Etude sur l’évolution des religions primitives

, par  Reclus (Élie) , popularité : 5%

apparence et physiologie des ombres

Toutes les autorités en matière de l’autre monde, s’accordent a dire que ceux qui ont passé par la mort sont transformés et métamorphosés. Elles ne savent trop le répéter : le changement est complet autant que subit. Les amis du Ci-Devant feront bien de tenir à distance celui qui, n’étant plus ce qu’il était, est ce qu’il n’était pas.

On raconte dans l’Argentine que les Gauchos, qui ont lassé un cheval sauvage et lui ont inculqué une première leçon ès-humanité, ne prennent pas toujours la peine d’amener le novice à l’estancia, sachant qu’ils le retrouveront et le recaptureront quand il leur plaira ; ils le laissent regagner la bande à laquelle ils l’avaient arraché. Mais en quel état sort-il de sa première initiation ! Le corps couvert de sueur et d’écume, les flancs et les membres déchirés par les épines, les roseaux et les éperons, le crâne hébété par les coups de gourdin, la langue sanglante, la mâchoire déboîtée et désaccrochée. La bête haletante et harassée, éreintée et échinée, revient auprès des siens. Ah ! comme elle voudrait être léchée et pourléchée, caressée sinon consolée ! Endolorie, honteuse de son irrémédiable défaite, elle arrive quêtant la compassion et la sympathie. Mais aucun des anciens ne se laisse approcher, ne s’attendrit a son regard suppliant. Ils font cercle, la regardant avec stupeur, comme si elle fût animal redoutable ou funeste. Ils la voient montée par le spectre de l’homme méchant et terrible, matée par celui qui toujours les menace, et fera tôt ou tard, parmi eux, victime nouvelle.

Le masque de la mort transparaît sous la figure du défunt. Thanatos s’embûche dans les orbites oculaires, prêt à se jeter sur le premier passant venu. C’est la mort qui donne au défunt l’acuité sinistre du regard menaçant. Les morts s’emploient à propager la mort. De même les pestiférés disséminent la peste ; les barreaux de fer qu’un aimant a touchés, aimanteront d’autres barreaux.

L’œil du vivant rayonne chaleur et flamme ; celui du mort émetune lueur froide, stille une lumière polarisée, dépouillée des rayons caloriques, laquelle décompose l’aura nerveuse, engourdit le cœur et glace les moelles. Qui s’obstine a regarder cet œil se sent défaillir ; plusieurs tombèrent pour ne plus se relever.

Sous le nom de Méduse ou la Dominatrice, la mort émane l’effroi, avant-coureur des dissolutions. Qui rencontrait son regard était changé en pierre. À tel point effrayait la Reine des Épouvantements, qu’il eût suffi de quelques siens cheveux pour mettre une armée en fuite, prétendait la fable grecque, laquelle ajoutait que Minerve remit a Hercule une cruchette et dedans une boucle de la Gorgone, dont Hercule gratifia sa bonne amie Stérope, qui passa le cadeau a la ville de Tégée, laquelle la mit en son palladium.

La légende universelle n’a pas manqué de noter cet aspect étrange, cette physionomie répulsive. Ainsi, dans une saga Scandinave, le divin Thor apostrophe Alwys qui avait surgi tout a coup :

« — Hé ! hé ! D’où sors-tu, camarade ? Comme te voilà blanc autour du nez ! Aurais-tu dormi par hasard parmi les cadavres ? Tiens, je crois flairer quelque chose d’un Thyrse ! »

Et l’autre :

« En effet. Mon nom est Alwys. Oui, je demeure sous terre, oui, j’habite la pierre ! »

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Tant que le souvenir de sa vie et de sa personne n’est pas effacé, le mort fait un revenant encore présentable. Tant que dure sa mémoire, il conserve sa figure de naguère et son costume. Mais quand son nom n’éveille plus aucun souvenir précis, il passe pour s’être métamorphosé, avoir émigré en plante ou animal. On en a preuve évidente par les traces trouvées autour de la tombe, sur poussière ou argile mouillée, sur cendre ou sable, traces laissées par l’âme, évidemment ; elles montraient des patouillages d’insectes, des sillages comme de vers ou chenilles.

