Les amoureux de Galathée

mardi 31 mai 2011
par  Mullem (Louis)

De même qu’en la noble légende attique, la statue était devenue femme. Le marbre apparaissait d’une vie respirante et vraie. Le prodige renaissait soudain de l’art égal à la vie.

Était-ce un mirage, peut-être, où se jouaient les errantes lueurs de la forêt ? La nouvelle Galathée se profilait d’une légèreté de frisson dans la lumière brisée des branches et sur le reflet tremblant de la rivière. N’était-elle que fantôme d’air et de nuée entre les feuilles ? Oui ! ce n’était peut-être qu’une féerie rustique d’ombre et de clartés à travers bois…

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L’agreste solitude, pourtant, accueillit sans surprise la merveille qui était, aussi, son œuvre : la nature lasse, enfin, de son charme insaisissable, avait résolu de se voir mieux aimée et comprise sous un aspect d’être visible qui traduirait ses sensations et sa pensée. Toute l’émotion profonde de la terre, répandue dans le souffle du jeune été, dans la rumeur plaintive des arbres, dans les odeurs aimantes des fleurs neuves, avait comme imploré puis hâté la venue d’une entité définie qui se ferait parlante d’elle, la présence d’on ne sait quelle déité terrienne qui serait la forme pure et la chair vive, qui serait la voix et qui serait l’âme de ce joli paysage.

Et ces muets désirs avaient évoqué l’inspiration du statuaire. C’était comme si la terre mystérieuse lui eût dit pourquoi les cimes s’embrumaient de grisailles lointaines, pourquoi les lilas suspendaient à l’avril leur teinte de rêverie et pourquoi les gouttes de rosée étaient des pleurs à tous les buissons.

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Jusqu’alors réfugié de la ville dans la hutte de fleurs et de feuillées bâtie pour lui telle qu’un nid de silence au faîte de la montée, le Maître renvoyait à plus tard sa lutte de gloire et de soucis. Il lui fallait un temps de paresse éperdue. Nulle tentation ne lui venait, maintenant, de tracer la moindre esquisse ; il ne crayonnait aucun trait d’étude et délaissait, fruste entre les broussailles de l’enclos, le bloc de marbre anciennement acheté pour quelque éphémère caprice de travail.

Il ne songeait même plus au pouvoir qui lui était acquis d’habiller cette argile d’une apparition d’humanité. Il prodiguait les heures aux plaines illuminées d’espace ; il se perdait dans les tombées d’ombres sous les bois, ou, lentement, il guettait de ses fenêtres sur l’horizon la divine arrivée de la nuit.

À la fin, cependant, il percevait l’indicible plainte que lui apportait le tourment de la terre et ne put se défendre d’une tyrannique obsession d’agir qu’il attribuait à des remords d’oisif. Il renonçait aux courses à travers champs, maniait au hasard le ciseau et le maillet, s’arrêtait de plus en plus méditatif devant le morceau de marbre déserté si longtemps ; il en imaginait la beauté nue sous le voile — déjà elle était femme— il s’emportait à l’espoir d’en dégager la splendeur enfouie.

L’entraînement devint vite impérieux. L’artiste, sans vouloir, de ses poings comme irrités, fit sauter quelques éclats ; des contours se dessinèrent, une ébauche hésitante naissait ; elle se délivrait des revêtements stupides du granit et s’effilait en de soyeuses souplesses de chair. Les clartés coureuses des heures s’argentaient à l’élégance commençante de l’image. Le génie cédait, enfin, à sa propre ivresse, le miracle se faisait : une blanche vision de femme allait poindre dans l’ombre verte des arbustes.

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Que serait-elle, et — l’œuvre d’art dirigeant, elle aussi, les mains de son ouvrier — en quel ordre déterminé du Beau lui plairait-il de se fixer ?

À ces doutes, encore une fois, l’intime volonté de la terre avait répondu. La frêle chanson des feuilles dans le vent, les senteurs des fleurs entre les herbes, la limpidité de la rivière au miroir tremblant ne souhaitaient se dépeindre en nul emblème de force ou d’orgueil. Il leur fallait pour représentante toute une grâce légère, la chasteté fraîche d’une vierge des forêts, semblable aux payses, aux jolies filles des jours de fête, dans la pureté de la robe blanche, au visage rieur sous la douce pénombre de la coiffe fleurie — telle, ainsi, que l’heureuse apparition de la joie matinale qui descend des collines et va par les prés au fil de l’eau….

