L’être social

mardi 31 mai 2011
par  Grave (Jean)

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Il est une idée admirable qui, une fois comprise, sera féconde en résultats, c’est l’idée de l’autonomie individuelle. Lorsque les individus conscients de leur force, soucieux de leur dignité, auront compris ce que les fait la société et ce qu’ils devraient être s’ils pouvaient développer toutes leurs facultés, toutes les conceptions que l’on se faisait sur l’individu et la société en seront bouleversées.

Une fois ancrée en les cerveaux, cette idée impulsera la révolution qui se prépare ; aidera aux transformations de l’ordre social actuel ; contribuera à établir l’ordre social harmonique que les moins hardis s’accordent à donner, au moins, comme but lointain de l’évolution humaine, s’ils en contestent la possibilité immédiate.

Cette idée devrait attirer à elle tous ceux qui ont le sens droit, le sentiment de la justice et de la dignité humaine. Aussi, en sciences, en arts, en littérature, nous la voyons poindre dans les constatations des uns, dans les conclusions de certains autres, en les aspirations de tous.

Mais — cela était inévitable aussi — il y a ceux qui, se croyant le centre du monde, tout en étant incapables de rien trouver de neuf, quoique ayant besoin d’inventer des théories afin de se donner des airs de chefs d’école, sont à l’affût de celles qui s’élèvent pour débiter, à leur sujet, quelques inepties jamais nouvelles, hélas ! celles-là.

Tous, plus ou moins, rabâchons ce qui a été dit avant nous, tous ne faisons que souligner ce qu’ébauchèrent ceux qui nous précédèrent. Les choses les plus neuves — ou paraissant telles — ne découlent que de celles qui les ont précédées ; nous ne faisons que leur donner de l’extension, les élucider, les présenter sous le jour qui nous est particulier.

Et c’est déjà beau d’aider au développement d’une idée. Mais certains cerveaux trop mesquins pour voir une idée dans toute son ampleur, taillent, rognent la malheureuse devenue leur victime, afin de la faire rentrer en leur cervelle étroite, et de cette idée grande, généreuse, font une chose informe, rétrécis sur le patron de leur petite personnalité !

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On est venu proclamer que « l’Individu » était tout ; que son « Moi » emplissait l’Univers ; que, dans la satisfaction de ses besoins, il n’avait pas à tenir compte d’autrui. Lui, lui seul, c’est tout !

Peu, par exemple, osent aller jusqu’au bout de leur théorie en affirmant que, s’il est utile à l’individu de marcher sur les cadavres de ses concurrents, il doit le faire sans aucun remords. Jusqu’à présent, il n’y a que les économistes qui aient osé carrément l’affirmer. Quelques intellectuels ont bien, eux aussi, déclaré qu’il n’y a pas à se préoccuper des « vagues humanités » grouillant dans le bas-fond social et que l’on peut indifféremment piétiner en sa marche, leur rôle sur terre consistant à peiner, souffrir et produire au service de « l’élite » qui a toujours le droit de s’affirmer aux dépens de la « vile multitude » si cela lui est utile ! Mais, moins carrément affirmé, emberlificoté de phrases cherchant à atténuer l’aveu.

Et voilà comment, avec des idées neuves, on rapetasse de vieilles conceptions, puisque cela nous ramène ainsi au « sang bleu » de la noblesse de jadis. Aristocratie intellectuelle ou de l’argent, du sabre ou du nombre, de la naissance ou du choix, n’est-ce pas toujours la domination du petit nombre sur le plus grand, la vanité érigée en qualité ; et n’importe par qui elle soit exercée, l’autorité aboutit toujours à l’exploitation des gouvernés par les gouvernants. Quels que soient les prétextes dont elle prétende justifier son origine, elle n’en reste pas moins arbitraire et injuste.

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Son propre bonheur doit être, évidemment, le seul but de l’individu ; agir selon ses conceptions, au mieux que lui permettent ses aptitudes, voilà l’idée vraie, logique ; mais, pour en tirer les conclusions qu’ils formulent, il fallait que les « purs individualistes » — comme ils s’intitulent — aient encore le cerveau farci de toute la métaphysique qu’au lycée on leur a fourré dans la tête et arrivent à envisager « l’individu » comme une abstraction remplissant, à elle seule, l’espace et le temps. C’est ce qu’ils n’ont pas manqué de faire.

Cela, du reste, leur facilitait le raisonnement. Ayant élagué toutes les contingences, ayant réduit l’humanité à une seule et vague entité, ils pouvaient ainsi attribuer tous les droits, toutes les possibilités à une conception sans avoir à s’inquiéter de possibilités autres qui, pour eux, n’existaient pas, puisqu’ils les avaient supprimées ; et cela avec une apparence de logique.

