Variations sur la discipline

mercredi 8 juin 2011
par  Mauricius

« Perinde ad cadaver » : telle est la formule par laquelle Saint Ignace de Loyola prescrit aux jésuites la discipline et l’obéissance à leurs supérieurs. Obéir « comme un cadavre » expression-type par quoi se reconnaît le bon dévot, le bon soldat, le bon citoyen et le bon communiste. Celui qui pense, qui raisonne, qui discute est forcément un hérétique, un anti-patriote, un a-social et un contre-révolutionnaire au regard des chefs religieux, militaires, civils et prolétariens. La morale laïque enseigne : les enfants ne doivent pas raisonner, ils doivent obéir à leurs parents comme la femme doit obéir à l’homme, comme le trouffion de deuxième classe doit obéir au caporal, comme le garçon charcutier doit obéir à son patron, comme le membre du Parti communiste doit obéir au Comité Directeur et a l’Exécutif plus ou moins élargi. Ainsi se perpétue à travers les siècles la formule qui fit la fortune de la Compagnie de Jésus ; je ne doute pas qu’elle règne au frontispice de la Société future. « Pour être heureux tu n’as qu’une chose à faire : obéir comme un cadavre ». Les dictateurs prétendent que là est le secret de la perfection sociétaire. Ils donnent d’ailleurs des arguments.

Lorsque j’étais en Russie, je pris, un jour, connaissance d’une proclamation de Lénine aux paysans : « Pourquoi, disait le chef bolchevik, vous obstinez-vous à conserver la propriété de vos terres ? Songez aux multiples ennuis que vous cause cette propriété. Vous êtes dans la crainte perpétuelle que l’orage détruise vos récoltes, que les insectes mangent votre grain, que la sécheresse ravage la terre, que la pluie pourrisse votre fourrage.
 » Vous connaissez sans cesse l’angoisse du lendemain, votre vie ne comporte pas une heure vraiment tranquille et sereine. Venez dans les domaines soviétiques : vos tourments seront finis, vous serez nourris, logés, habillés, vous n’aurez plus à vous inquiéter du froid ou de la chaleur, nos ingénieurs agronomes y songeront pour vous, vous n’aurez qu’à obéir aux ordres de nos compétences sans même y penser et vous aurez en échange bien-être et sécurité. »

Les moujiks sont des gens incultes et arriérés : ils n’ont rien compris à ce prêche, ils ont gardé leurs terres et leurs soucis.

C’était pourtant là un bien bel idéal : l’homme devenant le rouage automatique d’une machine sociale bien graissée qui fonctionnerait sans heurt selon les plans géniaux des mathématiciens de la Sociale.

Ainsi pensait Ignace de Loyola pour établir le règne de Dieu. Mais l’esprit diabolique est en nous ; l’indiscipline nous soulève et les pontifes nous excommunient. Nous sommes d’ailleurs incurables et nous nous réjouissons que grandisse le nombre de ceux qui blasphèment le credo et qui suivent Lucifer dans sa révolte contre les dieux.

Je ne sais pas pourquoi Henry Fabre se donne tant de mal pour démontrer que son exclusion du Parti Communiste est injustifiée. Elle est au contraire parfaitement justifiée. Henry Fabre a commis le crime de ne pas obéir « comme un cadavre » et le fait même de ne pas s’incliner avec componction devant la décision de l’Exécutif prouve combien il est criminel congénitalement.

Il en est encore un sur qui l’excommunication va fondre avec une certitude mathématique : c’est le citoyen Léo Poldès. Le citoyen Léo Poldès est le directeur du Club du Faubourg qui se caractérise par une tribune sur laquelle tout venant peut discuter librement. Vous avez bien lu : librement. Et discuter sur quoi, je vous le demande un peu ? Discuter sur tout, sur les textes sacrés, sur l’évangile communiste, sur la valeur du syndicalisme et sur l’importance des petits pois dans l’alimentation ; comme si tout cela n’était pas réglé par les Congrès de l’Internationale et par l’Exécutif élargi. Ouvrir une tribune libre et oser discuter avec des hérétiques ce qui est admis par la tradition et les pères. Horresco referens. Citoyen Léo Poldès, votre compte est bon et vous m’amusez lorsque vous écrivez dans votre journal : « Pour que Moscou sache la vérité ». Mais malheureux ! lorsque Moscou saura la vérité, vous serez chassé, expulsé, broyé, laminé, réduit en poussière.

L’idée que se font les communistes français du bolchevisme est extraordinaire, je sais bien qu’il n’existe aucun livre (à part le mien naturellement) qui ait dit l’exacte vérité sur la Russie, mais ce n’est pas une raison. Les malheureux ont adhéré à l’I.C. sans en connaître ni les méthodes, ni l’esprit, ils ont adhéré à l’I.C. par enthousiasme comme ils auraient adhéré à la religion schin-tô qui exige que sur un simple avis ses adhérents s’ouvrent le ventre. Le bolchevisme n’exige pas que ses adeptes se fassent hara-kiri, mais il exige impérieusement qu’ils châtrent leur esprit de toute velléité d’indépendance et qu’ils obéissent aux ordres du gouvernement central perinde ac cadaver. C’est tout de même difficile à se faire comprendre. Demandez donc son avis à Gouttenoire de Toury.

Ceci se passait le 13 mars dernier, mais je ne pense pas que depuis ce temps la discipline communiste ait beaucoup changé. Gouttenoire devait ce jour-là faire une conférence à Vienne (Isère), sous les auspices de l’A.R.A.C. Mais la section locale du Parti S.F.I.O. (7 membres), en désaccord avec les membres de l’A.R.A.C. interdit, en vertu de l’article 17 du règlement du P.C., à Gouttenoire de Toury de faire cette conférence. Sans se laisser émouvoir par ce veto les membres de l’A.R.A.C. allèrent chercher le conférencier à Lyon. La réunion devait se tenir au théâtre, mais l’un des sept communistes, épicier notable et électeur influent s’entremit auprès du maire, lequel, à la dernière minute et alors qu’une nombreuse assistance piétinait dehors, refusa la salle. Des camarades syndicalistes offrirent la Bourse du Travail et la foule s’y rendit, mais là, les sept communistes maintinrent leur veto : ils ne permettaient pas au communiste Gouttenoire de Toury de parler sans leur autorisation. Ce fut un spectacle inoubliable : Gouttenoire était à la tribune attendant avec une constance méritoire et une vertu évangélique qu’on lui donnât l’autorisation nécessaire, le public poussait des cris d’animaux ; chez un mastroquet voisin, les membres de l’A.R.A.C. et les sept éprouvés du P.C. discutaient âprement.

Au bout d’une heure de palabres, ceux-ci, toutefois, se laissèrent fléchir. L’un d’entre eux se rendit à la Bourse du Travail et tendit à Gouttenoire, d’un geste condescendant, le permis de causer.

Je vous jure que l’histoire est authentique et j’en ris, lorsqu’on me la conta, à m’en dévisser le nombril.

Je vous le dis : « comme des cadavres !… »

Mauricius.