Du verbalisme à l’action

, par  Salducci (Eug.) , popularité : 4%

Il en est de la Révolution comme des espérances de sœur Anne : on a beau monter au sommet de la plus haute tour et mettre ses mains en visière devant les yeux pour mieux interroger l’horizon — rien ne s’y lève ! rien n’y point !

Qu’y poindrait-il, d’ailleurs, qui ne serait une illusion, une déception ou un leurre ?…

Tentatives à peine ébauchées de transformations idéales ; mouvements à peine esquissés parodiant l’émeute populaire, et qui avortent du reste misérablement, dans l’indifférence, quasi générale ; essais timides — préludes douloureux aussi, puisqu’ils révèlent toute la faiblesse organique d’une action sociale désordonnée et qui dans l’esprit de maint utopiste doivent présager le Grand Soir, mais que l’aube nouvelle surprend toujours dans le tumulte de complots impuissants, voilà pour l’instant toute l’action révolutionnaire actuelle, faite de verbalisme grandiloquent, et parfois outrecuidant puisqu’il dépasse nos espérances de réalisation.

Certes, cette action — puérile quant aux résultats décisifs qu’on en attend — peut, si on l’envisage d’un point de vue tout spécial, paraître posséder au moins une vertu, qui serait de tenir constamment en haleine l’esprit frondeur de la masse, réveiller ses instincts combatifs affadis par une apathie dangereuse, tout en maintenant vivaces et continuelles, au sein d’une bourgeoisie timorée, la crainte et l’épouvante d’une révolution qui, pour l’heure, ne s’est concrétisée à ses yeux que dans la morbidesse des cauchemars qu’elle en éprouve. Mais quelle est la valeur exacte d’une action qui ne s’exalte elle-même que des clameurs furieuses qu’elle suscite, qui se borne à canaliser les transports de colère et d’enthousiasme, et qui les comprime quand ils menacent de faire explosion, impétueusement ? Faut-il en déduire que nos révolutionnaires, eux-mêmes, tremblent devant l’éventualité d’un événement dont ils semblent redouter les conséquences, et qu’ils y communient avec la bourgeoisie dans une même terreur salutaire ? Le Fantôme de Marat, assis à leur chevet, y reste-t-il en permanence ? et Protée ironique et facétieux, revêt-il les formes les plus hideuses et les plus fantasmagoriques afin de donner une excuse à leur pusillanimité ?

Mais qui donc, en dehors des lamentables déchets de la société capitaliste, hormis les parias et les déshérités frappés dans leur chair et dans leur âme, et sur qui pèse l’interdit ou l’anathème des privilégiés, dont les jouissances, écloses sur le charnier putrescent, l’imposture et le crime, sont comme une éclaboussure et le luxe une insulte perpétuelle ; qui donc, hormis les misérables qui traînent péniblement une existence boueuse parmi la magnificence dorée, dispendieuse, la luxure et le stupre effréné des maîtres qui les subjuguent, qui donc aspire ardemment à ce haut idéalisme réparateur qui est la source de toute rénovation, de toute régénérescence : la Révolution. La Révolution libératrice, promesse latente d’émancipation qui emplit le cœur d’une espérance prodigieuse de tous les ilotes en détresse, figés dans l’attente d’un Messie qui devrait emprunter la défroque humaine de Spartacus ?… Oui, qui donc, hormis les victimes bafouées de cette société inique, souhaite sincèrement la Révolution ? Est-ce ceux qui en appellent à Elle avec cette virulence qui les catalogue, dans l’esprit bourgeois, parmi les plus sinistres des incendiaires et des bourreaux qui sont sortis de 93 ? Est-ce ceux qui la prêchent avec cette apparence de conviction et de foi qui les fait apparaître comme les apôtres d’un nouvel évangile, sorte d’illuminés prostrés dans leur rêve extatique comme des fakirs dans leur pose hiératique ?… Les vrais révolutionnaires savent mettre moins d’ostentation dans leur désir. Ils sont plus discrets. Ils acceptent la Révolution d’où qu’elle vienne, ménageant leur critique, laquelle n’est, au fond, qu’un désaveu, une sorte de discrédit d’autant plus redoutable que la critique paraît sincère.

