Un apôtre de l’idéal communiste libertaire : Sébastien Faure Sa vie, son œuvre, son apostolat

, par  Vigné d’Octon (Paul) , popularité : 6%

(Suite) [1]

V. L’œuvre philosophique et sociologique

Jules Lemaître dont l’esprit réactionnaire et clérical étonna parfois jusqu’au farouche ultra-mondain Brunetière, mais dont l’œuvre critique vue dans son ensemble n’en témoigne pas moins d’une clairvoyance et d’une sagacité très grandes, avait coutume de dire que dans l’œuvre nombreuse et en apparence la plus diverse d’un écrivain très fécond, il n’était, en réalité, qu’un livre, un seul, qui portât l’empreinte véritable de son originalité et de son talent, quand il en avait, et dans lequel il s’était, en quelque sorte, vidé. Pour les autres ils n’étaient que des variantes, voire même des répliques plus ou moins dissimulées de celui-là.

Il est vrai que J. Lemaître avait en vue les écrivains d’imagination.

Malgré ce, je crois bien qu’il exagérait un peu, et même beaucoup. Car si Loti, par exemple, pour lequel il eut, cependant, une tendresse profonde, a écrit une vingtaine de fois, et toujours avec la maîtrise de son art divin, le même roman, on ne peut en dire autant de celui qui créa Madame Bovary et Salammbô.

Si je rappelle ici la boutade un peu paradoxale du célèbre Critique bourgeois, c’est qu’en lisant d’une seule traite l’œuvre complète de Sébastien Faure ainsi que je viens de le faire et qui mieux est en la méditant, il m’a paru qu’elle tenait presqu’entière, en puissance du moins, dans le beau livre, déjà ancien, qui a pour titre : La douleur universelle et pour sous-titre : Philosophie libertaire.

Oui, il m’a paru que toutes les autres productions plus ou moins fragmentaires de son esprit, depuis les brochures sur l’éducation précédemment analysées jusqu’à celles dont l’ensemble forme les Propos subversifs, n’étaient que la petite monnaie de ce lingot massif et cependant d’une remarquable pureté.

C’est pourquoi ayant à étudier ici son œuvre entière, et désireux d’inciter à la lire ceux qui ne la connaissent pas encore, je crois indispensable de commencer par ce livre magistral, clef de voûte de l’édifice que Sébastien Faure tenta d’élever à l’anarchie.

VI. La douleur universelle

Le titre est beau, prenant, pathétique même, et ce qui vaut mieux encore véritablement synthétique… Non seulement il éclabousse les yeux d’une lumière rouge-sombre, mais il projette, en deux mots, le formidable problème que l’Anarchie doit résoudre.

Cependant, comme synthèse rapide de ses idées philosophiques et sociologiques, Sébastien Faure a trouvé mieux encore que ce titre, dont eût été jaloux Schopenhauer, ce grand évocateur des douleurs humaines. Je veux parler du tableau allégorique encarté entre les pages 404 et 495, dans la dernière édition de La Douleur universelle que la librairie Stock vient de donner et qui est, je crois la neuvième.

Ce tableau allégorique n’est autre chose qu’un arbre au tronc robuste et trapu, à la frondaison touffue, pareille à l’arbre généalogique des Rougon-Macquart qui précède la grande œuvre de Zola. Seulement l’arbre de Sébastien Faure c’est l’arbre généalogique des institutions de notre régime social avec l’innombrable fructification des misères humaines engendrées par elles.

Je le répète : en dressant cet arbre dont le tronc puissant représente l’Autorité, il a mieux fait que de synthétiser les idées, il a donné à l’Anarchie elle-même son symbolisme le plus expressif.