Si durant sa vie, le compagnon n’avait pas su se faire aimer ou estimer, il tombait bientôt dans la démonaille, était rejeté dans la tourbe des irréguliers et mauvais drôles de l’autre monde. Bientôt son physique se brouillait, tournait au laid, puis au hideux et grotesque ; des griffes lui poussaient, ou des sabots fourchus avec une queue balayante.

En tout état de cause, l’aspect du défunt se modifie. Les dessins des Peaux-Rouges lui font des moignons fourchus ou tri-dactyles au bout du bras et de la cheville. Les démons japonais ont quatre doigts seulement : c’est leur signe distinctif. Partout on en a vu avec les pieds retournés ou la tête devant derrière. De notre encéphale ils se passent aisément. À preuve les chevauchées du Grand Veneur, ces cavaliers qui pour plus de commodité portent leur boule à l’arçon de la selle ; ils la reprendront quand ils seront arrivés. D’autres l’ont déposée quelque part, dans un coin ; ils ne la mettent qu’en gala.

Pour ce qui en est de la démonologie spéciale, disons que la plupart des démons sémites sont velus et roux, et par exception, fourrés d’un pourpre violacé. Le moyen-âge chrétien encorna et ensabota ses diables, en souvenir des faunes et des ægipans. Pour les faire ressembler au dragon apocalyptique, leur père, on leur attribua une queue a bout acéré, cinglant des coups empoisonnés. Et dans leurs yeux rouges, on alluma des charbons tirés au brasier de l’Enfer.

Les Grecs représentaient Pluton et les Dieux de l’Hadès comme ne dévisageant personne et toujours regardant ailleurs ; moyen de ne s’apitoyer jamais. Ce trait délicat fut exagéré jusqu’au grotesque par des légendes et figurations barbares. Citons les Damaras et Ova Héréros de l’Afrique Australe,qui logèrent les yeux de leurs démons dans le dos ou la nuque. Par contre, tels et tels monstres se mirent deux yeux devant deux yeux derrière ; leur tête affectait la forme d’une jumelle de théâtre. Quatre’s’yeux, une Ogresse des Maïnotes, Grecs de l’ancienne Laconie.

Manquant de substance, dépourvus de chair et d’os, n’étant que du brouillard atténué, les fantômes furent dénommés Corps-Vides ou Figures-Creuses, par exemple en Russie et aux Feroë. On les dépeignit tout en façade, privés de dos et du postérieur, ouverts par derrière.

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Symbolisés par les « poissons muets », les Sprites, dit-on, sont avares de paroles, ont pour geste fréquent de poser le doigt sur la bouche. Entr’eux ils conversent, sans intermédiaire audible et visible, par l’action intime et directe d’âme à âme. Quand on se figure qu’ils parlent, c’est qu’ils font surgir les idées si nettement dans le cerveau, qu’on croit entendre une voix distincte. Ils communiquent avec nous par tables tournantes ou crayons magnétisés, par une légère agitation de l’air, par des soupirs et coups rythmés, par des lueurs rapides, des gémissements ou des éclats de rire, voire par des miaulements, hurlements et coassements. Quel dommage qu’ils ne puissent parler comme nous, parler tout bonnement !

Les Maoris attribuent ou attribuaient à leurs Tahoungas un léger bruisselis, un sifflement. Les Innoïts disent que les esprits bourdonnent. En Océanie, aux îles Gilbert et Marshall, le spectre hante les alentours de son ancienne demeure, pendant trois ou quatre jours encore, et les amis peuvent l’entrevoir aux heures crépusculaires, l’entendre siffloter.

De temps à autre, ils entrent dans le corps des oiseaux chanteurs, surtout de ceux qui ont l’accent triste et la mélodie plaintive. C’est Procné, de classique souvenir, l’hirondelle Procné, qui dit le crime dont elle fut victime. C’est Philomèle, le rossignol qui raconte aux étoiles sa passion et son infortune.

