Lectures

À propos du livre de Bernard von Brentano, Du Land der Liebe, éditions Rainer Wunderlich, Tubingue et Stuttgart.
jeudi 12 avril 2007

Nous nous réservons de présenter plus longuement dans l’avenir l’œuvre de l’écrivain allemand Bernard von Brentano, dont d’ailleurs le public français a pu lire avant la guerre un roman paru chez Grasset, Theodor Chindler, tableau en partie autobiographique de la vie d’une famille de grands bourgeois catholiques de l’Allemagne du Sud.

Brentano, qui a longtemps vécu en Suisse, où il se réfugia après l’avènement de Hitler, se considéra d’abord, et fut considéré comme émigré, sinon communiste, du moins communisant. Par la suite, sa haute culture extrêmement différenciée, le caractère aussi presque capricieux de son tempérament lui rendirent de plus en plus difficile le contact avec le reste de l’émigration allemande, où il était de bon ton de confondre, stupidement, l’Allemagne et le nazisme. Il en résulta à la longue un froid croissant entre Brentano et la gauche allemande et, bien plus encore, certains intellectuels helvétiques plus… royalistes que le roi. La petite république fédérale fut même, peu de temps après la fin de la guerre, agitée par un procès assez retentissant que Brentano, accusé de pronazisme et d’antisémitisme, gagna haut la main. Nous nous rappelons quant à nous de quelle façon presque démonstrative les bien-pensants de gauche nous boudèrent assez longtemps pour avoir témoigné en justice en faveur de leur bête noire de ce temps-là.

Il était trop évident que l’accusation ne tenait pas debout ; trop évident aussi que ceux qui l’avaient lancée n’avaient même pas l’excuse, comme ailleurs, d’avoir dû lutter contre un occupant.

Nous l’avons déjà dit ailleurs : ce que l’on n’a jamais pardonné à Brentano, au fond, c’est d’avoir du talent.

Ce n’est peut-être pas la série de ses bons romans – outre Theodor Chindler, Le Procès sans juges, Les Sentiments éternels, Franziska Scheler, Les Sœurs Usedom – qui le prouve avec le plus d’éclat,– encore que ces livres nous paraissent les seuls par lesquels revive en Allemagne le haut exemple du seul vrai romancier de langue allemande, Fontane. (Les autres grands noms de prosateurs  : Hofmannsthal, Hermann Hesse, Thomas Mann, voire même Musil et assurément Jünger, ne relèvent pas, malgré ce que d’ordinaire on pense, spécialement du troisième, à proprement parler du roman.) À notre avis, Brentano, dont nous nous honorons qu’il nous ait dédié un délicieux récit en vers, Marthe et Marie, est avant tout, en même temps qu’un historien (on lui doit un beau livre sur Auguste Guillaume Schlegel, un Gœthe et Marianne von Willemer et un volume sur la reine Sophie Charlotte et Danckelmann), un éminent essayiste. Le volume Tagebuch mit Büchern (Journal de lectures) a des chances d’être son chef-d’œuvre. Et l’ouvrage dont nous avons mis le titre en tête de ces lignes, Du Land der Liebe (« Pays de mon amour » pourrait-on traduire – entendez : l’Allemagne, mais la vraie ; l’appellation est empruntée à l’un des plus beaux poèmes d’Holderlin) en est la digne et non moins belle continuation. Non qu’il s’agisse seulement de lectures. C’est dans l’essentiel le journal de guerre de l’écrivain Brentano, en exil à Küsnacht, près Zurich. Et donc il y parle et de ce qu’il lit et de l’horrible agonie de son pays. De charmants visiteurs venus d’Allemagne nous disaient récemment qu’ils n’avaient pu comprendre cette juxtaposition, en particulier que Brentano, par exemple, eût pu s’occuper de tel texte classique pendant les jours mêmes de Stalingrad. L’avouerons-nous, ce sont ces très charmants interlocuteurs qui nous ont paru, à nous, incompréhensibles. Ils se croient, ils sont antinazis ; mais le totalitarisme les a amputés de la culture. À cet égard, une figure comme celle de Brentano devrait être infiniment utile à l’Allemagne : pour la rendre à elle-même. S’il se peut encore…

Pendant la guerre, Brentano, dont la mère était gravement malade à Stuttgart, put se rendre dans son pays (on le lui reprocha beaucoup). Cela nous vaut un récit d’une visite, pour lui non sans péril, à Berlin chez un ami farouchement antinazi, qui n’avait plus qu’un désir : la destruction totale de leur nation. Les deux hommes, l’exilé patriote en passagère rupture de ban et le prisonnier à vie de l’horreur, parlent à cœur ouvert. « Je ne devais, écrit Brentano de son hôte après l’avoir quitté, jamais le revoir. Peu après, lorsque les bombardements de Berlin atteignirent au paroxysme, il se réfugia avec sa fille, jeune femme d’une vingtaine d’années à Dresde. Tous deux périrent dans la destruction de la ville. » Brentano n’ajoute rien : le tragique de cette fin comblant, et au-delà, les vœux de la victime, parle assez par lui-même.

À quelques nuances près, sur lesquelles il ne vaut pas la peine de s’étendre ici, Du Land der Liebe est, pensons-nous, l’un des rares livres européens actuels.