Pour savoir ce qu’elle est, ce qu’elle veut et comment elle entend réaliser l’idéal contenu dans sa doctrine, il n’y a qu’à suivre d’un œil attentif l’épanouissement de cet arbre depuis le tronc-autorité jusqu’à ses fruits, dont la récolte totale compose la Douleur universelle

Est-ce volontairement, est-ce par oubli que Sébastien Faure ne nous a point montré, dans son tableau allégorique, les racines d’où le tronc monstrueux est sorti ? Je ne sais, mais j’imagine plutôt qu’ayant songé à le faire et, au moment de les dessiner, il s’aperçut que la principale, la plus puissante de ces racines figurait déjà parmi les branches les plus vigoureuses de la frondaison. C’est de la Religion qu’il s’agit. Racine et branche, mère et fille de l’Autorité, la Religion est cela tout à la fois. Je crois puéril de discuter laquelle a vraiment précédé l’autre, dans l’évolution de l’Humanité, encore que Darwin nous montre l’instinct de religiosité en train d’éclore chez l’animal.

Quoiqu’il en soit, c’est donc du tronc Autorité que vont naître, comme les trois énormes tronçons du monstrueux végétal, les trois grandes iniquités : économique, politique et sociale. Nous allons suivre chacune du point où il se détache, et pénétrer, pour ainsi dire, avec la sève ascendante, à travers les branches jusqu’aux fruits.

Voici d’abord, s’élançant du milieu du tronc vers le ciel, le tronçon qui représente la grande iniquité morale. Plus robuste, plus développé que les deux tronçons latéraux de l’iniquité politique et de l’iniquité économique, il semble continuer le tronc lui-même. Et cela est bien ainsi, car des trois iniquités qui sont à la base de notre système social, c’est assurément à l’iniquité morale que revient le rôle capital. C’est d’elle, en effet, que sort la branche puissante de la religion avec ses trois rameaux : hypocrisie, ignorance et superstition, dont les fruits empoisonnent l’humanité depuis des siècles et dont l’ombre la tient encore endormie dans un sommeil plein de cauchemars. L’hypocrisie qui forme la trame solide et complexe de nos mœurs, et sans laquelle, ainsi qu’après beaucoup d’autres, l’ont démontré Max Nordeau et Le Dantec, nos relations sociales seraient impossibles, et sans laquelle aussi toute cette brillante civilisation dont nous sommes si fiers s’effondrerait en un clin d’œil ! L’ignorance et la superstition qui ont jusqu’il présent rendu stérile tout effort sérieux d’émancipation et ont permis aux deux tronçons latéraux, l’iniquité économique et politique de croître et de s’épanouir librement.

De ce même tronçon médian de l’iniquité morale se détache ensuite la famille génératrice à son tour de préjugés, ennemis éternels du progrès, l’enseignement et l’éducation officiels qui les entretiennent, les fortifient au lieu de les détruire, les crimes qui fatalement en naissent, l’opinion publique qui en demeure toujours abêtie, et la presse qui cultive en serre chaude cet universel abêtissement.

Telle est, avec ses branches, ses rameaux et ses fruits, le tronçon de l’Iniquité morale issu du tronc Autorité.

Suivons maintenant le tronçon Iniquité économique qui s’en détache à sa droite avec sa frondaison non moins sombre et complexe : Salariat, Commerce, Sophistication, Gaspillage, Concurrence, Centralisation capitaliste, Agiotage, dont les feuilles et les fruits s’appellent : exploitation, faillite, chômage, grève, misère, cupidité, prostitution, vagabondage, mendicité, vol, suicide, dépopulation.

Voici enfin, le tronçon de l’iniquité politique avec le parlementarisme bête et menteur, la législation cruelle et stupide, le fonctionnarisme égoïste et abrutissant, la magistrature et la police féroces, la gendarmerie et les prisons, l’insatiable militarisme, donnant comme feuilles et fruits : l’oppression, le mensonge, la corruption, l’injustice, la haine, la guerre, l’insurrection.

Tel est dans son ensemble et ses détails, l’arbre symbolique sorti de l’embryon Autorité qui empoisonne aujourd’hui de son ombre opaque et de ses fruits le prolétaire salarié, comme il empoisonna jadis l’esclave, sans jamais laisser filtrer jusqu’à eux un coin d’azur, un souffle d’air pur, un rai de soleil vivifiant.