Une révolution a toujours quelque chose d’auguste en elle-même qui marque au front les individus qui se sont recueillis en elle. C’est un acte formidable accompli par une génération, qui aura sa répercussion universelle et fatale et dont le bénéfice ne sera jamais perdu à travers les âges. Elle est une étape réalisée dans la lente évolution humaine vers la perfection future. Bien ou mal faite — qu’elle vive ou qu’elle meure — une révolution est donc toujours respectable car elle est une lueur — fugitive si on veut — de la conscience humaine en réveil ; dans tous les cas, une preuve constante de la possibilité, pour les individus, de se libérer du long esclavage qu’ils subissent volontairement.

Je ne veux pas dire évidemment, que le mutisme et la discrétion sont des vertus révolutionnaires au premier chef, ni même qu’ils sont un gage de sincérité. Le sentiment révolutionnaire, que chacun porte en soi d’ailleurs, plus ou moins, développé, n’est pas un monopole exclusif à l’usage d’une catégorie d’individus. Je déplore seulement — et le scepticisme de la masse provient en grande partie de cela — que d’aucuns croient devoir en ceindre leur front comme d’une auréole et en fassent un étalage aussi impudent. Je déplore toutes ces dissertations savantes, toutes ces arguties, tous ces sophismes et tous ces discours sur un sujet aussi délicat dont l’irréalisation est une nouvelle souffrance et une nouvelle insulte à la douleur des malheureux, dupes de leurs propres espérances, et qu’on déçoit trop souvent déjà avec désinvolture. Les malheureux sont des naïfs qui pensent toujours que la Révolution jaillira du sol, spontanément à la façon des geysers crevant la terre d’un jet irrésistible. à les en croire, les pavés sont toujours près de sortir tout seuls de leur alvéole pour se constituer bénévolement en barricades. Il n’est qu’à voir le besoin frénétique qui les agite, aux jours de vociférations collectives, pour comprendre quels instincts furieux les anime. Ah ! Si à la place de pâles discoureurs officiant et s’enrouant à la tribune officielle ; d’histrions habiles qui se désarticulent et se démènent fébrilement sur les tréteaux attendant tout de la masse et rien d’eux-mêmes qu’un geste inutile et vain : si à la place de ces tribunes en mal d’exhibition qui exultent, chez les autres, un sentiment qu’ils n’éprouvent point — qu’ils réprouvent tout bas — il y avait des hommes d’action que la peur ne décolore pas, que n’obtiendrait-on point de l’enthousiasme exaspéré de la masse ? Mais à quoi bon faire la part des hypothèses ?…

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Il y a bien des façons — sauf la bonne bien entendu — de prêcher la Révolution, comme il y a bien des manières de paraître révolutionnaire, et ce qui est un comble, de le paraître sincèrement, jusqu’à ce qu’un événement imprévu démontre le contraire. Les exemples abondent qui rendent le choix difficile, et nous avons assez enregistré de défections retentissantes à la Cause, pour être désormais fixés sur la nature des vocations révolutionnaires qui s’affichent ostensiblement et avec complaisance. Il y aurait toute une étude de compilation à faire sur ce sujet qui n’est pas près d’être épuisé, et qui tentera peut-être le dilettantisme désabusé de quelque vieux cheval de retour quelque jour.

En général quand nos tribuns ont émis quelques idées qui leur paraissent neuves sur la Révolution, et expliqué, eu quelques pages, leurs conceptions personnelles, ils se tiennent pour quittes et satisfaits. Leur part de contribution, dans l’accomplissement de l’acte révolutionnaire, s’arrête là — et leurs attributions aussi. Leur apostolat se réduit à l’élaboration d’une sorte de catéchisme et ils se gardent bien de prêcher d’exemple car leur théorie ne descend jamais à cette pratique, qui, si elle ne déshonore pas, n’en enlève pas moins le prestige et le mystère dont ils ont besoin pour influencer occultement les foules qui les déifient à défaut d’autres idoles. Foudres révolutionnaires dans l’Olympe qu’ils se sont choisi, ils ne consentent à en descendre sous aucun prétexte. À eux l’explication tumultueuse des principes fondamentaux et l’obscur travail de cette exégèse nébuleuse sur laquelle repose leur révolutionnarisme. Le reste regarde la masse qui doit prendre sur elle l’exécution des vastes desseins qu’ils ont conçus et qui hantent leur cerveau gigantesque. Il n’y a rien d’étonnant, à ce compte, à ce que l’idée révolutionnaire n’ait gagné qu’en imagination et qu’elle ne soit qu’en surface.

