L’art de Tolstoï

samedi 28 mai 2011
par  Elosu (Fernand)

II

Tolstoï est surtout un artiste qui consacra sa vie entière à exprimer par écrit ses émotions, ses sentiments, ses pensées et ses jugements avec la sincérité, la simplicité et la perfection les plus grandes possibles.

Comme les véritables génies, il n’arriva pas d’emblée à la maîtrise. Si ses livres de début, de sa vingt-quatrième année, révèlent un incontestable talent, ils n’ont ni la valeur technique ni le souffle ni la puissance que donneront aux suivants un labeur consciencieux et les magnifiques enseignements de la vie des hommes.

Chose curieuse, sinon exceptionnelle : à l’instar de l’œuvre, la physionomie de l’auteur se transforme, s’embellit, suivant en un rythme harmonieux l’évolution ascendante de l’esprit. La série des photographies, peintures, sculptures reproduites dans les « Œuvres complètes » (Édition P.-V. Stock) permet de saisir d’une manière remarquable cette illumination progressive du visage par les reflets de la flamme intérieure. Le regard, d’abord profond et dur, s’adoucit sans perdre sa pénétration ; les traits contractés par une timidité défiante, crispés par la conscience de leur laideur, se détendent, montrent la sérénité, la confiance en soi-même et envers les autres. Puis, l’âge dépouille les tempes et le haut de la face pour découvrir un vaste front où brille l’intelligence ; vers la fin de sa vie, la figure du vieillard resplendit de pure bonté. L’amour et la souffrance ont humanisé et ennobli l’aristocrate d’antan.

Cette marche de l’individu à l’homme illustre les phases du développement de l’art tolstoïen, dont la signification et la légitimité seront appréciées à la mesure des principes, des normes établis par Tolstoï lui-même dans son étude capitale « Qu’est-ce que l’Art ? » rédigée à l’époque de sa pleine maturité intellectuelle (1898).

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Il est impossible à un ignorant de la langue de goûter la forme originale d’un prosateur admiré par Dostojewski et par Tourguéniew « le grand écrivain de la terre russe. »

Au moment de la publication des premières nouvelles « L’Enfance », « L’Adolescence », « La Jeunesse », le critique Droujinine communiquait à l’auteur : « Chez vous, les défauts ont une part de force et de beauté, et presque chacune de vos qualités porte en soi un grand défaut. Votre style est tout à fait conforme à cette conclusion : vous êtes fortement illettré. Parfois illettré comme un novateur et un grand poète qui transforme la langue à sa façon et pour toujours ; et parfois illettré comme un officier qui, assis dans son blindage, écrit à un camarade [1]. » Autrement dit : Jeune homme, vous n’êtes pas un professionnel, vous ne connaissez pas le métier de plumitif ; mais, pour un amateur, vous êtes très fort quand même.

Son génie naissant sauva le novice de l’enlisement dans les procédés d’école et les règles étroites des mandarinats lettrés. L’inspiration l’enlevait à larges coups d’ailes au-dessus des horizons traditionnels.

Les Français comprendront avec aisance la force d’une écriture que ne parvinrent pas à émasculer les lacérations et les tortures de la traduction. Tolstoï triomphe du « traduttore, traditore » impitoyable : l’idée se fait jour à travers la gangue des mots pétrie autour d’elle. Quelles délices doivent savourer les privilégiés capables de puiser aux sources des textes authentiques !

Pour nous, étrangers au parler moscovite, remercions malgré lotit les disciples fervents dont les meilleures intentions n’ont pu parvenir à amoindrir le maître.

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Si la traduction transcrit la puissance d’évocation et d’expression du style sans les grâces ni les beautés, elle reflète en retour l’intégralité de la pensée, donne les multiples et diverses réalisations d’un énorme talent.

Plus que de tout autre écrivain, il est exact de dire de Tolstoï qu’il est en entier dans ses livres. Nul ne fut à ce point personnel, subjectif, présent dans son œuvre et en même temps précis, exact, impartial. Doué d’un sens aigu d’observation et d’une prodigieuse imagination, le romancier crée des personnages d’une vie intense, évoluant dans un milieu naturel parmi des circonstances d’une parfaite vraisemblance. Rien de conventionnel, de faux, d’artificiel : — la vérité, en ses simples mais ravissants atours.

Dans les nouvelles du début, le sujet est l’auteur lui-même, avec ses actions et réactions sentimentales et physiques. Cependant, ces récits ne constituent pas une autobiographie, et sont en grande partie de pure fiction. Aussi la rhétorique y occupe-t-elle une place assez importante. De bonne heure, Tolstoï sentit qu’il avait quelque chose à dire et possédait les moyens de l’exprimer. Il en dit plus qu’il n’en sentait. La jeunesse et l’inexpérience de son âge limitaient le domaine de ses perceptions particulières ; elles y suppléaient par la mémoire inconsciente de lectures très bien assimilées. Dès lors, ce ne pouvait être du chef-d’œuvre, du travail d’ouvrier passé maître ; c’était de la littérature de bon, d’excellent aloi, qui révélait une âme passionnée se jugeant avec une perspicacité rare et une équité absolue.

