Je relis Nietzsche. Certes il est encore loin de moi, mais il m’est cent millions de lieues plus proche que de tous ces « disciples » qui le vantent.

Alors ?

Eh ! bien exactement comme pour Han Ryner mais en sens inverse.

Nietzsche, comme Han Ryner, a parlé une vieille langue — et ainsi il a encore eu l’air de parler pour les hommes de son temps. Pas plus que Ryner, Nietzsche n’a créé sa langue. L’un et l’autre se sont dits en termes de commune humanité — et cependant je crois que l’un et l’autre sont d’exclusifs uniques, d’incomparables personnalités.

Nietzsche s’est exprimé en fermes de commune force, comme Han Ryner l’a fait en termes de commun droit.

Pour chanter sa volonté, sa puissance, Nietzsche a touché les cordes de la vieille volonté, de l’antique puissance — celle de l’espèce — comme Ryner, pour chanter son esprit, son harmonie idéaliste, n’a pas su éviter les orgues du Saint-Esprit, l’ancien plain chant de l’idéalisme humanitaire, la voix de Dieu.

Et cependant le guerrier Nietzsche n’a rien de commun avec les guerriers nationaux de même que le pacifique Han Ryner ne peut se confondre avec les internationaux pacifistes du temps de paix. Mais ceux-ci et ceux-là peuvent revendiquer la paternité de celui-ci et de celui-là — parce que l’un et l’autre ont parlé aux uns et aux autres avec des mots qui ne les reniaient pas, avec des musiques qui pouvaient encore les entraîner.

Nietzsche et Han Ryner vont plus loin que leurs réalisations — mais il leur faut celui qui les pousse jusqu’en ce plus loin, celui qui leur coupe les vieilles cordes dont ils se retiennent chacun à leurs ports — leurs ports d’attache. Et alors, en leurs compagnies, quels voyages — ô Psychodore, ô Zarathoustra !

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Nietzsche est un précurseur de l’Individualisme ; ce n’est pas un individualiste, ce n’est même pas un dyonisien : c’est un bacchique. Ainsi s’expliquent, plus apparemment encore que les oublis de Nietzsche, les méconnaissances du Nietzschéen.

Voici l’essentiel de ce que le Nietzchéen ne comprend pas : Une possession n’est qu’à condition d’être ma possession, telle que je la veux et quand je la sens dans l’harmonie de mon moi. Le bien que je conquiers, moi-même, pour moi-même, est mon bien. Mais le bien que je conquiers comme soldat, pour la patrie, non seulement ne m’est plus un bien, une possession, mais encore me rend plus esclave, car ce bien me fait plus sentir, moi qui l’ai conquis, ma soumission, moi qui m’en laisse dépouiller par la Patrie.

Et il en est ainsi pour l’amour du danger, le plaisir de se battre… Ce sont des jouissances bacchiques — des ivresses, si je ne les éprouve pas pour la plénitude de mon être, comme un stimulant nécessaire au libre jeu de toutes mes facultés. Si je ne les surmonte pas pour les faire servir mon sens créateur dans la vie, ces ivresses m’entraînent hors de mon harmonie individuelle. Elles tendent à ma destruction.

Le sentiment de puissance tel que le conçoit Nietzsche va fatalement vers un sentiment d’impuissance. En dominant, Nietzsche fait de la domination une fin : Il prétend à un règne. Il entend être le souverain par rapport à des sujets. Il se met à la merci du règne. Il lui faut compter avec les sujets.

Si j’exerce ma domination — moi qui prétends ne connaître et n’exercer d’autre puissance qu’en moi-même — c’est pour atteindre à la possession de moi-même, à la maîtrise de moi-même. Je ne domine que pour ma création. Ma fin, c’est ma faim comblée. Ma fin. c’est le chant de ma jouissance, et je ne me réjouis de vivre, que dans l’accord de foules mes possibilités : idées et actes, sensations et imaginations, perceptions présentes et hypothèses sur mon avenir…

Mon harmonie, voilà les conditions de ma puissance. Personne ne peut m’en déposséder. Ce que je cherche à dominer c’est tout ce qui tente d’échapper à mon art, tout ce qui ne s’harmonise pas à ma musique, tout ce qui ne répond pas à l’élan de mon amour. Je domine pour rendre mien. En dominant je prends, je serre contre mon cœur. Ce qui se donne à moi, je le prends tout entier en le respectant. Ce qui se refuse à moi, je le brise. Vers moi, je presse tout le Monde à le broyer, j’étreins. Je domine pour me dominer.