Autour de cet arbre que Dante aurait pu planter an milieu du Cercle le plus sombre de son Enfer, veillent avec une jalousie féroce toutes les Forces du passé, auxquelles il doit d’être devenu ce qu’il est. Loin de vieillir avec les ans, et de perdre de sa robustesse, son tronc noueux, l’Autorité, toujours gorgé de sève nouvelle, entretient, dans une jeunesse éternelle, sa monstrueuse frondaison.

En vain, de loin en loin, des hommes plus audacieux que les autres luttant contre l’asphyxie qui tombe d’elle, et désireux de voir un peu de ciel bleu, ont de temps en temps abattu d’une main hélas ! trop débile encore, quelques rameaux ou quelques branches parmi les plus empoisonnées, en vain aussi il y eut des moments où, dans un accès de désespoir, des nations entières, menacées de mort, fonçant sur les gardiens du colosse, se livrèrent à un élagage plus radical, et l’on crut un moment, que la frondaison presque toute entière étant abattue, l’Humanité pantelante se trouverait arrachée à l’Universelle Douleur.

Mais, hélas ! pour violent qu’il fut, l’ouragan révolutionnaire laissa toujours debout le tronc puissant, 1’Autorité, et le flot de sa sève, devenu plus riche encore, eut tôt fait de s’épanouir en une nouvelle, et non moins robuste frondaison

Certes, ils ont été et restent encore nombreux, les bûcherons qui, sans trêve ni répit, ont attaqué l’arbre infernal, mais jusqu’à présent rares furent ceux d’entre eux qui, d’un bras ferme, s’attaquèrent à son tronc. Ni la hache socialiste, ni 1e pic communiste n’ont encore porté leurs coups, là où ils seraient vraiment mortels.

Cependant, voici que de cette armée de militants infatigables, et qui va toujours grossissant, un bataillon s’est détaché, qui, commençant par supprimer en lui toute autorité représentée par des chefs, a juré d’abattre le géant en dirigeant tout son effort sur le tronc.

Ce sont les Anarchistes. Après avoir basé leur doctrine sur la négation même de l’autorité, ils en poursuivent la destruction avec une logique implacable et une admirable ténacité.

Le tronc de l’arbre qu’ils veulent planter quand l’arbre de l’Universelle Douleur se sera effondré sous leurs coups s’appellera la Liberté. De lui s’élancera vers le ciel la frondaison du Bonheur universel qui nourrira de ses fruits, abritera de son ombre vivifiante l’Humanité de demain.

Oui, « Autorité = Douleur ; Liberté = Bonheur », n’hésite pas à conclure Sébastien Faure avec une confiance absolue.

En cette équation tient toute la question sociale qui dès lors se pose en ces termes : « Instaurer un milieu social qui assure à chaque individu toute la somme de bonheur adéquate, à toute époque, au développement progressif de l’Humanité. »

La formuler autrement est une erreur grave, vouloir autrement la résoudre, un leurre dont cette Humanité a longtemps souffert et souffrira longtemps encore.

Telle est la conclusion de la Douleur universelle, cette œuvre si substantielle, si bourrée de faits, de documents, de statistiques et dont je n’ai pu, hélas ! vu la place dont je dispose, que donner une faible idée.

Comme contraste à son titre, j’imagine que Sébastien Faure dut éprouver une joie profonde, en terminant ce labeur — labeur de bénédictin s’il en fût — consacré aux souffrances de l’Humanité et que sa plume dut tressaillir sous ses doigts, pendant qu’il en écrivait les dernières lignes que je tiens à donner ici :

« … Le cœur débordant de passion, la tête forte d’enthousiasme raisonné, les yeux perdus dans la contemplation des splendeurs qu’elle entrevoit, l’Humanité se dirige, irrésistible, vers la Terre promise où chacun pourra vivre dans la paix de son cœur et de sa conscience, aimant et aimé, sans contrainte et sans haine, sans envie, sans entrave, dans le rayonnement bienfaisant des passions satisfaites, dans l’affinement vigoureux des facultés décuplées, dans l’épanouissement fécond des originalités et des caprices, dans la suave caresse des rêves et des aspirations vers le sublime et l’idéal, les sens apaisés par des fêtes de la chair réhabilitée, le cerveau élargi par la science fortifiée, l’oreille bercée par l’harmonique vibration des choses, le cœur gonflé de l’amour d’autrui. »

Ne voyez vous pas, en effet, que ces mots éloquents étaient les annonciateurs d’un autre livre, où il montrerait réalisé le noble idéal anarchique : Le Bonheur universel, auquel il donnerait le titre principal de Mon Communisme et que nous allons maintenant étudier.

