L’homme en amour

mardi 31 mai 2011
par  Lemonnier (Camille)

 [1]

Peut-être je suis un homme très vieux. Je porte en mes os l’homme que j’étais déjà dans le lointain de la race. Oui, alors déjà j’étais possédé de ce mal ; mon sang âcrement brûlait. Et j’ai à peine trente ans.

Il y avait à la maison un beau vieillard vert, une espèce de géant qui touchait le plafond en levant les bras. Tout l’hiver il maillait des filets là-haut dans sa petite chambre sans feu. C’était un homme très doux qui aimait la pêche et la chasse. Vers le temps de l’automne, il s’en allait à notre maison des bois. Nous avions toujours du gibier en abondance. Et un jour j’entendis rire une des servantes : « Le Vieux encore une fois est allé faire un enfant. » Je n’ai compris que plus tard.

Le Vieux rentrait un peu honteux quand commençaient à tomber les premières neiges. Mon père lui parlait rudement, très rouge, et tout de suite se taisait à l’approche de mon pas. Ma mère déjà était partie vers les stèles, à l’autre extrémité de la ville.

Avec le temps les voix s’apaisèrent. Je revois le beau vieillard me caressant avec les grandes mains dont il nouait ses cordes à filets.

Mes souvenirs ne vont pas plus avant. J’étais un petit garçon ; j’avais une sœur, de quatre ans mon ainée. Elle quitta la maison pour se marier. Ce fut un trouble inexprimable pour moi. Je passai toute une nuit roulé dans son lit en pleurant et respirant l’odeur de ses cheveux. Elle ne fut plus qu’une femme et je me sentis jaloux de mon beau-frère. Alors nous vécûmes à trois un peu de temps, le Vieux, mon père et moi. Quelquefois, pendant l’absence de celui-ci, un bruit étrange venait de la chambre là-haut. Le Vieux riait d’un rire que je n’ai entendu à personne, un rire comme le hennissement d’un cheval à la saison d’amour et tantôt l’une, tantôt l’autre des servantes descendait en criant une injure.

Puis on me mit en pension chez les Jésuites. Au bout, d’un an, un matin d’hiver, mon père arriva me demander au parloir. Il me dit : « Ton grand-père est mort. » Je crus comprendre que c’était un débarras pour la maison. Celui-là était un homme d’un autre âge, un fragment d’humanité encore voisine des faunes avec des goûts de rapts, inoffensif au fond. Il eût dû vivre au coin d’un bois, près d’un fleuve, traquant la femelle et le gibier. À soixante-dix ans, étant allé à l’automne, dans la maison des bois, il engrossa la femme d’un de nos paysans : cela tout le monde le savait. Il y avait beaucoup de petits enfants aux alentours de la maison qui avaient son visage.

Je crois que je l’ai aimé plus que je n’aimai mon père. Il avait l’air d’un grand buffle doux dans une étable domestique. Je m’amusais à tirer son gros nez et il m’apprit à tailler des sifflets dans les roseaux. Il ne connaissait que les petites industries rustiques et forestières, appeaux, collets, filets, emmanchage des bêches, affûtage des faux, etc. Il imitait le clapissement du renard, le grouinement du sanglier, le craquètement de la cigogne. Et il avait mangé, d’une goinfrerie d’ogre, une des solides fortunes du pays. Je n’oublierai jamais la fière mine qu’il avait sur son lit, entre les chandelles. Quand on l’eût mené au cimetière, il y eut un grand silence dans la maison.

Ce gros nez du Vieux, je l’ai aussi. Il paraît que c’était le nez de la lignée. Mon père, cependant, était mince de là et de tout le visage, une tête de robin aux yeux réfléchis et froids. Il ne tua qu’une fois dans sa vie ; C’était à la chasse avec le Vieux ; une bête roula sous ses plombs ; et ensuite il ne recommença plus. Mon grand-père m’avait laissé une canardière et deux carabines. Jamais je n’y voulus toucher. Le sang écumeux et riche de la race ainsi devint un pâle ruisselet tranquille en d’uniformes sites. Sans les écarts où s’altéra pour moi la nature, j’aurais eu le goût des besognes régulières et méticuleuses de mon père. Il parlait peu, s’habillait de noir, ne sortait généralement qu’à la nuit. Il était grave et timide, sans expansion. Il allait visiter deux fois le mois la stèle sous laquelle reposait ma mère. Je fus bien étonné d’apprendre plus tard qu’il demeura jusqu’au bout le client d’une maison aux volets clos. Et sa vie fut un modèle d’ordre et de probité.