Le Nietzschéen, au contraire, domine pour dominer. Il y a une théorie de l’Art pour l’Art qui ne conçoit pas la création artistique comme un plaisir individuel de l’artiste, fleur d’une vie, don de l’individu à lui-même, mais comme une des anonymes expressions de la fonction esthétique. « L’Art est une fin à lui-même. » Pour Nietzsche, de la même façon, c’est la Puissance qui devient la suprême fin. Sa théorie est celle de « la puissance pour la puissance ». Qu’importent les formes de la domination et qu’en importent les conséquences, aussi bien pour celui qui domine que pour ceux qui sont dominés. Il s’agit avant tout de dominer. La Domination finit par devenir son idéal, sa religion, sa manie. Il s’y donne, il s’y sacrifie, il s’y perd, il s’y détruit. C’est pour la domination qu’il domine : et en cela le Nietzschéen ne semble pas plus individualiste que le croyant qui se soumet pour se soumettre, suivant l’idéal chrétien d’universelle soumission.

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Dominer pour dominer ne te rend pas plus le maître de ta vie que de faire de l’art pour l’art ne peut faire de toi le créateur de ton art. Ici tu « fais de l’art », tu ne crées pas. Là tu ne domines pas, tu commandes.

Mon individualisme — et c’est-à-dire mon égoïsme harmonieux — ne s’accommode pas plus du commandement que de l’obéissance. Si je ne veux pas commander c’est par amour de moi, de la même façon que je ne veux pas obéir. Il me paraît aussi désagréable, aussi répugnant de voir obéir que d’obéir moi-même. C’est pourquoi je ne commande pas : afin de ne pas provoquer à mes yeux un spectacle qui me dégoûte.

Mon sentiment de puissance, je l’éprouve le plus entièrement, le plus intensément, le plus harmonieusement, quand je suis dans l’état d’Anarchie, c’est-à-dire sans commander ni obéir.

Commander signifie : donner un ordre. Celui qui commande (fût-ce à une seule personne) établit un ordre social. En commandant, il pose Iles fondements d’un gouvernement.

Ne voulant d’aucune autorité sociale, je me garderai, tout le premier, d’exiger de quiconque la reconnaissance d’un ordre. Pour ne pas subir le commandement d’autrui, je commence par ne pas ordonner moi-même. Car l’exercice de l’autorité justifie chez l’esclave le désir de commander au maître, provoque sa volonté d’être maître et finit, un jour ou l’autre, par faire de l’esclave le maître.

Pour ne pas risquer une obéissance méritée je me refuse à tout commandement.

Quand il me faut quelque chose et qu’on me le nie, je ne dis à personne d’exécuter ma volonté ; je l’exécute moi-même — par exemple je peux tuer — j’exécute, mais je n’ordonne pas d’exécuter.

En exécutant je ne mets pas en acte une règle, je n’impose pas une, loi : j’accomplis un acte — mon acte.

En exécutant je reste anarchiste.

En tuant je ne commande pas de mourir et personne ne me commande de tuer. Il peut m’arriver d’être forcé de tuer afin de rester anarchiste. Ce que je tue, c’est ce qui participe de l’archie qui veut me détruire. Je tue pour me sauver. Je tue ce qui me barre le chemin de ma vie, ce qui me cache le soleil. Je ne tue pas pour le plaisir de tuer, mais pour le plaisir de vivre.

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En donnant (en imposant) une loi à d’autres hommes, je me lie, je m’immobilise, je nie mon individualité mouvementée — tout autant qu’en acceptant (en subissant) la loi d’autrui.

Le maître doit compter sur l’obéissance de ses sujets, comme l’esclave doit compter sur l’autorité de son maître. Le maître est à la merci de son esclave comme l’esclave est à la merci de son maître. Ils sont liés l’un à l’autre. Encore l’esclave peut-il renier son maître, car ce n’est pas lui qui a choisi la loi qu’il subit ; mais le maître, créateur de la loi qui régit les esclaves ne peut pas renier son esclave.

Le maître subit la société des esclaves. Le maître vit d esclavage bien plus que l’esclave lui-même.

Anarchiste je me révolte contre la société des esclaves et contre la société des maîtres. Par individualisme je suis anarchiste. Par anarchie je suis révolutionnaire. Nietzsche qui ne voyait dans les individus que « les promoteurs de la colonisation intellectuelle et de la formation nouvelle des liens de l’État et de la Société » se gardait bien de prévoir le renversement du principe d’autorité, l’abolition du régime d’exploitation. Le succès d’une révolution l’eût peut-être séduit, mais, en s’intéressant à ceux qui revendiquaient encore il eût trop craint de faire preuve de faiblesse d’âme.

Hypnotisé par le seul génie de la force, Nietzsche, que tant d’anarchistes lurent et aimèrent, n’entrevit pas la puissance créatrice de l’idée anarchiste. Et n’était-il pas bien plus près des dictateurs du prolétariat que de nous, libertaires, celui qui écrivait ces lignes : « … Nous nous comptons nous-mêmes parmi les conquérants, nous réfléchissons à la nécessité d’un ordre nouveau, et aussi d’un nouvel esclavage — car pour tout renforcement, pour toute élévation du type « homme » il faut une nouvelle espèce d’asservissement [1] » ?

Le Nietzschéen Kibaltchiche au service du gouvernement de Moscou…, voilà la « morale en action » du Nietzschéisme.

André Colomer.

[1Nietzsche : Le Gai Savoir, page 375.