Malheureusement pour leur raisonnement, l’individu n’est pas une entité abstraite. C’est une réalité se subdivisionnant en centaines de millions d’exemplaires, répartis sur la surface de notre globe terraqué, apportant chacun, en naissant, les virtualités qui lui sont propres, ce qui comporte pour chacun également les droits que l’on a voulu attribuer à l’entité, c’est-à-dire le droit d’évoluer à sa guise selon ses aptitudes, et de poursuivre la réalisation de son propre bonheur, selon sa façon de le concevoir.

Ces diverses autonomies doivent-elles entrer, en leur évolution, en compétition les unes contre les autres ? Y a-t-il à rechercher si leur intérêt bien entendu les portera à agir d’accord, harmoniquement, ou bien à continuer la lutte actuelle, sous prétexte que la liberté et le bien de l’individu consistent à évoluer sans tenir compte des « vagues humanités » ? Voilà qui indiffère les « individualistes » puisque leur raisonnement ne mentionne qu’une abstraction, mais qu’il importe cependant d’élucider lorsqu’on ne se paie pas que de mots.

Et alors, reprend ici l’éternelle querelle sur l’égoïsme, l’altruisme, et mots semblables où personne ne s’entend, car, toujours selon la tendance de notre faculté d’abstraire, et surtout de notre éducation qui nous pousse également à l’abstraction, on discute sur ces deux sentiments comme s’ils étaient deux entités ayant un pouvoir et des effets nettement définis, tandis que, en réalité, ce ne sont que des tendances de notre raisonnement, se modifiant selon la pensée du moment, qui, elle-même, se modifie sous la pression des circonstances extérieures.

Égoïsme ! altruisme ! mots génériques servant à désigner différentes façons d’agir ou de penser, mais si peu précis, si extensibles que, ce que les uns dénomment altruisme, d’autres, avec autant d’apparence de raison, peuvent le nommer égoïsme ; ce qui, une fois de plus, nous démontre que ces deux sentiments peuvent bien, en notre esprit, être opposés l’un à l’autre, mais par leurs manifestations extrêmes seulement, car, par des gradations insensibles, ils se joignent et arrivent à se si bien confondre, qu’il est impossible en certains actes de définir quel est celui de ces deux sentiments qui nous a impulsé.

Et, après tout, cela n’a rien d’étonnant, puisque, quels que soient les caractères que revêtent nos sentiments pour se manifester, ils ne sont que l’affirmation de notre individualité,qui elle-même, étant des plus complexes, ne peut donner naissance à des sentiments nettement tranchés.

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Qui, à un degré quelconque, ne se sent pas parfois ému par une souffrance autre que la sienne, troublé dans sa quiétude, l’esprit inquiet au milieu de ses joies par la souffrance d’’autrui, au point de désirer, si la chose était faisable, souffrir à la place d’une personne aimée, et même, alors que le mal n’atteint que des êtres qui vous sont indifférents, souhaiter la force nécessaire pour le détruire ?

En revanche qui, en certaines occasions, peut se vanter d’avoir fait tout ce qui lui était possible pour amortir les souffrances qu’il a vues ? Qui n’a pas eu son heure d’apathie où, tout en étant vaguement incommodé du mal des autres, on n’a rien fait pour l’adoucir, sans compter les occasions où, tout en ayant la bonne volonté de venir en aide à autrui, on ne le fait pas, parce qu’il en résulterait des conséquences fâcheuses pour soi ou pour les siens ?

L’homme vraiment altruiste, serait celui qui, annihilant continuellement son individualité au service d’autrui arriverait à n’agir continuellement qu’en vue du bien de ses semblables. Il existe et a existé quelques exceptions de ce genre, mais, règle générale, l’être humain pense d’abord à lui avant de penser aux autres. Et, du reste, il n’est pas désirable que l’individualité évolue vers l’altruisme ainsi entendu puisque ce seraient les pires qui profiteraient de cette abnégation.

D’autre part, l’homme absolument égoïste serait celui qui, vraiment insensible aux souffrances qui ne l’atteindraient pas personnellement, ne verrait dans ses semblables que des instruments de jouissance et d’exploitation,les traiterait en matière exploitable, oserait le proclamer ouvertement, sans l’atténuer d’aucune considération à côté.