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La mort est dite « la Camarde » dans le langage populaire. Un crâne avec les orbites vides et sans les cartilages du nez — ils sont tombés de pourriture — nul ne s’y trompe, c’est la Mort ou quelqu’un qui lui appartient. Quand on ne la voit pas, on la devine à la fade, a l’indescriptible odeur dégagée par les chairs pourrissantes, on la sent par toute la chimie macabre. Thanatos en est imprégné, pénétré de part en part, ne peut que la dégager. De loin la perçoivent les chiens qui, alors, « aboient à la mort », comme on dit en nos campagnes. Mille fois les animaux fin-flaireurs la reniflaient, tandis que leurs maîtres ne se doutaient de rien.

Ayant perdu les narines, si le mort hume encore les objets, c’est par des moyens a lui connus. Ce problème, nous n’avons pas à le résoudre. Il importe davantage de se rappeler que « le souffle qui traverse les narines » est l’âme même de l’individu, son Double aérien.

Une histoire de revenants débutait ainsi :

« … Il y avait comme un mystère au fond des glaces. Dans le cabinet de toilette flottait un parfum subtil… »

L’essence des plantes, celle de tous êtres vivants se décèle par l’odeur dégagée. En vénerie, le fumet ou la fumée de la sauvagine, c’est son âme, son âme après laquelle courent chasseur, limiers et lévriers.

Quand s’élucubra la première morale, aisément on se persuada que l’infection cadavérique décelait d’ignobles penchants, révélait la mauvaiseté des âmes, leurs haines et leurs envies. Sans doute la puanteur persistait jusqu’à ce que la conscience eût été nettoyée. Ce qui nous explique pourquoi les Oscilles furent longtemps une cérémonie pieuse conservée dans les mystères dionysiques. On se balançait en escarpolette à l’intention des morts et pour abréger leur longue pénance. « Jeunes filles et jeunes garçons, montez dans la balançoire, allez de ci, de là, allez encore ! C’est grand-papa qui sera content, en haut de sa branche,.et vous remerciera ! »

Dès son origine, le christianisme déclara que les restes des saints et des bienheureux n’exhalaient pas, ne pouvaient pas exhaler l’ignoble odeur du péché. Quelle que fût la manière dont s’opérait la décomposition, il fallait que les Purs fleurassent le baume, l’encens et les parfums suaves. On appuya la doctrine sur un passage découvert dans le livre des Psaumes : « Tu ne permettras point que le corps de ton bien-aimé sente la corruption. » Les Acta Sanctorum et autres recueils hagiographiques, racontent cent fois, mille fois, que diables et criminels dégageaient une indicible malodeur, tandis que tels martyrs, vierges ou confesseurs, exhalaient délicieux effluves. Pour canoniser ou béatifier un postulant, par exemple l’illustre curé d’Ars, il ne suffit pas de célébrer ses vertus et de prouver ses miracles, il faut encore établir qu’il est mort « en odeur de sainteté », la sainteté ayant son odeur spéciale, comme le soufre, le chlore et l’arsenic.

En tout pays, il fut tiré avantage de la consubstantialité de l’âme et de l’odeur pour fabriquer des parfums inspirant l’amour. Les sorciers guatémalais ont une rose souëf-odorante, laquelle leur soumet qui la respire.

Des flacons de sel anglais ou autres substances pharmaceutiques très astringentes furent débouchés sous le nez de Peaux-Rouges qui baisèrent le manitou, le caressèrent, vantèrent sa louange, exaltèrent sa puissance extraordinaire…

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Suivant la doctrine accréditée, les fantômes pèsent si peu que rien, ne sont autre chose qu’un brouillard lumineux. Tout aériens qu’ils fussent, les démons et les génies supérieurs représentaient une certaine quantité de matière, puisque l’on ne supposait pas qu’aucune vie pût en être tout à fait dépourvue.

