À Détroit, capitale du fordisme

mercredi 25 mai 2011
par  Dos Pasos (John)

Le soleil est chaud sur la pelouse fraîche du Grand Circus Park, mais le vent qui passe dans les feuilles des arbres et les buissons garde encore la saveur des bois du Nord. Tout autour, dans la ville du boom, les fenêtres des gratte-ciel ouvrent leurs yeux vides sur cet après-midi d’été. Les sans-travail sont couchés sur l’herbe dans les mille attitudes abandonnées du sommeil. Presque tous ont étendu sous eux un journal ; il faut bien que les costumes restent convenables le plus longtemps possible. Assis sur les bancs, d’autres causent sans hâte : le temps leur appartient. On écoute, on fait cercle autour des groupes les plus animés ; parfois l’un des auditeurs lance une remarque et s’en va. Vers l’Est, l’ombre est plus épaisse, la foule plus dense ; on vend des « Daily Worker », des « Labor Defender » ; d’une voix bien posée (le trafic dans la rue voisine n’est pas si considérable qu’on ait besoin de crier) un jeune homme fait un discours avec un léger accent italien : « Quand des types traversent une forêt, une forêt bien épaisse, ils vont l’un derrière l’autre, n’est-ce pas ? Eh bien, supposons qu’ils marchent et marchent longtemps, que la route devienne de plus en plus difficile, barrée de rochers et de ronces, qu’ils s’embourbent, que le chemin, enfin, ne soit plus même tracé ; un type criera alors à ceux qui vont les premiers : “Où diable nous conduisez-vous, les gars” ? Et tous commenceront à s’inquiéter, craignant de s’être égarés. Eh bien ! Voilà comme sont les ouvriers américains. Tout le monde dit “Allons ! Johnny, tiens bon, va toujours, la prospérité va revenir.” Mais la route est de plus en plus difficile. Bientôt, il faudra que nous leur demandions où diable ils veulent nous conduire ! Nos patrons nous ont embourbés, c’est à nous maintenant de montrer le chemin. »

Comment on passe le temps sans argent.

… Le soir, on déambule le long de Woodward Avenue, on regarde les affiches de cinéma, on se presse dans les terrains vagues, autour de tous les diseurs de boniment, de tous les orateurs. On y entend les noms presque oubliés des vieux groupements ouvriers, parti prolétarien, parti ouvrier socialiste…

Un homme s’efforce de vendre à une foule nombreuse, mais sceptique, un truc de physique amusante par lequel, si seulement on peut mettre la main sur un homme qui possède un billet de un dollar, on gagne infailliblement vingt-cinq cents. Voici comment :

Le propriétaire du dollar l’enveloppe dans un papier de couleur quelconque, au milieu d’autres papiers de toutes couleurs, puis vous pariez avec lui vingt-cinq cents que le dollar disparaîtra. On ouvre les papiers et ffft ! au lien de son dollar, le bonhomme ne trouve plus que 75 cents en monnaie. Un spectateur, au dernier rang de la foule, crie : « Hé ! mon gros, et ces sous-là, où est-ce qu’on les prend ? »

Comment on se loge sans argent.

… À l’extrémité du Fisher Lodge, se trouve l’asile de nuit géant installé dans l’un des bâtiments inutilisés du groupe Fisher officiellement fermé faute d’argent, mais en réalité parce que les hommes sans foyer qui y habitaient s’étaient passionnés pour leurs réunions et que l’endroit était devenu un « nid de rouges ». – Cette usine a jeté dans les rues et les parcs de Detroit plusieurs milliers de chômeurs. On en voit partout dans l’immense ville inachevée ; les plus économes vivent sous les ponts, dans des abris le long de la rivière, ou encore occupent les chambres de derrière des maisons inhabitées ; les autres dorment n’importe où. Quelques-uns se sont creusé des logements dans un énorme tas de sable abandonné, que surmontent leurs tuyaux de cheminée.

… Quelques vieux « radicaux » ont organisé une sorte de pension de famille près de la rivière, dans un vieux bâtiment de briques. Les chambres, aux étages supérieurs, sont garnies de lits ; au rez-de-chaussée, se trouve la salle publique où l’on peut lire, jouer aux cartes ou aux échecs, au sous-sol, la cuisine, parfaitement organisée, et une salle à manger où vous avez des repas pour cinq ou dix cents, selon l’état de votre porte-monnaie. J’ai fait là un déjeuner fichtrement bon. La cuisine est propre et la nourriture fraîche !

Comment on se nourrit sans argent

… Le secret de leur succès est qu’ils n’achètent jamais de provisions. Ils tiennent le compte exact des magasins ou des marchés qui ne réussissent pas à vendre leur surplus et ils en profitent. Si un détaillant reçoit, par exemple, un gros stock d’oignons, ils ne le perdent pas de vue, et quand les oignons ne trouvent pas d’acquéreurs, ces types s’en font donner par le marchand une ou deux caisses, qui, sans cela, seraient gâtées et perdues. Ces hommes ont compris que dans un moment de dépression causé par la surproduction, un type n’a pas besoin de mourir de faim s’il s’arrange avec ses camarades et oublie que l’argent existe. Un chômeur nous déclare « qu’il n’a jamais si bien vécu ! »

… Dans un bistro, un crieur de journaux discourt. Il fait frais et sombre autour des petites tables. La radio rugit si fort qu’elle emporte la mousse de notre bière. Nous la faisons taire pour entendre le crieur dire ce qu’il n’y a pas dans les journaux. « Voilà une histoire sur quelque chose, sur un sujet tabou. Des hommes se réunissent, à quarante ou cinquante, peut-être, vont dans une épicerie (généralement celle où ils ont l’habitude de se fournir) et demandent du crédit. Le vendeur leur répond qu’il faut payer comptant. Alors, ils lui disent de les laisser faire, qu’ils ne lui veulent pas de mal, mais qu’ils ont besoin de certaines choses. Ils prennent ce qu’il leur faut et s’en vont tranquillement. La fois dont je vous parle, l’employé ne prévint pas la police, mais téléphona au gérant. Et le gérant lui dit qu’il avait bien fait et que moins ces choses-là seraient connues, mieux cela vaudrait. »

– C’est-à-dire que les autres pourraient trouver l’idée bonne ? L’homme incline affirmativement la tête.

John dos Passos
(« New Republic »