Mais qu’est-ce qu’en somme la Révolution ? Est-ce la prise de possession, par la violence, du Pouvoir, par une fraction de la société ? la dictature du Prolétariat ? la fin du régime d’iniquités, d’injustice, d’oppression, de servitudes sociales ? la disparition des tares politiques et de la politique elle-même ? le nivellement des situations individuelles par l’affranchissement général et l’égalité ? Est-ce le triomphe du Droit et de la Liberté sur les ruines de l’abjection et de l’hérésie ? Est-ce enfin la transformation totale des mœurs et des institutions sociales ? Est-ce aussi le triomphe de l’individualisme en complet épanouissement d’égoïsme sur la collectivité ou bien la coopération obligatoire des individus aux charges et aux devoirs sociaux ?… Nous n’en savons trop rien, du moins une partie de la masse l’ignore.

Si nous tenons compte de ce qui se diffuse, se propage, s’écrit et se proclame, il faut reconnaître que la plupart des révolutionnaires se rencontrent et se confondent dans un rêve identique : l’avènement d’une ère nouvelle, qui serait, par opposition à la société actuelle, comme une perfection idéale. Or, s’il y a identité dans le rêve, il n’y a rien d’analogue dans la conception réalisatrice, ni même dans la manière de procéder qui est aussi diverse qu’il y a de variétés de systèmes. Le révolutionnarisme, qui dans l’espèce est un principe fondamental indivisible, est devenu une sorte d’école d’idéologie aux enseignements multiples et négateurs, frappés de tous les vices rédhibitoires. Dépouillé de sa vertu principale, disséqué, amputé, il n’est plus que l’ombre de lui-même. Il est devenu une méthode empirique à laquelle on a recours dans les situations désespérées pour insuffler un peu de vie à la foi moribonde.

Autant de systèmes autant de chefs.

Il y a les anticipateurs pour qui la Révolution est toujours imminente. Ils ferment les yeux, leur imagination fertile va son train. Elle parcourt en une minute des étapes fantastiques. En moins de rien, ils ont changé la face des choses et du monde animé. Ils les ouvrent, et leur rêve continue. La Révolution est là, sous leur main concrète, palpable. Jour et nuit ils spéculent sur elle. Chaque jour qui s’écoule a fait la Révolution. Chaque jour qui vient en fait une autre. Ce sont les plus heureux des révolutionnaires, car extérieurement ils ont réalisé leur rêve. Ils s’y sont incorporés ils y sont béatifiés. Ah ! ceux-là n’éprouveront plus de déceptions, ils ont aboli en eux le passé et le présent. Ils vivent d’une vie illusoire et chimérique, mais ils vivent, cependant qu’à côté d’eux la souffrance, qui halète sous la réalité, continue de panteler

Il y a les sociologues plus ou moins distingués pour qui l’économie sociale d’un pays est un indice infaillible et qui, à l’aide d’analyses savantes, vous prouvent, clair comme le jour, que la situation est ou n’est pas révolutionnaire. De déductions en déductions, ils vous conduisent jusqu’à l’éclatante démonstration d’une vérité infrangible.

Il y a les professeurs de révolution qui dépensent des trésors d’érudition et qui écrivent des chapitres lumineux sur la façon de faire une révolution ; mais qui n’ont jamais écrit une ligne sur la façon de s’y prendre pour ne pas la faire.

Il y a les philosophes en qui s’est réfugiée l’imminente sagesse et qui du passé, tirent cet enseignement significatif qui fait penser que la philosophie est une bien belle chose ; qu’elle est en tous cas, l’argument suprême — l’ultima ratio et même l’unique — de ce qui n’a pas besoin d’être démontré : l’évidence.

Il y a les bateleurs pour qui la révolution le spécifique universel, le remède souverain de toutes les tares, de toutes les plaies sociales, dont ils sont loin d’être immunisés eux-mêmes.