VII. Mon Communisme – Le bonheur universel

Le voici donc à terre ce colosse que ses gardiens croyaient éternel ; oh ! pour le jeter bas, il n’a pas fallu longtemps au Peuple de France que, depuis des siècles, il empoisonnait de son ombre et de ses fruits. Quelques journées ont suffi, journées inoubliables dont le récit restera gravé en lettres d’or dans l’Histoire nouvelle de la Nouvelle Humanité. Il faut le lire, ce récit, tel que sa plume alerte et sobre et avec des yeux prophétiques, Sébastien Faure l’a écrit, dans le prologue de son livre.

Devant ce « procès-verbal », ou ce « compte rendu » rapide d’une révolution décisive, mettant Paris, la Province, les campagnes aux mains des insurgés en quatre à cinq jours, devant l’ordre parfait presque mathématique de la manœuvre qui entraîna ce résultat, le premier mouvement est de crier à l’invraisemblance, à l’impossibilité absolue. J’avoue que ce fut le mien, et j’avoue aussi qu’il persista dans mon esprit, même après avoir la et relu les pages en lesquelles Sébastien Faure tente d’expliquer les causes des cet événement foudroyant du Communisme libertaire.

Certes, elles furent, ces causes, d’une puissance formidable, égalant et dépassant même celles qui entraînèrent la Révolution de 93 ; et il est facile, ainsi que l’a fait Sébastien Faure, de les résumer fidèlement, puisque nous les voyons agir sous nos yeux : d’abord la colossale boucherie dont la France restait encore ensanglantée et mutilée ; puis les exagérations du triomphe, les déceptions de la victoire, une dette de 320 milliards entraînant la pénurie de plus en plus grande du Trésor, le marasme toujours croissant des affaires financières, industrielles et commerciales, la dépréciation de notre franc, le scandale jamais réprimé des profiteurs et de leurs fortunes colossales, faites sur les cadavres de nos soldats ; les régions dévastées maintenues dans le dénuement et l’abandon, le gaspillage éhonté des milliards destinés à leur relèvement, les victimes de la guerre, mutilés, veuves, orphelins, ascendants, réduits à la misère par la violation flagrante de leurs droits les plus sacrés, le chômage des usines cherché, voulu par les patrons que la guerre avait enrichis, la cherté de la vie croissant toujours au lieu de s’atténuer ; la pénurie des logements, s’aggravant par la cupidité des propriétaires au point d’entraîner de plus en plus nombreuses expulsions.

À tout cela, ajoutez les hostilités et les massacres continuant en Orient presqu’à l’insu du peuple, pour ne pas dire malgré lui, les budgets de la guerre et de la marine oscillant entre 5 et 6 milliards : le militarisme des gouvernements des Chambres plus hautain et plus puissant que jamais ; et, ce qu’a omis Sébastien Faure, notre impérialisme colonial devenu plus insatiable encore, exploitant plus cruellement que jamais nos millions d’indigènes et ajoutant chaque jour de nouveaux cadavres aux dix sept cent mille que la guerre avait faits.

Tels sont, je le répète, résumés par l’auteur en historien fidèle, les principaux faits et événements qui avaient rempli les quinze années d’après-guerre au bout desquelles, il fait éclater sa révolution.