Je tins de lui mes minuties d’esprit et mes pauvretés quotidiennes. Il pratiqua, je crois, un libertinage prudent avec l’intolérance de la licence d’autrui. Sa mère l’avait couvé longtemps avec une tendresse jalouse. Il eut une adolescence laitée et tiède comme une fille. À deux ans on l’habillait encore de tuniques sans sexe défini. Déjà le Vieux vivait d’une vie solitaire et libre dans les bois. Ce ne fut qu’à la mort de ma grand’mère qu’il lui fut rappelé qu’il avait un fils. Dans un petit chef-lieu de province, ayant à me cacher des autres et de moi-même, j’aurais fait comme mon père, je me serais glissé à la nuit, le collet de mon paletot remonté jusqu’aux yeux, dans les maisons à volets fermés. J’ai préféré habiter les grandes villes, je n’ai pas dû relever le collet de mon paletot. Je ne puis dire cependant que j’ai écouté les mouvements de la nature.

L’homme de ma race a été plutôt le Vieux, celui qui à l’automne partait subodorer le gibier humain à la lisière des bois. Et sans doute il continua lui-même la lignée des robeurs de proies chaudes. Mais tandis qu’ils allaient en plaine, d’une mine haute, moi je me suis tapi derrière la haie et avec de sournoises convoitises, j’ai regardé filer la bête qu’à pleins poumons ils relançaient. La Femme un jour entra en moi et depuis elle n’est plus partie. Je suis resté le possédé des nostalgies de son trouble amour.

Dans cette grande maison de mon père, il venait, au temps où ma sœur vivait encore avec nous des petites filles de son âge, presque des jeunes filles. Elles étaient toujours curieuses de connaître le frère, l’ami du même sang. Il y a là un attrait obscur des sexes où pour la première fois le petit homme et la petite femme futurs apprennent à se connaître. Il naît une contradiction de ne se croire que fraternels et de se désirer d’une ingénue ardeur amoureuse.

J’aimai ainsi follement une grande fille que je ne vis jamais que par un trou de serrure. Quelquefois ensemble, Ellen et elle se mettaient en tête de me chercher dans la maison. Je me sauvais par l’escalier. Un jour elles montèrent au grenier. Je me cachai dans un panier à linge.

Et ensuite, à la pointe des pieds, je redescendais, j’allais me coller contre la porte, l’œil à la serrure ; je serais mort si tout à coup la porte s’était ouverte. La grande Dinah enfin s’en retournait et je baisais longuement la chaise sur laquelle elle s’était assise. Elle aussi se maria un peu de temps après Ellen.

On nous avait appris la plus sévère décence. J’ignorai toujours comment étaient faites les épaules de ma sœur. Sa chambre était éloignée de la mienne ; une porte séparait ma chambre de celle de mon père et cette porte n’était jamais fermée. Quand il s’habillait, il tirait le paravent. Je n’ai jamais pu savoir s’il m’aimait. Il veillait scrupuleusement à l’accomplissement de mes devoirs religieux ; il m’embrassait rarement ; il semblait surtout préoccupé de faire de moi un jeune homme correct, à l’abri des tentations du péché.

C’était là un mot qui revenait souvent dans ses entretiens ; je l’entendais aussi sur les lèvres du prêtre qui tous les mois me confessait. Et je ne savais pas ce que c’était que le péché, je le redoutais dans tous les mouvements spontanés de ma sensibilité.

On m’apprit ainsi à me défier de la nature : elle ne s’en éveilla que plus activement. À douze ans je connus ma nudité, elle me devint la cause d’un secret plaisir. Et il arrivait que mon père, m’entendant soupirer, quelquefois entrait la nuit dans ma chambre et venait jusqu’à mon lit.

Je m’habituai à l’idée qu’il fallait réprimer ma joie, mes élans, le bruit de ma voix, les manifestations de l’être intérieur. Ellen, une fois fut réprimandée pour m’avoir caressée trop tendrement. Ce jour-là, je pleurai des larmes que j’ignorais encore, comme pour une blessure très profonde de nos fibres violemment séparées, une chose honteuse au fond de notre fraternité et qui nous rendait étrangers. Je ne ressentis plus aux approches d’Ellen qu’un sourd et inexplicable malaise. Je me cachai d’elle comme de mon père. Mais à quelque temps de là, il me surprit une après-midi derrière la porte, regardant la belle Dinah. Il me prit par le bras, m’entraîna par l’escalier, m’enferma dans ma chambre. Et je ne revis plus la grande fille : ce fut à partir de ce moment que je l’aimai si follement.

Mon père fut ainsi l’une des causes de mon mal. Tant que j’habitai avec lui, je vécus d’une vie solitaire dans la maison et le jardin. Il n’y avait point de tableaux aux murs, nulle aimable image qui eût pu me révéler la Beauté ; et la porte de la bibliothèque me restait défendue. On ne parlait jamais des organes de la vie qu’avec réticences ; il sembla qu’il fût honteux d’être un homme ; et peut-être l’amour, pour mon père, demeura la faiblesse humiliante qu’il allait soulager dans la maison aux volets clos. Je ne connus donc l’harmonie de la vie et la beauté de mon corps qu’à travers la douleur de les sentir malfaisants, frappés de la réprobation divine et humaine. Mais alors déjà il était trop tard pour les aimer sans la pensée du péché. Et je fus l’enfant qui, pour avoir touché à sa chair, se croit voué à la damnation.