Il y a ceux qui veulent la Révolution en lui infligeant le supplice du « processus naturel », le long martyre des étapes glorieuses, divisée en douze stations analogues à un calvaire. Ils appellent cela du transformisme et de l’évolution, mots mirifiques, mais qui ne signifient pas grand chose pour le prolétaire adapté à son milieu. Belliqueux ils le sont n’en doutez pas, quoique ce soit à leur façon, c’est-à-dire par un dosage savant de bellicité, de modérantisme et de pacifisme, 1e tout appuyé d’une argumentation incolore et spécieuse. Ceux-là sont les plus dangereux des sophistes. Non seulement ils s’obstinent dans leur erreur redoutable, mais ils entraînent les autres, s’attachant à réfréner les instincts généreux de la masse qu’ils finissent par déviriliser. L’œuvre de décomposition à laquelle ils se sont voués a des conséquences incalculables, et peut-être ne s’en aperçoivent-ils pas. Sans qu’ils s’en doutent, ce sont les auxiliaires les plus appréciés du Pouvoir, lequel n’est pas avare de sourires, à leur égard. La Presse capitaliste elle-même leur ménage des faveurs spéciales soit qu’elle leur décerne des éloges qui sont autant de coups de pioche dans l’intelligence bornée du travailleur, lecteur assidu et fervent de journaux bourgeois, soit qu’elle extraie de larges citations de la littérature lénifiante coutumière à ce révolutionnarisme qu’on nous démontre comme plein de sagesse et de bon sens.

Il y a enfin, ceux qui n’y croient plus, les sceptiques et les déçus qui militent encore, soit que toute espérance ne les ait pas abandonnés, soit qu’un reste de ferveur ou d’exaltation les anime en dépit de leur scepticisme et de leur amertume, mais dont la conviction n’est pas assez ardente pour s’imposer autour d’eux. Leur apostolat n’a pas donné de fruits. Leur rigorisme s’en est accru, et ne pouvant plus faire du prosélytisme, tombés dans le plus grossier des matérialismes qui soit, ils enveloppent l’humanité dans une sorte de mépris souverain qui est un baume à leur misanthropie.

Ne parlons pas de ceux que le désespoir pousse à l’acte suprême qui leur fera une auréole sanglante. La bourgeoisie qui les redoute, les assimile à des malfaiteurs. Mais nous savons, nous, que ces sincères sont surtout des meurtris.

Ils se trompent en usant d’une violence stérile, qui s’égare le plus souvent et n’engendre que l’épouvante et la réprobation. Mais la passion fatale qui les pousse au sacrifice, si elle n’en fait pas des héros selon le sens qu’on attache à ce mot, ne les élève pas moins au-dessus d’une Humanité trop asservie, et surtout trop étrangère aux grands sentiments de beauté, pour comprendre combien un altruisme trop développé peut contenir en lui de dévouement et d’abnégation. Je ne fais pas leur apologie, mais j’avoue que les Vaillant et les Émile Henri sont loin de me paraître des malfaiteurs que la honte souille d’un éternel stigmate on des égoïstes cristallisés dans la contemplation muette d’un moi exagéré. Leur sacrifice ne suffit peut-être pas au Triomphe de leur cause ; mais l’idéal qui le leur inspire, évite à leur nom un contact trop brutal, dans les fastes de la criminologie, avec le nom de vulgaires assassins qui sont le plus bel ornement de la société capitaliste.

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Au fond, le révolutionnarisme officiel et bavard ne donne pas trop d’inquiétudes aux potentats qui savent bien que cotte épée de Damoclès, suspendue à des câbles d’acier, n’est faite que de carton-pâte. La tolérance dont on fait preuve, à son égard le démontre assez. Le jour où il menacera sérieusement l’existence du Pouvoir régnant, on prendra des mesures autrement redoutables que ces mesquines persécutions sous lesquelles on paraît vouloir l’accabler et qui ne sont que des maladresses. Quelques exaltés s’y laissent prendre certes, mais la masse, qu’il ne pénètre pas, continue à rester indifférente et sourde.

Quant à la propagande révolutionnaire, aussi intensifiée qu’elle soit, elle est loin de suffire à la tâche. Elle initie peut-être, mais cette initiation n’est que superficielle et trop souvent restrictive. Elle éduque, soit ; mais elle n’insuffle pas cette audace et cette volonté sans lesquelles on ne réalise rien. Il y a des énergies redoutables au cœur des masses ; mais elles y sont à l’état léthargique. — Elles y somnolent, émoussées par l’inaction. L’enseignement amorphe qu’on s’efforce à reprendre avec cet entêtement qui n’a d’égal que sa sottise et que l’expérience ne rend pas clairvoyant, ne contribue en rien au réveil problématique de la conscience populaire frappée de paralysie au moins partielle.