J’avoue qu’en réfléchissant sérieusement, on peut reconnaître ce laps de temps, tout court qu’il est, comme suffisant pour justifier une explosion formidable des masses déçues et meurtries. Et ce n’est pas là-dessus que je contredirai Sébastien Faure. Non. C’est, encore une fois, sur la manœuvre foudroyante et mathématiquement ordonnée qui entraîna le succès définitif en cinq à six jours. Les raisons explicatives qu’en donne Sébastien Faure ne m’ont nullement convaincu. En effet, ni la situation actuelle des Syndicats et de leur mouvement, ni celle du Parti socialiste divisé en communistes et dissidents, encore moins celle de la C.G.T. partagée en deux tronçons ne justifient une évolution aussi rapide, aussi complète vers cette perfection, vers cette idéale solidarité, vers cette synergie merveilleuse que leur prête Sébastien Faure et qui eussent, en effet, été nécessaires pour obtenir le résultat qu’il décrit.

Qu’on se reporte à ce que j’ai dit au commencement de cette étude sur la dépression physique, intellectuelle et morale, à laquelle, depuis la fin de la guerre, reste toujours en proie, le prolétariat de France, comme celui du monde entier. Quiconque juge impartialement l’état actuel de ses forces révolutionnaires, ne pourra nier que ses chefs, ceux qu’on appelle l’élite et qui auraient pour mission de les utiliser en les centralisant au moment voulu, sont encore plus malades et plus déprimés que lui.

Et pour guérir cette maladie dont les symptômes vont plutôt s’aggravant, et qui a commencé depuis bientôt 4 ans, il suffirait d’à peine trois lustres, dans l’hypothèse de l’auteur (4 + 11 = 15) ! Onze ans seulement pour obtenir cette unité de front tant discutée aujourd’hui ! Onze ans seulement pour faire comprendre aux uns tous les dangers de l’hérésie révolutionnaire qu’est la collaboration des classes, pour montrer aux autres que la Dictature du peuple, n’est peut-être pas la panacée tout entière ! Onze ans seulement pour modifier de fond en comble des mentalités qui se croient socialistes et qui restent profondément bourgeoises malgré tout, pour faire penser à l’unisson le cerveau de Renaudel, d’Albert Thomas, de Jouhaux, et le vôtre, mon cher Sébastien, en passant par celui de Frossard et de Cachin ! Non ! non ! je ne le crois pas.

Encore moins me ferez-vous admettre qu’un si court espace de temps ait suffi pour faire de la France ce qu’elle est quand y débarquent les Durand. Pour captivantes, nombreuses et précises que soient vos explications d’un bout à l’autre du livre, pour grandes et irrésistibles les forces morales que vous faites entrer en jeu, mon éducation biologique m’empêche de croire à la rapidité presque cinématographique de cette transformation radicale, portant sur le fond même de la nature humaine, sur la physiologie même du cerveau humain, si je puis m’expliquer ainsi.

Hier encore je relisais le beau livre de Forel sur l’Âme et le système nerveux, et devant toutes les maladies, devant toutes les tares auxquelles ils sont soumis de par leur fonctionnement même, je constatais avec lui combien est rare, parmi la multitude humaine un cerveau normal. Même pensée en relisant les beaux livres de Ribot, sur les Maladies de la volonté, de la personnalité de la mémoire. Et cette pensée prenait, en mon esprit, une force plus grande encore, en méditant sur la belle page du livre de l’intelligence, où Taine a mis si éloquemment en relief cette insuffisance et cette fragilité de notre raison, page que je ne résiste pas à donner ici :

— « Ce que dans l’homme nous appelons la raison n’est point un don inné et persistant mais une acquisition tardive et un composé fragile. Il suffit des moindres notions physiologiques, pour savoir qu’elle est en état d’équilibre instable, lequel dépend de l’état non moins instable du cerveau, des nerfs, du sang et de l’estomac. Prenez des femmes qui ont faim et des hommes qui ont bu, mettez-en mille ensemble, laissez-les s’échauffer par leurs cris, par l’attente, par la contagion mutuelle de leur émotion croissante, an bout de quelques heures, vous n’aurez plus qu’une cohue de fous dangereux.