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Ces magnétiques instances atteignaient leur but :

À mesure qu’elle empruntait les lignes du réel, la statue s’érigeait — comme sachante et prédestinée — sous les traits d’une humble native du sol, relevée en une fierté de Diane rustique. Le marbre semblait avoir, de toujours, recelé cette candide et naïve éclosion. C’était pour l’esprit du maître comme s’il y fût surgi quelque génie autre, s’imposant, plus que le sien, libre et prestigieux. Il négligeait, en effet, ses facultés accoutumées vers le démesuré et le superbe. Il visait aux conquêtes plus hautes d’une absolue simplicité. Sa fièvre créatrice émanait d’inconscience. La sincérité qui le guidait seule attirait la vie elle-même toute vraie au bout de ses doigts chercheurs. Sa Galathée s’évadait de la matière comme d’un ancien sommeil de princesse féerique. Puis, subite, elle venait du songe dans le ravissement du certain, avec la lueur de rose que lui mettait aux joues une transparence du marbre veiné de bleu, avec le sourire de lumière aux yeux veloutés d’ombre sous la coiffe paysanne de fleurs de lys, avec le relevé délicieux du bas de sa robe dans la fuite du vent ; avec l’essor d’un premier pas de son pied d’albâtre sur les ronces du jardin…

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Et, sans autre magie l’enchantement s’attesta.

La statue dessinait un élan de hardiesse ingénue. L’âme pensante pénétrait en cette flexible structure qui lui prêtait une divine apparence d’être ; même l’illusion charmante de la parole errait à ses lèvres entr’ouvertes, comme chantantes pour un hymne initial au pressentiment de vivre et d’être belle…

Oui ! la Galathée était fabuleusement née à l’équivalence des attraits du paysage, blanche comme le retour des aubes, teintée de rayons et d’obscurcies entre les froissements des branches, svelte et bougeuse par son reflet au loin sur les eaux, hantée de rêve et d’hallucination dans les vagues profondeurs étoilées de la nuit.

Et plus existante encore était-elle pour l’artiste. Leurs pensées s’entendaient en subtiles et délicates confidences.

La statue remémorait par quel secret destin impliqué dans le marbre, par quel accord entre les progrès de sa genèse et les hasards changeants de la lumière, par quels abandons aux influences éparses de la flore elle avait annoncé puis ordonnancé sa jeune incarnation.

Le Maître avouait cette force adjointe à toute grande œuvre d’art d’évoquer elle-même sa loi de perfection et d’apporter l’enchaînement des idées à l’effort aventureux qu’entreprend l’artiste. Il se félicitait de ses mains promptes ayant su fixer la vérité survenante ; il s’applaudissait d’avoir, enfin, dédaigné les décevants subterfuges d’un style pour laisser s’épanouir à son gré cette fidèle identité de femme, bien pareille à celles qui passent au chemin de la vie et qui vont dans la terrestre émotion de la chair.

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Alors le statuaire se hâta de divulguer son triomphe.

Ses amis accoururent.

C’étaient le Poète, fastueux imagier de paroles, le Symphoniste, modulateur des voix de l’Inconnu ; le Philosophe, chercheur en l’abîme des causes ; c’était, aussi, le Riche, l’acquéreur souverain à prix d’or des œuvres du Maître.

À leurs yeux, aussi, la noble victoire de l’artiste éclatait sans conteste. Embaumée, demi-nue, de l’odeur des herbes, chuchoteuse dans le bruissement des feuilles, la statue s’imageait toute ressentante d’une extase innée, et les enthousiasmes se prosternaient devant une telle suprême puissance de fiction. La pensée du Maître s’admettait, pour tous, dans le surnaturel d’une forme immuable.

Mais beaucoup au delà du prévu, le drame de douleur humaine devait bientôt agrandir le miracle et se jouer de la Galathée enfin châtiée d’avoir une âme.