Avec le temps, ils se l’affinèrent, La subtilité de leur étoffe s’accorda avec la délicatesse de leur intelligence, et les plus éthérés n’eurent de substance que ce qu’il en fallait pour émaner la lumière.

Leur médiocre pesanteur expliquait leur genre de progression dans l’espace. Notre marche s’opère par saccades, par une succession de demi-chutes. Mais les revenants de toute espèce, glissent par mouvement continu, tout d’une pièce, planent sans incliner la taille. Leur genou manque de rotule, particularité mentionnée tant par les Toltèques et Tlascaltèques américainsque par les Indous. Le Lalita Vistara raconte ainsi l’arrivée de personnages divins :

« Je ne leur vis aucune ombre, ô Roi ! et je n’entendis point le bruit de leurs pas. Ils marchaient, mais ne soulevaient aucune poussière. Leur parole ne ressemble point à la nôtre, profonde et caressante, elle va au cœur. Ils ont des manières douces et de belles formes : les gens ne se rassasiaient, pas de les regarder. »

Partout désapparitions spirites se décèlent par l’absence d’ombre. L’ombre ne jette pas d’ombre.

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Sita, lisons-nous dans le Ramayana, Sita reconnut qu’un Dieu lui parlait, à l’immobilité des yeux qui la regardaient.

Et les Anamites savent qu’ils ont affaire à un génie céleste, quand ils voient sa barbe et sa chevelure blanches, sa physionomie imposante et surtout son air de mystère.

Ce mystère, tâchons d’en pénétrer les causes.

S’il faut en croire les Macousis guyanais, la vie se tient en la pupille, y réside sous apparence d’un homme microscopique, dont l’image s’éclipse au moment de la mort.

Rabelais prétend, de son côté, que « le diantre n’a pas de blanc à l’œil ». Le Chiloman siamois manque de pupille. — « Pupille », mot dérivant du latin Pupa, pupilla, poupée, fifille. À l’instar des Macousis et autres Galibis, les anciens Italiotes se représentaient leur Double sous la figure d’une fillette. De nombreux vases grecs montrent l’âme sous forme d’Eidola, poupées minuscules.

Les Tlascaltèques donnaient à leurs génies des yeux sans blanc, ni cils, ni sourcils, ni prunelle. La sculpture grecque employait le même système, mais rehaussait l’arcade sourcilière, donnant ainsi au masque des Elyséens une dignité surhumaine et le regard inquiétant du Sphinx, et les investissant d’une majesté dangereuse à contempler. Ces Dominateurs portaient une lumière en eux-mêmes, n’avaient pas besoin d’ouvrir les yeux, voyaient sans regarder et savaient sans apprendre. La perfection des formes allait de pair avec celle de l’intelligence. L’univers se refléta dans le vaste miroir de leur sapience, laquelle procédait par intuition immanente, et non point par efforts successifs, pas plus que leur marche.

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Ce sont nos populations chrétiennes et plus particulièrement celles de race germanique, qui ont le plus avant pénétré et le mieux approfondi le mystère du démonisme.

Callot, maint Flamand et, en première ligne, le Bruxellois Breughel d’Enfer, ont trouvé le sublime du genre en leurs Tentations de Saint Antoine et leurs Sabbats, rendez-vous des sorcières, des diables et lustucrus. Ces peintres nous montrent des corps humains disloqués de toute façon, sens dessus-dessous, devant-derrière, derrière-devant, accouplés en formes bestiales, forgés en outils et instruments qui volent, rampent ou titubent. Ce sont monstrueuses bouffonneries et dégoûtantes absurdités, fornications du difforme et de l’horreur, de l’impossible avec de répugnantes vulgarités. Caricatures et biscorneries, tohu-bohu de hideurs et laideurs. Au premier abord, rien de plus curieux. Le spectacle effraie les petits enfants, amuse les grands, mais bientôt perd de son piquant et l’intérêt s’émousse. On ne déguste pas de cet alcool longtemps sans qu’il fasse mal aux cheveux. Après s’être saturé des grotesques et de leur stérile abondance, c’est avec bonheur que l’on revient à la simple, à la pure, à l’idéale beauté.