« Maintenant interrogez la psychologie, la plus simple opération mentale, une perception des sens, un souvenir, l’application d’un nom. un jugement ordinaire, est le jeu d’une mécanique compliquée, l’œuvre commune et finale de plusieurs millions de rouages, qui, pareils à ceux d’une horloge, tirent et poussent à l’aveugle, chacun pour soi, chacun entraîné par sa propre force, chacun maintenu par des compensations et des contrepoids. Si l’aiguille marque l’heure à peu près juste, c’est par l’effet d’une rencontre qui est une merveille, pour ne pas dire un miracle, et l’hallucination, le délire, la monomanie qui habitent à notre porte, sont toujours sur le point d’entrer en nous. À proprement parler, l’homme est fou, comme le corps est malade, par nature ; la santé de nos esprits comme la santé de nos organes n’est qu’une réussite fréquente et un bel accident.

« Si telle est la chance pour la trame et le canevas grossier, pour les gros fils à peu près solides de notre intelligence, quels doivent être les hasards pour la broderie ultérieure et superposée, pour le réseau subtil et compliqué qui est la raison proprement dite et se compose d’idées générales ? Formées par un lent et délicat tissage à travers un long appareil de signes, parmi les tiraillements de l’orgueil, de l’enthousiasme et de l’entêtement dogmatique, combien de chances pour que, dans les meilleures têtes, ces idées correspondent mal aux choses… »

Ainsi parle Taine.

Donc, la raison humaine étant à ce point insuffisante et fragile, le cerveau, son siège central, étant soumis dans sa fonction, à d’incessantes et infinies variations, dont beaucoup sont morbides, quel miracle, aurait donc pu en si peu de temps (15 ans) mettre à l’unisson de la normale, les trente millions de cerveaux français, leur donner la santé définitive, les mettre dans l’équilibre parfait que comporte la réalisation de l’idéal communiste-libertaire, tel qu’il est mis en pratique et décrit dans le Bonheur universel. Je vais plus loin. Toujours en me basant sur les données biologiques, je doute fort que, quel que soit le nombre d’années pendant lesquelles l’espèce humaine évoluera sur notre planète, l’évolution de son cerveau puisse atteindre le degré de perfection nécessaire à cette réalisation. Et, au risque de passer pour un visionnaire ou un halluciné je vais dire ici pourquoi.

Aux temps primaires, il y avait déjà des hyménoptères sociaux. Ainsi que l’a dit Darwin, le ganglion cerebroïde de la fourmi et de l’abeille peut être considéré comme la plus grande merveille accomplie par la nature avec un peu de protoplasma ; il n’en est pourtant sorti, après des millions et des millions d’années, que la Ruche et la Fourmilière, c’est-à-dire deux organisations sociales étonnantes, certes, mais où l’on ne cesse de se battre, de se piller, de se traîner en esclavage, et où, malgré certaines apparences anarchiques signalées par les observateurs, règne, chez les fourmis, du moins, non moins tyrannique que dans les sociétés humaines, le principe d’autorité (Voir Huber, Forel, Büchner, Weismann, etc., sur l’organisation des armées chez les fourmis.)

L’on me dira : Il y a loin du ganglion cerebroïde des hyménoptères sociaux les plus parfaits, au cerveau de l’homme avec l’extraordinaire complication de ses neurones, la richesse de sa substance grise, la multiplicité et la profondeur de ses circonvolutions ; et pour obtenir la puissance de création et d’évolution de celui-ci, il faudrait ajouter des zéros et des zéros au chiffre représentant la même puissance chez celui-là. Or donc puisque depuis les époques géologiques où apparurent l’abeille et la fourmi, jusqu’à nous, elles ont pu réaliser la Ruche et la Fourmilière avec ce seul ganglion, pourquoi donc l’Homme n’arriverait-il pas, un jour, à réaliser avec son cerveau la perfection à la fois physiologique, intellectuelle et morale qu’exige d’après vous l’avènement du Communisme libertaire, et du Bonheur universel, supposant la disparition du Mal et tels que, selon les principes anarchiques, Sébastien Faure les a conçus et décrits ?