« Les privilégiés de la société actuelle » nous dira-t-on, « n’agissent pas autrement à l’égard des déshérités ». Oui, mais de combien de sophismes n’essaie-t-on pas de déguiser cette exploitation ! Pour la justifier, on fait intervenir l’ordre social, le bien-être général, et cent autres raisons qui sont la négation de l’égoïsme pur.

Pour appuyer leur thèse de l’individu-entité, certains de nos « intellectuels », poussés dans leurs retranchements n’hésitent pas, il est vrai, ayant érigé l’égoïsme en théorie, à affirmer que la masse prolétarienne n’est bonne qu’à être exploitée par la minorité intellectuelle, mais ce n’est que pétard pour épater le bourgeois. Cela, chez eux, reste à l’état de théorie, quelle que soit leur envie de passer à la pratique.

Ce qu’il faudrait, pour donner de la valeur à la théorie, ce serait que nos jolis « intellectuels », dans la vie journalière, dans leurs relations courantes, essayassent d’exiger ouvertement, de ceux qui les entourent, tous les avantages pour eux sans rien donner en échange ; que, dans leurs transactions, ils exigeassent tout le profit.

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Dans les relations familiales ou d’amitié, on voit souvent des individus profondément égoïstes, tirant de ceux qui les aiment toute espèce de soins, de sacrifices à leur jouissance égoïste sans rien donner en échange, sans même s’apercevoir des souffrances de ceux qu’ils exploitent ainsi ; mais, comme dans les relations sociales, sous combien de noms altruistes, cela se déguise-t-il ? C’est parce que celui ou celle qui aime s’imagine que l’objet de son amour le lui rend au centuple que rien ne lui coûte pour lui être agréable ou espère, par son abnégation, être payé de retour. Mais, surtout dans les relations sociales, comme il serait vite repoussé de tous, celui qui afficherait la prétention de toujours recevoir sans jamais rien donner !

Cela ne prouve pas l’altruisme, mais cela prouve que, pour vivre en société l’homme est forcé de tenir compte de ses semblables, que, pour pouvoir s’exercer, l’égoïsme le plus absolu est forcé de se parer des couleurs les plus altruistes. Cela prouve surtout que, dans les relations individuelles et sociales, il faut, pour recevoir, donner ou avoir l’air de donner.

Dans l’état social actuel, ce ne sont que des promesses qu’ont donné les privilégiés pour obtenir pouvoir, richesse et oisiveté. Quand l’individu sera plus conscient, il ne s’y laissera plus prendre en ses relations sociales ; dans les relations individuelles, il sait déjà qu’il ne faut pas exiger la solidarité des autres si on ne se sent pas capable d’en faire preuve soi-même à son tour.

La sympathie existe en dehors de tout profit personnel et les théoriciens de l’égoïsme le comprennent si bien qu’ils font intervenir la délibération de l’individu qui, à venir en aide à un autre, trouverait une satisfaction personnelle, n’aiderait que parce qu’il y trouve son propre plaisir, ce qui, d’après eux, ne serait par conséquent qu’une forme de l’égoïsme.

Cette facilité de changer le nom de la chose, selon le point de vue qu’on envisage, est la confirmation de ce que j’avançais plus haut : les choses absolument définies n’existent qu’à l’état d’abstractions dans notre cerveau. Entre les deux points extrêmes qui nous semblent les plus opposés, il y a une série de dégradations les amenant à un point neutre de contact où les deux choses qui nous paraissaient si dissemblables se confondent tellement qu’il nous est impossible de les différencier et que nous ergotons indéfiniment sur leur signification.

L’absolu est relatif, et la logique peut nous mener à l’absurde lorsqu’elle ne tient pas compte des contingences, et raisonne sans rassembler tous les éléments de la question.

L’individu a pour but son propre bonheur ; il ne doit le sacrifier à personne ni à aucune entité ; mais comme il ne peut se suffire à lui-même, et que, pour rendre tous leurs effets, ses efforts doivent être associés aux efforts de ses congénères, comme la réalisation de son bonheur en emprunte les éléments au milieu dans lequel il se meut, aux êtres qui l’entourent ou qui l’ont précédé, comme ce milieu et ces êtres peuvent lui être utiles ou nuisibles, favorables ou hostiles, agréables ou désagréables, dans la conception de son bonheur l’individu doit donc tenir compte de ce qui existe autour de lui, et comprendre que le bonheur de ceux au milieu desquels il est appelé à évoluer ne sera pas sans influence sur le sien propre.

Il a été absurde de vouloir sacrifier l’individu à l’entité sociale, mais il serait non moins absurde de vouloir nier l’état social au profit de l’entité-individu.