Autre chose est cet enseignement viril qui prend toute la valeur d’un exemple. Un individu qui s’est affranchi de toutes tutelles et de toutes servitudes sociales, qui a libéré son esprit des préjugés et des scrupules qui l’alourdissaient, en se mettant en état de révolte perpétuelle avec la société capitaliste, fait plus pour la Révolution que tous les professeurs de sociologie et de philosophie humanitariste qui, à force de vieux clichés, de sophismes et de scholastique, ont frappé la Révolution d’une sorte de carence. L’un fait de l’action ; les autres, de l’analyse. L’action a toujours une conséquence directe. Elle impose l’attention, réveille l’esprit d’imitation, secoue l’inertie, suscite l’admiration ou l’enthousiasme. À quoi sert l’analyse ? Sinon à refroidir cet enthousiasme, surtout quand il a cessé d’être juvénile ? — Car la jeunesse en lequel il fleurit et s’épanouit, jouit de cet heureux privilège de ne pas réfléchir.

En résumé, si la propagande est nécessaire — et je n’en ai jamais contesté ou nié l’utilité — il est encore plus nécessaire de l’appuyer sur le geste et sur l’action. Loin de moi la pensée de légitimer en quoi que ce soit, l’attentat individuel qui, encore une fois, ne réalise rien et fait subir aux esprits une sorte de régression fatale. Par action, j’entends l’action collective des masses qu’on peut soulever à son gré, quoi qu’on prétende et qu’on dise. Les prétextes ne manquent pas.

Nos frères italiens en s’emparant des usines et les spartakistes, en Allemagne, seuls ont paru comprendre l’utilité de cette action organisée des masses, action directe et diligente qui frappe le Pouvoir d’impuissance et le fait chanceler. Ils étaient dans la bonne voie, et leur tort est de n’y avoir pas persévéré coûte que coûte, dût le Prolétariat y périr tout entier. La passivité du prolétariat anglais et français qui a permis l’étranglement de la Révolution en Allemagne, se fût peut-être réveillé de la continuité d’un effort qui eût nécessairement entraîné l’intervention décisive de la Russie soviétique. Sans la traîtrise criminelle des chefs du syndicalisme et du socialisme français, avant les deux scissions, la Révolution était un fait accompli en Europe. Mais, étranglée en Allemagne à l’aide du militarisme français, noyée dans le sang, en Italie par la réaction forcenée du fascisme momentanément victorieux, elle est plus vivante que jamais — et ce doit être une leçon pour les prolétaires de tous les pays — car elle a su résister triomphalement en Russie aux assauts répétés de la réaction mondiale l’assiégeant comme une forteresse inexpugnable, au blocus assassin organisé autour d’elle, comme elle résiste à la famine épouvantable devenue l’alliée du capitalisme furieux et qu’elle saura vaincre comme elle a vaincu tous ses ennemis coalisés contre elle, stipendiés ou non.

Une autre erreur du révolutionnarisme actuel est de croire pouvoir le régenter ou le discipliner avec de la modération, du calme et de la réflexion. Ces vertus ont acquis un certain lustre, mais c’est aux dépens de la sagesse et de la vérité. En réalité, elles font à la Révolution un tort considérable, parce que, au point de vue révolutionnaire, elles ne sont qu’un reflet de la pusillanimité et de la lâcheté de ceux qui, trop poltrons pour oser affronter le danger en face, se réfugient derrière je ne sais quels sophismes pour justifier leur inaction et leur incapacité notoire. Vouloir transformer la société actuelle à l’aide de la douceur et de la persuasion, c’est non seulement une utopie dangereuse, qu’on pourrait excuser à la rigueur si on était de bonne foi ; mais c’est surtout un mensonge, flagrant, abominable de la part de ceux qui le répandent ; car ils savent, ils ne peuvent pas ne pas savoir que rien ne s’acquiert que par la violence, et qu’il n’est pas un Pouvoir ou un État constitué qui n’y ait assis sa puissance éphémère ou non.

Une vérité aussi élémentaire peut paraître paradoxale, elle n’en reste pas moins une vérité première, essentielle, fondamentale.

Tout le reste n’est que vent, argutie, dialectique ou casuistique.

Mais il serait bon qu’on parlât moins de révolution et, qu’on pensât davantage aux moyens de la réaliser.

Eug. Salducci.