Son adolescence, gerbe de fleurs dénouées du printemps, avait déjà fui. Elle s’assombrissait avec l’été comme d’une sourde irritation lui venant de la brûlure de la glèbe et des pesantes torpeurs des nues. Sa blancheur fluide gardée du marbre s’altérait en troubles pâleurs d’ambre et se stigmatisait aux sillons d’une réceptivité plus âpre et plus dévorante.

Elle achevait de devenir femme à l’assaut des sensualités surprises, révoltées, enfin farouches. La forêt appelait sur sa couche d’ombre les étreintes de l’orage, le sol s’entr’ouvrait pour les caresses de l’eau ; telle la Galathée pressentait et voulait.

Et de quelle rigide religion du Beau l’astreindrait-on à rester l’idole ? Sous quelle figuration d’impossible hiératisme prétendrait-on cacher dans l’idole l’arrivée de la divinité ?

Vain servage à l’idéal ! Cet amour de la Galathée, tout à coup soulevée d’audaces instinctives, c’était, pour sa beauté factice, la tragique oppression de n’être rien faute d’une réalité de vivre. Il était attendu, cet amour, et supplié par tout ce qui s’était transmis de germes vivaces au sein de la statue prise dans les formes de la vie. Il fallait à l’amour de la Galathée la plénitude des ivresses et l’abattement des souffrances qu’il apporte de la nature en nous pour s’abîmer avec nous. L’amour s’assimilait pour elle aux resplendissements d’aurores, aux tendresses du jour qui fuit, aux mélancolies que trament les ombres. Il devait être l’angoisse d’un bonheur trop grand qui se respire dans le souffle des étés, le présage de la chimère ailée de nos deuils qui se dissipe par les soirs flétris où toute félicité s’éteint.

Et, sa pudeur arrachée aux entraves plastiques, elle appelait, folle, l’embrassement viril de l’artiste ; elle se précipitait à des hâtes d’épuiser pour lui ces dons qu’elle en avait reçus de vivre et d’aimer ; elle haletait d’être à lui tout entière, de l’avoir bien à elle, bien seulement à ce qui dans sa création affranchie de l’art immobile s’agitait enfin d’humanité et de femme.

Hélas ! le Maître ne soupçonnait pas de prières de volupté sous cette semblance de chair amoureuse. Il ignorait la véritable grandeur, la part de divinité de son œuvre. C’était assez pour sa gloire que la statue parût envolée de son socle, comme d’un coup d’aile de lumière, qu’elle s’enchantât de toutes les claires harmonies des heures, qu’elle se fît hagarde et fantastique à travers la nuit, sans autre partage au réel que cette mouvante désinvolture dont, au hasard du travail, il l’avait habillée.

Qui sait son dépit — peut-être, ô risée, le froissement de son orgueil d’art pour l’art — si, dépouillant tout-à-fait sa chrysalide sculpturale, la femme nue avait marché à lui, libérée de son apparat de chef-d’œuvre, consciente de son être intime, heureuse de ses liens tombés…

— Il n’est rien de toi, disait-il, qu’une surface où se fixera ma pensée.

Et la Galathée connut le supplice, soigna la blessure à jamais ouverte d’un amour où l’on ne voulait rien entendre des battements de son cœur.

Elle appelait une pitié, cependant, et tour à tour elle adjura les amis du Maître, le Poète d’abord, instigateur lui aussi, par le verbe, de cet afflux de vitalité qui se violentait en elle. Mais le tisseur de rimes n’eut pour réponse que des odes magnifiques en l’honneur d’une Galathée maintenue à des corrections de lignes « que la passion ne doit pas déranger ».

Resterait-elle donc humiliée à ce seul rôle d’imagerie de poème, pavoisée du vain décor des mots ?

Sa désespérance voulut, du moins, apprendre à se dire par des chants qui sauraient être des frissons et des pleurs. Elle tenta de mêler sa voix aux accords mystiques qu’improvisait le symphoniste. Mais les plaintes de la Galathée n’arrivaient jusqu’à lui que comme l’étrangeté d’on ne sait quelles élégies d’âme captive dans la pierre. Et c’était le texte de lointaines légendes instrumentées en sérénades plus obscures que les ombres écouteuses de la nuit.