C’est parce qu’il a vécu en société que l’individu est sorti de l’animalité. C’est parce qu’il a pu échanger ses idées rudimentaires avec ses semblables qu’elles se sont élargies, en ont enfanté d’autres, et que s’est développé son cerveau, que ses facultés ont progressé. C’est parce que l’état social a permis d’accumuler le produit des efforts individuels, d’en transmettre le résultat d’une génération à l’autre, que la somme des connaissances humaines est allée s’augmentant sans cesse, apportant de nouvelles possibilités de progresser encore.

Livré à ses seules forces, à ses seules ressources, l’individu, incontestablement, serait profondément misérable. Il se verrait, comme à l’époque où la pierre éclatée lui fournissait ses principales armes et outils, condamné à lutter au jour le jour pour subvenir à sa subsistance. Sans trêve ni répit, il lui faudrait tenir constamment en éveil toutes ses facultés pour n’arriver à éprouver que des satisfactions grossières, rudimentaires et en petit nombre.

Ce n’est que grâce au perfectionnement graduel de son outillage qu’il a pu augmenter ses jouissances et se créer des loisirs, mais ce perfectionnement de l’outillage l’a amené aussi à une solidarité plus grande, plus étroite avec ses semblables, car il y avait des matières qu’il ne pouvait obtenir ou travailler qu’associé à ses semblables.

On a fait la critique de l’industrialisme qui asservit le producteur, le plie, le rompt, le déforme et l’abrutit, le fait, lui, organisme pensant, l’esclave de la machine inconsciente. On a fait ressortir que les loisirs du travailleur n’avaient pas augmenté, mais bien diminué, avec le perfectionnement de l’outillage mécanique qui a augmenté le chômage, oui, mais non le loisir entre les heures de travail.

La critique est juste ; mais si l’outillage mécanique remplit, à l’égard du travailleur un rôle néfaste en l’état actuel, il ne faut pas oublier que cela tient à l’organisation sociale défectueuse que nous subissons, qui, hiérarchisée de façon à apporter toutes les jouissances aux uns, quitte à aggraver la misère des autres, sait faire tourner les progrès les plus certains, en instruments d’exploitation nouveaux qui accroissent de plus en plus la masse des déshérités.

Les progrès mécaniques, en apportant la possibilité de produire beaucoup plus vite, avec beaucoup moins de monde, ont facilité aux exploiteurs de se rendre de plus en plus maîtres de leurs exploités, en leur permettant de faire accomplir une partie de la besogne par l’ouvrier mécanique, forçant les travailleurs de chair à se disputer la besogne restante : mais de ce qu’une minorité d’oisifs a su faire tourner à son seul profit le résultat des efforts de tous, il ne s’ensuit pas que l’on doive renoncer aux inventions qui doivent nous affranchir du temps et de l’espace.

Si, en unissant leurs forces et leur intelligence ils peuvent mouvoir un outillage qui leur permettra de produire en quelques jours assez de produits pour leur consommation annuelle, il serait stupide de la part des individus de vouloir s’isoler et produire, par les moyens primitifs ou imparfaitement améliorés, ce qui leur prendrait des semaines et des mois pour arriver aux mêmes résultats.

L’industrialisme et l’exploitation capitalistes ont fait de l’existence du travailleur, non seulement un enfer, mais aussi une bataille plus meurtrière que celle qui se livre par les armes. Dans la production actuelle, la vie des travailleurs ne compte pour rien. Pour réaliser une économie de quelques milliers de francs sur le bilan annuel, le capitaliste n’hésitera pas à laisser son usine dans les conditions d’hygiène les plus déplorables. Parce qu’il lui faudrait immobiliser un capital important, il se refusera à remplacer un matériel ancien par un nouveau qui adoucirait la tâche de ses esclaves de chair ! Qu’importe que cela les use plus vite, leur remplacement ne lui coûtera pas une obole.

Et voilà pourquoi, au milieu des découvertes les plus favorables à l’humanité, les individus continuent à évoluer au milieu des conditions les plus néfastes à leur santé, à leur développement.

Il en est de même de l’état social. C’est le mode d’évolution qui permettra la plus grande somme de développement lorsqu’il sera basé sur la solidarité et la réciprocité ; mais de ce que certains ont su en accaparer les profits au détriment de leurs co-associés, s’ensuit-il qu’il doive être abandonné ?

En proclamant pour leur utilité le droit de ne tenir compte que de ce qui leur est favorable, le droit pour « l’individu » de poursuivre son bonheur sans s’occuper des « vagues humanités » qu’il pourrait écraser en sa route, les individualistes, implicitement, reconnaissent le même droit à toute créature. Mais alors le problème se complique, c’est ce qu’oublient ceux qui parlent toujours de l’Individu au singulier.