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À l’origine, les démons et génies étaient des individus quelconques, bons ou mauvais, comme cela se trouvait, mauvais le plus souvent, parfois très mauvais. Vue 17 sur 997

L’équilibre n’étant pas moins nécessaire au monde moral qu’au monde physique, il fallut opposer des génies bienfaisants à la tourbe démonique infestant le monde. On ne réfléchissait guère que l’on eût pu se passer des uns et des autres. Des plus puissants on voulut avoir l’effigie.

Les premiers artistes faisaient gauche et laid, ne pouvant mieux faire, mais à mesure qu’on se rendit maître de la forme, on voulut que la laideur signalât les génies méchants et que la beauté fût le privilège des bons patrons et protecteurs. Mieux que tous autres, les Grecs exprimèrent par des lignes la noblesse intellectuelle et morale. Ils y réussirent si bien que l’humanité s’enorgueillit encore de leurs succès. Pour avoir des visions de grâce, de charme et de majesté, nous contemplons encore les formes de Zeus, d’Apollon et de Dionysos, celles de Diane et d’Aphrodite.

On ne trouva pas mieux que la beauté humaine. Cependant quelques-uns, surtout parmi les modernes, accrochèrent une paire d’ailes aux personnages angéliques. Ces grandes rémiges font bel effet quelquefois, le plus souvent elles alourdissent ; nos peintres et sculpteurs savent le mal qu’ils ont à passer une robe entre le corps et les ailes. Mais la pudeur avant tout, la pudeur spéciale dont l’éducation par les moines et par les nonnains infesta l’Occident chrétien.

La laideur fut tout autrement facile à exprimer que la beauté. On avait ample provision de haines et colères à placer contre son prochain. Les personnages du monde invisible n’ayant pas de voix pour répondre, on leur attribua tous accidents, malchances, malheurs et maladies. On les accusa même de ses erreurs et de ses maladresses. Après avoir commis de lourdes fautes, lesquelles aboutissaient à grièves douleurs, on se prétendit la victime des Malfaisants. Impossible aux diables de nier les crimes dont on les accusait, cornus comme on les avait faits, avec des crocs de sangliers à leur gueule ensanglantée. L’homme les avait enlaidis en proportion de ses remords. N’osant discuter avec sa conscience, il extériorisa ses passions et penchants, afin de les maudire et honnir plus à son aise. Ce qu’il n’osait s’avouer, il le cornait aux oreilles de ces vilaines bêtes.

Si les peuples n’ont que le gouvernement qu’ils méritent, de même n’ont-ils que les Dieux qu’ils voudraient être, que les diables qu’ils sont. On prétend que le Créateur se manifeste par ses œuvres… Et l’homme donc ! l’homme qui formula notre monde intellectuel et moral. Tant vaut l’imagination d’un peuple, tant vaut sa poésie. Tant vaut sa conscience, tant valent son ciel et son enfer. L’Evolution des Religions nous montre ce que nous croyons, partant ce que nous sommes.

Salomon, lisons-nous dans les légendes de l’Islam, puisées pour la plupart aux sources talmudiques, Salomon obtint la faveur de voir les djinns sous leur forme réelle, et non pas seulement sous les apparences, tantôt terribles, tantôt engageantes, sous lesquelles ils se déguisent. L’homme le plus sage et le plus savant du monde fut stupéfait au spectacle de ces difformités. Il n’eût jamais cru que pareils monstres fussent possibles. C’était une tête d’homme sur un cou de cheval, c’étaient des ailes d’aigle sur la bosse d’un chameau, un paon avec des cornes de gazelle… Et l’ange Gabriel lui expliqua : « Sache que ces formes de chimère accusent les crimes d’existences antérieures, proviennent de rapports infâmes avec hommes, quadrupèdes, oiseaux et reptiles. Rien n’arrêta la concupiscence de ces êtres immondes qui naquirent en inceste et vécurent en adultère. De génération en génération leur hideur augmente à mesure que se multiplie leur espèce. »