Composé à l’âge de trente-six ans, le roman « Guerre et Paix » témoigne la maturité cérébrale de l’écrivain. Celui-ci a vécu et senti, souffert et médité. L’étude, la réflexion fournirent les théories, la documentation, les hypothèses et les intuitions. La société fut à la fois le laboratoire et le champ d’application où l’expérimentateur observe, scrute, dissèque, analyse pour arriver enfin, avec les éléments primordiaux dissociés par l’intelligence, à créer d’admirables synthèses. Dès lors, le compagnon de lettres est devenu maître ; il utilisera les matériaux préparés par d’autres, manœuvres obscurs, mais les modèlera en son labeur fécond, les animera de son souffle, enrichira le patrimoine humain de quelques-unes de ses plus belles œuvres d’art : « Guerre et Paix », « Anna Karénine », « Résurrection ».

En une troisième et dernière incarnation de son génie, le pur artiste se fait évangéliste, accusateur, revendicateur, se transfigure en anarchiste. La grande voix s’élève au sublime. Sans souci de la beauté, du rythme, de l’harmonie, dans un désir ardent de rédemption de soi et des autres, elle clame la fraternité générale des hommes, leur union divine dans l’amour universel. Les écrits de cette période apostolique ont dépouillé les vaines parures, abandonné les élégances précieuses et les effets nuancés d’une habile composition. Au mépris des règles, sans crainte des répétitions ou des longueurs, hostiles à la moindre concession formelle, ils vont : rudes, forts, terribles ; foncent, renversent, détruisent les remparts de mensonges et de sophismes où églises, étals, patriotismes s’abritaient pour asservir et pressurer les peuples. Leur auteur ne veut plus plaire, charmer, chanter, s’enivrer de sa propre musique. De tout son cœur, de toute son âme, il aspire à réveiller, émouvoir, convaincre, entraîner et sauver.

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Les bonnes fées réunies au chevet de Tolstoï naissant déposèrent dans son berceau les dons et privilèges du romancier parfait. L’enfant sensible et réfléchi, grandi sous les ombrages d’Iasnaïa-Poliana, devint un psychologue profond, un peintre prestigieux.

Les types divers fixés par lui frappent d’une façon inoubliable par leur réalité rigoureuse et leur universalité. Seigneurs et paysans, officiers et soldats, serviteurs de l’ordre établi et révolutionnaires, femmes et jeunes filles vivent, s’amusent, travaillent, combattent, oppriment, se sacrifient, aiment et meurent selon leur caractère original, sous leur patronyme particulier, en un costume pittoresque, dans des paysages moscovites, asiatiques et orientaux, mais avec des sentiments communs aux gens de toutes les nations, des mobiles issus des mêmes tréfonds de l’esprit, des destinées identiques dans leur riante ou tragique variété. Le lecteur se sent tressaillir d’aise ou rougir de honte devant, ses qualités et défauts personnels dévoilés à ses yeux par un observateur à la vision aiguë et à la main experte, auquel rien n’échappe d’une minime émotion, du moindre désir, d’une fugitive velléité.

L’attrait suprême de cette œuvre imaginative, son charme prenant et irrésistible émanent de la sympathie, secrète mais transparente, de l’auteur pour ses héros, bons ou mauvais, joyeux ou tristes, doux ou cruels, fortunés ou malheureux. Sa clairvoyance et sa bonté ont su trouver et cueillir la petite fleur bleue au milieu du champ aride, découvrir et raviver la flamme vacillante dans les consciences obscures. Par sa souveraine pitié, Tolstoï enchante les exceptionnelles natures angéliques, console et encourage l’innombrable cohorte des êtres désemparés par les tempêtes de l’existence, attendrit le pécheur endurci.

Le portraitiste de tous les romans, le peintre de bataille de « Guerre et Paix », le paysagiste de « Au Caucase, ou les Cosaques » et d’« Anna Karénine » n’utilise pas le dessin léché, fignolé, trace à grands traits, ne procède pas par petites touches, brosse à larges coups. Il réussit ainsi des fresques grandioses et des tableaux d’un extraordinaire relief. Le pinceau magique évoque les montagnes neigeuses aux sommets empourprés par les feux du couchant ; magnifie les gestes du faucheur éclairé par l’aurore rose et salué par le cri de l’alouette ; illumine les murs gris des prisons par le sourire des vagabonds et des prostituées. Il parvient même à rendre moins laide et repoussante la mine satisfaite et béate des profiteurs de la société.