Ce n’est qu’en ne tenant aucun compte que ce n’est pas un individu qu’il existe sur terre, mais des centaines de millions à la fois, qu’ils arrivent à avoir une faible apparence de logique, en niant la solidarité dans l’état social. Et la fausseté de leur raisonnement se démontre en aboutissant à cette conclusion que, si les individus doivent évoluer sans tenir aucun compte les uns des autres, ils se gêneront, se froisseront, pour aboutir à la lutte, à l’exploitation !

Nous revenons donc à l’état social actuel dont nous vouIons nous débarrasser. Et les purs individualistes n’auraient ainsi créé des entités nouvelles pour formuler leurs réclamations contre l’arbitraire qui nous écrase que pour en revenir à leur point de départ : l’autorité avec toutes ses injustices, ses exactions, sa compression d’individualité.

D’où cette autre conclusion qui s’impose : Si d’aucuns s’insurgent contre l’autorité et l’exploitation actuelles, c’est qu’ils n’ont pas part à la curée. Ils trouvent très mal d’être exploités eux-mêmes, mais se sentent d’heureuses dispositions pour exploiter les autres. Ils trouvent très dur de courber la tête sous l’oppression, mais n’aspirent qu’à poser leur joug sur le cou de ceux qu’ils supposent leur être inférieurs. Ce qu’ils voudraient, en somme, c’est une place parmi les privilégiés.

L’absurdité de l’entité-individu étant ainsi démontrée ; et, d’autre part, étant prouvé également que les individus, s’ils veulent vivre normalement et se développer intégralement, doivent s’organiser en société, la conclusion logique qui en découle est, l’état de guerre étant nuisible, — la société actuelle nous le prouve, — que l’égoïsme bien entendu consiste à ce que chacun s’entende avec ses voisins, afin de vivre en paix.

Oui, sous peine de déchoir, l’être humain ne peut viv’e isolé ; l’état social est, pour lui, une condition sine quâ non de bien-être et de progrès. Voilà ce qu’oublient trop facilement ceux qui parlent de l’Individu avec un I.

Loin d’être une entité, c’est un être réel, tiré à des centaines de millions d’exemplaires, ayant tous, au même degré, droit à se développer intégralement, à satisfaire, selon les possibilités naturelles existantes, tous les besoins que comporte leur organisation.

« Selon les possibilités naturelles existantes », voilà ce dont, encore, ne tiennent pas compte les théoriciens de l’outrance, mais que l’on est bien forcé de constater lorsque, ne se payant pas de mots, on se heurte aux faits.

Ayant démoli Dieu et les forces supra-naturelles, on a reconnu que l’être humain était le produit d’une évolution de la matière. On a constaté que cette évolution s’accomplissait en vertu de certaines forces, et que ces forces étaient des manifestations des combinaisons de la matière en mouvement, des propriétés inhérentes à chacune de ces combinaisons ; et que l’homme, produit de la matière, ne pouvait se soustraire aux effets des forces dont il est issu.

Sa volonté qui semblait le faire libre, n’étant elle-même, que le résultat, la vibration de différents états moléculaires de certaines cellules de son être impulsées par le choc d’autres vibrations intérieures ou extérieures, il reste l’esclave du milieu dans lequel il se débat, forcé, de se soumettre aux conditions de son être. Il n’y a pas de hiérarchie qui puisse tenir contre cette constatation, mais par contre, sa dépendance du milieu ne justifie nullement son asservissement par ses semblables.

Torturez les mots, disséquez-les, tournez-les de quelle façon vous voudrez, il est un fait que l’on n’arrivera pas à pallier, c’est celui de la complexité devenue si débordante que notre vie est faite d’une part de la vie des autres, comme la vie des autres est faite d’une part de la nôtre.

Non seulement nous sommes liés à ceux qui nous entourent, mais nous subissons l’influence de ceux qui nous précédèrent, comme nos actes influeront sur l’évolution de ceux qui nous suivront.

Apprenons donc à débarrasser notre pensée de ces deux fléaux qui nous ont toujours fait déraisonner : la métaphysique qui nous fait anthropomorphiser les conceptions de notre cerveau et transforme de simples façons de raisonner en personnes agissantes, leur prête des contours définis, leur attribue un pouvoir illimité, et l’absolutisme qui nous fait trancher, isoler, poser en antithèses des faits qui se joignent et s’associent lorsqu’on les analyse.

J. Grave

[1Extrait d’une étude à paraître dans le courant de mai, chez Stock, sous le titre : L’individu et la société.