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Tous nous avons remarqué les gargouilles qui peuplent les murailles, les toits et les piliers de nos Églises gothiques, figures étranges, résurrection des amphibies qui peuplaient les marais jurassiques. Ces œuvres de l’art chrétien, on les a traitées fort dédaigneusement. Oublieuse des maux qu’elle n’a pas endurés, notre génération ne voit, en ces reliques d’un autre âge, que bizarreries, drôleries, coquasseries. Les disant de mauvais goût, elle se dispense de les étudier sérieusement. Mettons-y plus de complaisance. Évoquons la mentalité de nos malheureux ancêtres. Revivons le moyen-âge. Rentrons en cette longue et lugubre nuit. Ces animaux fabuleux, formes incongrues, absurdes juxtapositions de corps et de membres enchevêtrés, ces alectro-dracontes, ces lago-pardes et léontopithèques furent les images de violences doublées de lâchetés, de roublardises acoquinées à des imbécillités. Des anato-falcones ou anseri-falcones, ont des têtes de rapaces montées sur des corps de palmipèdes : le bec plonge en son ventre, le fouille et dévaste ; le rapace s’irrite contre son propre cœur, son cœur d’oie stupide, de canard voué aux marais fangeux. Que d’infortunés dans les asiles, que de pauvres détraqués qui s’écrieraient que ce sont là leurs portraits d’une ressemblance déplorable ! Les Sphinx et les Sphinges ne sont-ils pas notre propre mystère ? Ces Chimères et ces Fantasmes sont à la ressemblance de nos imaginations et désirs. Oui, ces Cauchemars, Empuses et Lamies, représentent nos haines et nos remords. Frayeurs, lâchetés et désespoirs prennent un masque bouffon, s’affublent en Blemmyes, Sciapodes et Martichoras.

Les symbolistes ont suffisamment expliqué que la nef des cathédrales représente la Sainte Église et l’objet de la Foi chrétienne. Regardez le Crucifié tirant sur les clous, pleurant des larmes sanglantes. Ensuite, considérez les figures mornes et hébétées tout autour, saints déhanchés et décharnés, saintes laides et moroses. Une mourante lumière tremblant devant un reliquaire : c’est le cœur, le triste cœur du fidèle, pauvre âme mal éclairée !…

Voyez maintenant le dehors de l’édifice sacré. Le dehors c’est le monde, la société politique et civile en tant qu’opposée à la communion des fidèles. Ces pierres sont animées. Ça grouille de diables, démons grimpant partout, nichés clans tous les coins. Débordant sur le présent siècle, l’Enfer envahit la vie quotidienne. En ces dragons hideux, en ces guivres méchantes, le peuple contemplait ses mangeurs et ses bourreaux. Ces animaux féroces étaient, les Dominations et les Puissances, le Diable, les Mahomet les Tervagant ; c’étaient aussi le Roi de France et l’Empereur du Saint-Empire et les barons et baillis, et la famine et la maltôte, tout ce qui le suçait, le piquait, l’empoisonnait, l’empestait, lui arrachait la chair vive, lambeau après lambeau. C’était la Vie, image de l’Enfer, et l’Enfer, réalité de la Vie. Mais il ne devinait pas encore, le Peuple, enfant colosse, ne comprenait pas que ces cauchemars de pierre, affreuses réalités, n’étaient autres que les démons en son cœur : Sottise et Folie, Envie et Cruauté.

Le Peuple, c’est nous, n’est-ce pas ?