La décoration est sobre, sévère dans les récits du maître. Les descriptions d’intérieurs, d’ameublements, de costumes, de toilettes se réduisent au strict nécessaire pour le développement de l’intrigue. Volontairement les accessoires, si précieux aux romanciers de salon, sont laissés de côté afin de concentrer l’intérêt sur la vie morale, intense et poignante des protagonistes de l’action.

Malgré que la nouvelle « kholstomier » soit la touchante « histoire d’un cheval », la faune et la flore figurent peu dans les ouvrages de l’écrivain russe. Libre à chacun de le regretter pour la perte de sensations zoologiques et botaniques, mais non de s’en plaindre. Tolstoï déroba aux animaux et aux fleurs pour donner davantage aux hommes.

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Cet art de Tolstoï, loué, admiré unanimement dans les deux continents, est-il vraiment de l’art ? Ou bien n’en est-ce qu’une habile contrefaçon ?

Avant de composer « Résurrection », le vieux praticien avait condensé dans son élude « Qu’est-ce que l’art ? » les données fournies par quarante-six années de labeur professionnel et quinze ans de méditations sur le sujet. Et à une époque où dominaient en lui les préoccupations de son apostolat social à l’exclusion de la recherche des succès personnels, il écrivit ainsi un de ses ouvrages les plus parfaits par l’intérêt passionnant de la matière, l’harmonieux équilibre de la composition, l’originalité profonde des idées, la force de l’expression. La lecture de ces pages uniques au monde constitue un régal de haut goût.

Il est impossible de résumer ce compendium, ce bréviaire du véritable artiste. Qui veut briguer la couronne, s’en doit pénétrer, nourrir, imprégner avant de prendre la plume, le pinceau, le compas ou le marteau. Le vulgarisateur de la pensée tolstoïenne se voit obligé à la citation.

« L’art est un des moyens qu’ont les hommes de communiquer entre eux… La parole, transmettant les pensées des hommes, est un moyen d’union entre eux ; et l’art, lui aussi, en est un. Ce qui le distingue, comme moyen de communication, d’avec la partie, c’est que par la parole l’homme transmet à autrui ses pensées, tandis que par l’art il lui transmet ses sentiments et ses émotions. » [2].

« Il peut donc y avoir aujourd’hui deux sortes d’art chrétien (ou de bon art) : l’art qui exprime des sentiments découlant de notre conception religieuse, c’est-à-dire de la conception de notre parenté avec Dieu et avec tous les hommes ; et 2° l’art qui exprime des sentiments accessibles à tout les hommes du monde entier. La première de ces deux formes est celle de l’art religieux, au sens étroit du mot ; la seconde, celle de l’art universel [3].

Corollaire : « L’écrivain doit s’exprimer de telle façon que chaque mot puisse être compris du charretier qui conduira la voiture emportant les exemplaires de la typographie. » [4].

Voilà donc rigoureusement définies la nature et les qualités de l’art véritable ; il a pour fonction essentielle d’unir tous les hommes, d’évoquer des sentiments communs à l’humanité entière, et de les exprimer sous une forme accessible au plus humble comme au plus cultivé.

Au nom de cet « art véritable » Tolstoï range dans la catégorie du « mauvais art » la plupart de ses propres créations artistiques, à l’exception de sa parabole « Dieu voit la vérité » et de son récit « Au Caucase, ou les Cosaques ». Sans doute, il reprochait aux nouvelles de sa jeunesse d’être de la littérature et de traduire des sentiments non éprouvés par lui ; aux romans de sa maturité de décrire surtout la vie artificielle et les mœurs raffinées de la haute société russe, choses d’un intérêt limité pour l’esprit simple et droit de la masse populaire ; à l’ensemble de son œuvre d’être écrite dans une langue trop noble et châtiée. La condamnation est sévère. Dans son souci constant de logique et d’impartialité, le critique impitoyable ne pouvait avoir pour soi-même une indulgence refusée aux autres.

Le tribunal suprême de l’opinion universelle lui lient compte de ses aveux, l’absout pour son « mauvais art » au nom des beautés qu’il renferme et le couronne pour ses admirables « Contes Populaires » qui vont droit au cœur de tous les homme.

F. Élosu.

[1« Vie, œuvres et mémoires de Tolstoï ». P. Birukow. « Mercure de France », Tome II, page 36.

[2Léon Tolstoï : « Qu’est-ce que l’art ? » Traduction de Wyzewa. Perrin 1918, page 54.

[3Léon Tolstoï : « Qu’est-ce que l’art ? » Traduction de Wyzewa. Perrin 1918, page 208.

[4« Vie, œuvres et mémoires de Tolstoï ». P. Birukow. Tome III, page 130.