L’eau de jouvence

, par  Mauricius , popularité : 3%

Le roi des dieux : Jupiter, transforma la nymphe Jouvence en fontaine. Il n’y a, dans ce fait, rien d’absolument sensationnel ; la République troisième opère journellement sous nos yeux des miracles pour le moins aussi étonnants et transforme, au gré de sa fantaisie, des abrutis et des macaques en ministres, des savetiers notoires en littérateurs à succès et des tenanciers de maisons de passe en académiciens des Sciences morales et Politiques.

Ce qui fit pourtant remarquer la fantaisie de Jupiter c’est qu’il donna aux eaux de la fontaine de Jouvence la propriété de rajeunir ceux qui venaient s’y baigner. J’aime à croire que ce furent, à l’époque, des bains très fréquentés. Mais il arriva un jour où les eaux de la fontaine de Jouvence se tarirent — on ignore encore si c’est la faute de la sécheresse ou celle des bolcheviks — et les dieux de l’Olympe, devenus vieux, moururent sans laisser d’héritiers, en sorte que le secret de l’immortalité fut perdu.

Les hommes recherchèrent on vain le secret de Jouvence. Le roi David, qui mourut dans un âge avancé, prétendit avoir allongé son existence en se faisant réchauffer chaque nuit par une jeune vierge et un médecin hollandais du quatorzième siècle, qui vécut 102 ans, écrivit que depuis l’âge de 90 ans, c’étaient deux vierges qui, chaque jour, couchant dans son lit, lui avaient communiqué une part de leur jeunesse.

Je cite ces exemples que vous trouverez, avec les détails, dans les manuels de médecine historique, mais je ne me porte pas garant de l’efficacité des moyens employés. Après tout on peut toujours essayer, il y a des remèdes plus désagréables. Mais je ne cèlerai point que maints vieillards ayant voulu jouer leur petit David ont fini dans un gâtisme évident.

Au xixe siècle, le docteur Lensberg prétendit rajeunir l’homme en lui injectant un liquide extrait des testicules du chien, et certains de ses imitateurs inventèrent la spermine, obtenue en faisant macérer des testicules, des prostates et des ovaires appartenant à la gent canine : quand les patients avaient pris leur dose, ils manifestaient une virilité surabondante, d’aucuns, à 80 ans et plus, fabriquèrent de beaux enfants, mais la plupart finirent dans les cabanons ou furent arrêtés comme exhibitionnistes. On dut borner là ces expériences désastreuses ; l’eau de Jouvence ne se trouvait pas dans les testicules des chiens. L’idée de rajeunir l’homme tomba en quenouille, si j’ose employer cette métonymie.

Des savants modernes prétendent aujourd’hui avoir retrouvé le secret de Jupiter. Leur théorie est séduisante. Avec votre agrément je vais vous en donner le principe.

Les êtres les plus simples du règne animal : les protozoaires se reproduisent généralement par sectionnement, l’animalcule composé d’un noyau entouré d’un peu de gélatine appelée protoplosma se sectionne simplement en deux et nous avons deux protozoaires au lien d’un.

Le professeur Maupas, en étudiant des infusoires en vase clos, s’aperçut qu’au bout de quelques heures cette reproduction devenait de plus en plus lente et finissait par cesser complètement ; en même temps les infusoires se recroquevillaient, se ridaient, présentaient en un mot tous les signes de la dégénérescence sénile ; ils finissaient bientôt par mourir et il ne restait plus dans le bocal que des cadavres. Mais Maupas constata que si, au milieu d’une famille d’infusoires vieillis, il projetait quelques infusoires jeunes provenant d’une autre culture, aussitôt toute trace de sénilité disparaissait et les vieillards rajeunis recommençaient à se reproduire. En ajoutant de temps à autre des cellules jeunes dans le bouillon de culture les infusoires devenaient pratiquement éternels.

Se basant sur le fait que le corps humain est issu de deux protozoaires : le spermatozoïde et l’ovule, s’étant reproduit par sectionnement et que ce corps n’est en définitive qu’une colonie d’unicellulaires, le docteur Javorsky dans un livre intitulé : Intériorisation, déclare que le rajeunissement observé par le professeur Maupas n’est pas une particularité des infusoires, mais qu’il peut être appliqué à tous les protozoaires, et partant, à l’homme.

Il suffit d’injecter à un corps en état de dégénérescence quelques gouttes de sang jeune et sain pour qu’aussitôt les cellules humaines retrouvent leur vitalité et leur jeunesse.

À première vue, c’est fort séduisant et, théoriquement, le rajeunissement humain apparaît comme possible et même probable.

Je n’entrerai pas dans le détail des expériences cliniques. C’est, déjà bien assez, qu’ayant promis de vous faire rire, je vous raconte des choses aussi sinistres. Car, en y réfléchissant bien, cette découverte est épouvantable. Depuis l’invention de la poudre à canon, de la vérole et du roman-cinéma, on n’a jamais rien trouvé d’aussi calamiteux. Non, pensez seulement cinq minutes que la génération actuelle va devenir éternelle !! C’est à frémir. Les vieux nous dominent, nous écrasent, nous submergent. Ce sont de vieux abrutis qui dirigent la littérature, le journalisme, le théâtre, ce sont de vieilles canailles qui fabriquent la politique, ce sont de vieux cochons qui confectionnent les lois sur la morale publique. Et vous voudriez que tout cela continue et prospère ? Vous admettriez que se perpétuassent les vieilles idées, les vieilles mœurs, les vieilles fantaisies, les vieilles gloires, les vieilles gardes et les vieux tableaux ? Non, merci !

La seule découverte intéressante serait celle d’une poudre à punaises assez puissante pour débarrasser la terre de toutes les choses caduques, de tous les bonshommes périmés, de toutes les vieilleries encombrantes et baveuses.

Mais nous condamner à perpétuité à subir Clemenceau, de Lamarzelle, Henry Chérou et Henry Bordeaux, mieux vaudrait mourir tout de suite.

Si des savants ont découvert le secret de l’immortalité, je demande qu’incontinent on leur coupe le cou, car excepté Théophraste Renaudot, qui inventa le journalisme, l’humanité n’aurait jamais connu de criminels aussi dangereux.

Mauricius.