Cela ne s’en alla jamais tout à fait. Il resta au fond de moi la rougeur de la nudité de l’être et du nom par lequel on la nommait chez l’homme et chez la femme. En soi, cependant, je n’y voyais rien de répugnant : ce n’était qu’à la réflexion, en me rappelant les réticences dégoûtées avec lesquelles on m’avertit d’ignorer certaines parties de ma vie qu’elles m’apparaissaient mon infirmité vive.

Elles étaient plutôt belles pour mes yeux et cependant il était défendu à mes yeux de les regarder. La nature ne me les avait données que pour ne point les connaître ; elles étaient comme une erreur et une défaillance de la création ; elles s’éternisaient le remords vivant de Dieu, et quand je sus plus tard que tout le secret de la vie y résidait comme un alambic merveilleux des races, je me révoltai. Mais la rougeur ne fut pas dissipée.

« Qu’il y ait au centre de toi, plus bas que le visage, mais plus près des battements de ton cœur, un foyer d’ardentes effusions, le mécanisme même de ta vie et de toutes les autres vies semblables à la tienne, fais que jamais ce mystère n’approche de ta pensée. Il est d’autant plus abominable qu’il résume, dans la beauté de ses formes extérieures, dans sa grâce flexueuse de fleur, la structure totale de ton corps. Tu n’y peux porter la main ni le regard sans l’orgueil de t’y éprouver viril, en possession de la force qui perpétue la substance. Tu le sentiras vivre comme une part de ta vie aux impulsions irrésistibles, comme un être de muscles et de sang coexistant à ton être spirituel. Et cependant c’est la chose inférieure et innommable par laquelle, si tu t’y complais, tu te reconnaîtras animal. »

Ainsi parlait le prêtre. C’était aussi le sens de ce qui se disait et se pensait autour de moi. Et plus tard je compris que l’exécration du moyen âge pour l’œuvre saine de la vie et les organes qui en sont les agents subtils, lirait pas cessé de régner dans les sociétés actuelles. Mais alors j’ignorais encore l’arcane divin. Je savais seulement qu’en connaissant ma chair, il en naissait un délice trouble, l’acre et étrange saveur de mordre en un fruit vert. C’était la sensualité aussi de toucher, avec des papilles infiniment ductiles, un tissu électrique, une soie frémissante et chaude. Mon corps ainsi s’attestait vivre et se répercuter aux centres nerveux en dehors de ma volonté. Il vivait d’une vie personnelle et profonde à travers une durée d’ondes vibratoires comme le son et la lumière, une projection de mes résonances par delà l’être conscient.

Je ressentais confusément dans la secousse d’un vertige passer le magnétisme, la loi des attirances et des vibrations qui règle le mécanisme universel.

Un instinct apprend ainsi l’enfant à s’éprouver ; il y est porté aussi naturellement qu’à boire et à manger ; l’activité de ses cellules, le jeu libre de ses énergies le met en contact avec ses organes. Et l’unique perception de l’Infini qu’il soit donné aux hommes de connaître dans le spasme de l’amour déjà est contenue dans le moment où, pour la première fois, il est projeté en dehors de la vie par la brève sensation où il s’étonne de tenir l’éternité.

Pourtant la rogue incompréhension des éducateurs continue à qualifier de vice honteux le tourment ingénu de chercher dans le premier acte de la connaissance. Il arrivera un temps où, au contraire, l’éveil des sens sera utilisé par les maîtres pour le développement de l’être intégral, où, en lui apprenant le respect de ses organes et les buts qui leur sont assignés et par lesquels ils se conforment à l’évolution du monde, ces missionnaires de la vraie prédication, ces ministres des secrètes intentions divines ne susciteront plus chez l’enfant la dérisoire retenue de la honte et plutôt y substitueront la notion d’un culte naturel, d’une religion de l’homme physique impliquant des rites qui ne doivent pas être transgressés.

Mais tout n’est-il pas à refaire dans une société qui a exclu l’hommage à la Beauté et qui a fait de la peur des formes cachées la loi des rapports entre l’homme et la femme ? La démence phallique, les révoltes de l’instinct comprimé dans les formes spontanées de l’amour est le mal des races, aux racines mêmes de l’être. Tous en souffrent et cependant plus d’un, qui me donnera secrètement raison en lisant ces pages, s’étonnera devant le monde que quelqu’un ait osé porter la main à l’arche sainte des pudeurs routinières.

Camille Lemonnier

[1Premier chapitre d’un livre en préparation chez Ollendorff.