Est-ce parce que le temps fera défaut ? Est-ce parce que les énergies solaires nécessaires à l’entretien de la vie sur la terre, se seraient éteintes avant l’ultime étape de l’évolution ? Mais les dernières théories et hypothèses émises par les astronomes, ne donnent-elles pas, à rencontre des précédentes, comme incalculables le nombre des années, pendant lesquelles l’astre central pourra fournir à notre planète une provision suffisante de lumière et de chaleur. Et alors, est-il bien scientifique de formuler, comme vous le faites, une négation absolue ?

Certes, ces objections sont puissantes, et je me les suis souvent posées, en mes heures de réflexion, et alors surtout que je relisais les pages optimistes où Spencer et John Lubbock nous montrent le mal moral disparaissant de la terre avec le mal physique par l’intégration du Bien dans l’inconscient, l’homme accomplissant celui-ci aussi facilement et spontanément que l’acte de la respiration, la morale et la conscience remplacées par des réflexes dont tous auront le Vrai, le Beau, le Bon, le Juste pour résultats ?

Oui, j’ai été souvent frappé par ces considérations, mais, en tous cas, nous restons loin des quinze années que Sébastien Faure juge suffisantes pour obtenir révolution que suppose son Bonheur universel.

Malgré tout, je persiste à croire que notre globe sera réduit en un peu de poussière cosmique, sera redevenu vague nébuleuse perdue dans le ciel étoilé avant que se réalise même l’évolution prévue par John Lubbock et Spencer. Mais ce ciel étoilé, qu’est-il lui-même ? « Un nuage perdu dans une féconde immensité », pour parler comme le professeur Herrera ; et nous, « des « nebulozoaires » comme les dernières particules des nuages terrestres, passagers et impalpables ».

Avec le savant biologiste de Mexico, je crois que « si l’on accepte l’hypothèse de la formation des soleils par des transformations des chocs de nébuleuses, notre infini arrivera à la production d’un soleil gigantesque entouré de planètes ou de satellites énormes dont les « humanités » sauront profiter de tous les progrès obtenus par la souffrance et la lutte dans les mondes primitifs. Les plus puissants élans de l’imagination ne peuvent nous représenter ce que pourra être, par l’évolution pour ainsi dire éternelle d’un Infini, le règne suprême du Bonheur et de la justice. »

Alors seulement sera réalisé le Bonheur universel.

J’ai tenu à citer textuellement ici, ces lignes que j’ai prises dans son remarquable article de L’idée libre (novembre 1921) et en lesquelles j’ai trouvé pour la première fois exprimé par un savant, ce que je pensais depuis longtemps.

Plus d’un sourira peut-être en constatant que, comme Herrera, je contemple de Sirius, les hommes et les choses d’ici-bas. Et, alors, me dira-t-on, pourquoi vous intéresser à l’Anarchie ? Pourquoi sympathiser avec ses disciples qui sont des hommes d’immédiates réalisations ? Je répondrai : Si je me penche vers les doctrines anarchistes avec une affectueuse curiosité, c’est parce que je les considère comme les plus belles et les plus nobles qui aient été enfantées par le cerveau de l’homme aux prises avec le Mal de la vie, et aussi parce qu’elles furent celles des Bakounine, des Reclus, des Kropotkine, c’est-à-dire d’hommes dont la vie représente un miracle d’abnégation et de dévouement. Et cela vous explique enfin pourquoi je me suis attardé à la personnalité de Sébastien Faure en le cerveau duquel, brille, de sa flamme la plus pure, leur noble idéal.

Et maintenant arrivé au terme de cette étude que j’eusse voulu plus parfaite, je m’adresse de nouveau à tous les faux frères, dont le vieux militant eut tant à souffrir, et je leur dis : « Voilà l’homme que vous avez abandonné ; voilà sa vie, faite, elle aussi, d’unité, de simplicité, de dévouement et d’abnégation. Voilà son œuvre où respire l’amour le plus pur, le plus profond, sinon le plus clairvoyant de l’humanité. Voilà son apostolat ardent et lumineux comme une flamme qui ne s’est jamais éteinte et qui na jamais vacillé. »

P. Vigné d’Octon.