Ainsi les mains-artistes, les strophes évocatrices, le transcendant des mélodies n’illustraient que le mythe de la Galathée et de sa vertu d’être douloureuse et mortelle. Le Souverain Riche et son Or ne comprenaient entièrement rien, ambitieux seulement qu’ils étaient de dresser au seuil d’un palais le faste de la statue devant laquelle s’userait le froid respect des âges.

Mais que lui importait une apothéose de sa beauté morte ? Et quel amer intérêt la poussait encore à connaître jusqu’au bout les causes de sa détresse ?

— Dis-moi pourquoi je suis ? lamentait-elle auprès du Philosophe, dis-moi pourquoi je pleure et pourquoi nul de vous ne me devine en moi, telle que je suis et telle que je pleure ?….

S’il avait pu l’entendre, le dialecticien — sans railler ni compatir — se fût borné, tout moderniste, au constat pour lui si prévu d’une souffrance inorganique. Il tenait, en effet, pour rationnel que l’argile de la Galathée contînt, en quantité relative, les principes primordiaux de l’action et du sentiment, car il considérait l’intelligence et la sensibilité comme les qualités d’un atomisme universel susceptible de se répartir et de se coordonner plus ou moins sous n’importe quelle forme spontanée ou imitative….

* * * *


Elle restait donc indifférente à tous, cette essence de nature qui voulait déborder du nombre et se résoudre en une femme, toute femme, avec ses faiblesses et ses désordres ? L’art jaloux de la vie haïssait cette femme dans la Galathée. Seule sa statue avait des amants.

— Qu’importe que tu sois triste ou ravie d’espoir ? décidaient-ils. — Sois la seule beauté ; sois belle de nos visions reflétées, sois belle d’un trouble d’énigme pour le vulgaire, sois belle d’un éternel silence dont nous dirons le secret de tendresse et d’ironie.

— Rhéteurs de mensonges, protestait l’incomprise, l’outragée, poètes jongleurs des styles éblouis, chanteurs de l’égarement des songes, subtils praticiens du métier de plaire ! Votre idéalisme feint de s’allier au réel ; il se déclame ambitieux d’une nouvelle création de la vie. Et voici que votre souhait s’accomplit. La vérité d’être s’est étendue de vous en l’œuvre que vous avez faite de moi. J’aspire et je ressens la vie, toute la vie elle-même où m’a élevée votre rêve.

Mais vous la bannissez une fois venue lorsqu’elle est si simple hélas ! si pareille à la Arie résignée ou défaillante des autres enfants de la terre. Je ne pouvais contraindre mes instincts aux limites de l’image dont vous m’aviez vêtue. Il me vint les ivresses adolescentes puis les sanglots des filles torturées d’amour. Mais les clartés de chansons à mes lèvres, l’assombrissement découragé dans un regard, cette laideur passionnée des sentiments par lesquels s’attestait ma réalité de chair et d’âme vous les avez proscrits parce qu’ils enfreignaient les vaines régles — oh ! si vaines et si changeantes — de vos artifices de séduction. Plus tard, ma destinée s’accomplissait : les fruits de maternité pendus à mon sein, la suite des jours effeuillant ma jeunesse, l’auréole de la pensée agrandie à mon front, ces signes gradués de la marche à la mort que l’ombre des temps grave lentement sur la fragilité des êtres, vous m’en eussiez reproché le désaccord avec vos rythmes, vos harmonies, vos nuances, vos raffinements. — « Qu’importe que tu sois vraie ? » — m’eussiez vous redit — « sois morte sous le relief sublime de la matière dont nous t’avons tirée »…

Je vous obéis donc, je retourne à l’inanité parée de néant où s’arrête votre extase. Je redeviens l’idée sans âme et sans voix dont vous avez dressé le symbole…

L’illusion d’être de la Galathée se dissipait.

Sa dernière pensée désespérée se sentait trop haute pour la fatalité d’art qui l’opprimait. Ainsi se comprendre c’est mourir.

La statue profile, maintenant, sa joliesse inerte et déjà surannée sur l’horizon nu, tandis que le paysage d’automne s’ensevelit sous les feuilles éteintes et que le linceul des neiges trame vers l’espace une vague clarté de rêve…

Louis Mullem