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De tempérament frileux, les Ombres se plaisent à la tiédeur des forêts, cagnardent sous les racines tordues des vieux hêtres, dans les fourrés que la cime des grands arbres protège contre les vents, dans les broussailles ou sous les feuilles sèches. Les feuilles pourrissantes développent une chaleur obscure, laquelle supplée au sang qui leur fait défaut, a là nourriture qui leur manque si fréquemment. Il faut bien qu’elles reçoivent du dehors un calorique, dont elles n’ont plus la source en elles-mêmes. Le plus souvent qu’elles apparaissent, on les voit en peine de se réchauffer. Ne dît-on pas « la Mort à la main glacée », « froid comme la Mort, chaud comme la Vie » ?

Sans parler des cierges et bougies qu’ils leur allument à la Toussaint, nos paysans invitent leurs défunts à se donner une bonne flambée devant la bûche de Noël, les convoquent aux brandonnées de la Saint-Jean, devant lesquelles nos Bretons laissent la place d’honneur à des hôtes invisibles. Aux fêtes de famille ne doit manquer le bon feu dont la chaleur les ragaillardira.

Nos antipodes, les Non-Non d’Australie, racontent que les âmes qui viennent de passer par la mort, ne s’accoutument que difficilement à la froidure, pendant quelques semaines, restent engourdies et tout effrédillées. De temps à autre, les amis se font un devoir d’allumer un brasier sur la tombe : « Arrive pauvre camarade, arrive ! chauffe-toi, ranime-toi ! »

Pendant les mois d’hiver, les Odjibéouais, tribu de Peaux- Rouges, se montraient diserts sur le compte de Ménabochou, bavardaient sur ses compagnons. Quand arriva l’été, ils ne voulaient plus se laisser interroger sur le héros national. On leur demanda le pourquoi de cette nouvelle attitude ?

« Les Esprits, répondirent-ils, ne peuvent supporter les rigueurs de l’hiver. Rien qu’un petit vent frais les met déjà mal à l’aise. Dès qu’arrive la mauvaise saison, ils se réfugient dans les cavernes, se mussent dans les feuilles sèches, s’engourdissent à la façon de notre oncle l’ours, claquemuré en son arbre creux. Mais le printemps les dégèle les uns après les autres. Ils recherchent alors notre compagnie, vont et viennent après nous, ne perdent mot de nos conversations. Quand ils étaient blottis dans la mousse, sous la neige, libre à nous de nous amuser à leurs petites histoires. Mais quand ils sont dégelés, bernique ! Un sot se laisserait aller à leur déplaire. »

Sans insister sur la contradiction qu’elles présentent ou semblent présenter, les légendes chrétiennes attribuent au chef des mauvais anges un contact réfrigérant, mais brûlant autant que la glace du pôle et. emportant la peau. Certains prétendent que messire Satanas trouve le climat de l’enfer trop frais pour son tempérament. Après tout, n’est-il pas le démon du feu !

En son « Poème des Aïeux », Miçkiewicz, le grand poète polonais, met en scène un vampyre qui exhalait des flammes, mais son haleine soufflait froid.

De ces renseignements, il semble résulter que les pauvres défunts sont affligés d’une sensibilité avoisinant l’hyperesthésie. Dans l’Indo-Chine ils peuvent avoir froid jusque dans leurs images. Quand la température se fait rigoureuse, ils grelottent en leurs statues de bois, leurs marbres gèlent, leur bronze se morfond. Et les Arakanais, touchés de leur souffrance, apportent des fourrures pour les emmitoufler, les enveloppent de manteaux chauds et moelleux… Acte d’humanité qui leur sera compté en ce monde ou dans l’autre.

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De toutes les belles choses, la plus belle est la lumière des vivants. Combien les morts la regrettent, cette lumière du jour si claire et si pure, qui leur était si douce, mais qui maintenant fait vibrer douloureusement le brouillard dont leur matière se compose ! Maintenant elle les surexcite, les agace, les insupporte, comme ferait un bain surchauffé. Le grand jour de l’été les éblouit et les accable, sauf pourtant les démons méridiens ou de la Méridienne, espèce qui pullulait jadis en Syrie et en Palestine, et qui hante encore quelques cervelles de l’Islam et du Christianisme. Aux heures brûlantes, les âmes délicates se dissimulent dans les feuilles d’arbres, ou entre le tronc et l’écorce, disparaissent dans les ombres des fourrés épais, se glissent dans les fentes des roches, aux interstices des pierres et sous les cailloux. Ils ne se sentent à l’aise qu’en mi-obscurité.

