Entre paysans

, par  Malatesta (Errico) , popularité : 3%

Quant à moi, je ne crois ni à Dieu, ni à toutes les histoires des prêtres, parce que de de toutes les religions, dont les prêtres prétendent être en possession de la vérité, aucune ne peut fournir de preuves en faveur des dogmes qu’elle affirme. Moi aussi je pourrais, si je voulais inventer un tas de sornettes et dire que celui qui ne me croira pas et ne m’obéira pas sera condamné aux peines éternelles. Vous me traiteriez d’imposteur, mais si je prenais un enfant, si je lui disais toujours la même chose sans que personne pût lui dire le contraire, évidemment il croirait en moi, de même que vous croyez en votre curé.

Mais, en somme, vous êtes libres de croire si bon vous semble ; cependant ne venez pas me raconter que c’est Dieu qui veut que vous travailliez et souffriez de la faim, que vos fils deviennent maigres et malades faute de pain et de soins, que vos filles soient exposées à devenir les maîtresses de votre patron, parce qu’alors je dirais que votre Dieu est un assassin.

Si Dieu existe, ce qu’il veut, il ne l’a dit à personne. Pensons donc à faire dans ce monde notre bonheur et celui de nos semblables. S’il y avait un dieu dans l’autre monde, et que ce dieu fut juste, il ne nous en voudrait pas d’avoir lutté pour faire du bien, au lieu d’avoir fait souffrir ou permis qu’on fit souffrir les hommes, qui, d’après ce que dit le curé, sont toutes des créatures de Dieu et par conséquent nos frères.

Et puis, croyez moi, aujourd’hui que vous êtes pauvre, Dieu vous condamne au labeur le plus pénible ; si demain vous réussissez à gagner beaucoup d’argent par un moyen quelconque, même en commettant l’action la plus vile, vous acquerrez immédiatement le droit de ne plus travailler, de rouler carrossé, de maltraiter les paysans, de séduire les filles du pauvre… et Dieu vous laissera faire, comme il laisse faire votre patron.

Jacques. — Par ma foi ! depuis que tu as appris à lire et à écrire et que tu fréquentes les citadins lu es devenu si beau parleur que tu embrouillerais un avocat. Et à te parler franc tu as dit des choses qui m’ont produit une certaine impression… Figure toi que ma fille Rosine, est déjà grande. Elle a trouvé un bon parti, un brave jeune homme qui l’aime, mais tu comprends, nous sommes pauvres ; il faudrait fournir le lit, le trousseau et un peu d’argent pour lui ouvrir une boutique ; car le gars est serrurier, et s’il pouvait sortir de chez le patron qui le fait travailler presque pour rien, et se mettre à snu compte, il aurait les moyens d’élever la famille qu’il se créerait. Mais je n’ai rien, lui non plus. Le patron pourrait m’avancer un peu d’argent que je lui rendrais peu à peu. Eh bien ! le croirais-tu ? Quand je lui ai parlé de la chose, il m’a répondu en ricanant que c’étaient des affaires de charité et que cela regardait son fils. Le jeune patron, en effet, est venu nous trouver, il a vu Rosine, lui a caressé le menton et nous a dit que justement il avait à sa disposition un trousseau qui avait été fait pour une autre ; Rosine n’avait qu’à venir le chercher elle même. Et il avait dans ses yeux, tandis qu’il disait cela, au tel regard que j’ai failli faire un malheur… Oh ! si ma Rosine… Mais laissons cela…

Je suis vieux et je sais que le monde est infâme, mais ce n’est pas une raison pour que nous aussi nous devenions des coquins… Enfin, est-il vrai, oui ou non, que vous voulez prendre leurs biens à ceux qui les possèdent ?

Pierre. — À la bonne heure ! voilà comme je vous aime. Quand vous voudrez savoir quelque chose intéressant les pauvres, ne le demandez point aux messieurs.

(à suivre)

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