L’Arabe raconte que les ghouls séjournent en cavernes qu’ils empuantent, vont la nuit viander comme hiboux. La vue d’une torche allumée les jette en une rage impuissante, les force à détaler. Chacun sait qu’un charbon, brandi en cercle, épouvante les fauves nocturnes. Tel rayon coupant l’obscurité, en dardant à travers la ténèbre, apparaît comme flèche acérée, glaive scintillant.

Êtres crépusculaires et surtout nocturnes, les morts ont pour reine Hékate à l’arc d’argent, Hékate, dont le moyen-âge fit la plus laide et la plus méchante des sorcières. Mais les vivants regardent au Soleil, au brillant Apollon lançant au loin ses flèches d’or. Encore les Ombres de faible constitution préfèrent-elles les nuits que les étoiles n’éclairent que vaguement. Chacun sait que le Hadès, sombre royaume, ne connaît que lueurs grises et cendrées, luminosités incertaines, froides phosphorescences.

Photophobes furent les premiers démons et le sont restés. À mesure que son esprit s’éclaira, l’homme craignit de moins en moins les fantômes de l’erreur et de l’obscurité, aima davantage la lumière, qu’il identifia avec l’intelligence, la raison et la justice. Force fut aux religions de suivre le mouvement. Celles qui succédèrent au culte des ténèbres partagèrent les esprits en anges de lumière et en démons de l’obscurité, déclarèrent suspectes les larves obscures et qualifièrent de criminelle toute la gent lucifuge. Les réprouvés furent jetés dans l’abîme noir, au-dessous des justes et bienheureux qui se meuvent en flots de clarté.

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« Pauvres morts ! » nous écrions-nous après notre enquête. Ah ! combien peu nous savons apprécier les biens que la vie nous octroie ! Ceux qui en sont privés, avec quel regret parlent-ils de la plaisurable vie faite à l’âme par la chair ; — cette chair tant dépréciée par les raffinés du spiritualisme, qui en font un terme d’insulte un objet de mépris et de dégoût. — Les malavisés ! À travers cette heureuse chair, manteau de délices, vêtement idéal, tissu de nerfs, appareil intellectuel, siège de sensations, tantôt suaves, tantôt douloureuses, circule un sang vivifiant et chaud, issu de la toujours bouillonnante fontaine du cœur, merveille vivante et pour ceux qui le mieux la connaissent mystère encore, admirable mystère !

Avez-vous assisté à quelque représentation d’Orphée aux Enfers ? Alors vous vous rappelez le valet de chambre, John Styx, ex-roi de Béotie, lequel n’apprit ce que vaut la vie qu’après l’avoir perdue.

Ce qu’ils abondent, les rois de Béotie ! Si par delà les sombres bords on conserve l’intelligence et le souvenir — plusieurs en doutent — combien qui regretteront d’avoir si peu goûté la vie terrestre, si mesquinement profité de l’extraordinaire, de l’incommensurable chance dévolue à qui naquit parmi les hommes ! Mais une Parque ironique et maligne décida que les souffrances nous seraient sensibles jusque dans leurs nuances fugitives, et que le pli d’une rose froisserait, notre peau délicate… Que nous jouirions de la force en n’y pensant pas, et de la santé presque sans nous en douter.

La santé, — cette harmonie merveilleuse dans les activités multiples d’organes compliqués, — on la définit comme étant un équilibre, un équilibre seulement. On la confond presque avec l’inertie du caillou gisant sur le sol. Et des barbares se croient exquis parce qu’ils vantent la souffrance, et des hurluberlus se vantent de savourer la douleur en ses intimes et délicates voluptés !

— Peut-être ne savez-vous pas même ce qu’est la vie ? Dépêchez-vous, il est encore temps !

Élie Reclus