À Seattle, dans la république des sans-le-sou

mercredi 25 mai 2011
par  Pany (Tom Jones)

Les chômeurs de la ville de Seattle, aux États-Unis, ont fondé une organisation coopérative d’entr’aide, appelée, la « Ligue des citoyens sans-travail », qui groupe aujourd’hui plus de 40.000 membres. Ne pouvant obtenir de subventions satisfaisantes du budget municipal, la Ligue a décidé d’agir seule.

Les chômeurs… vivent de leur travail !

Les trois grandes ressources de Seattle et de sa région sont le bois, la pêche et l’agriculture… Il y a des milliers de piles de bois en train de pourrir dans les scieries et les entrepôts… Il y a des magasins bondés de boîtes de saumon invendables… Les fruits et les légumes se gâtent dans les champs, faute d’acheteurs… Et en même temps, des hommes, des femmes et des enfants souffrent de la faim et du froid… La Ligue décida d’intervenir… Impossible de toucher au bois des scieries, mais les arbres abondent dans les forêts des environs. Le saumon en boites est la propriété des sociétés de pêcheries, mais les eaux du Pacifique regorgent de poissons.

Des pêcheurs syndiqués, membres de la Ligue, fournirent les bateaux. Les fermiers de la vallée de Yakima autorisèrent les chômeurs à venir recueillir les pommes de terre, pommes et poires invendables ; on obtint des propriétaires de bois la permission d’abattre des arbres. De généreux donateurs offrirent à la Ligue des camions : on organisa des équipes et le programme d’approvisionnement commença à s’exécuter.

Aux approches de l’hiver, la Ligue étendit le champ de son activité… Elle compte parmi ses membres des cordonniers, des tailleurs, des coiffeurs, des menuisiers et toute espèce d’artisans… On installa des ateliers dans tous les locaux de la Ligue… Et maintenant on ressemelle des souliers, on coud des robes, on coupe des cheveux, etc. le tout sans qu’un seul dollar change de mains… Dans cette république des Sans-le-Sou, la seule monnaie qui ait cours, c’est le travail.

En marge du système du profit.

L’un des vingt-deux locaux de la Ligue est installé dans un ancien magasin d’automobiles. Les vitrages ont été recouverts d’une couche de peinture verte… L’ancien salon d’exposition est devenu une salle de distribution. On y a installé un grand comptoir et des rayons comme dans une épicerie… On note sur des registres le nom de chaque famille et la quantité distribuée chaque jour. La valeur des aliments distribués ne doit pas dépasser 2 dollars, 16 cents (55 francs) par semaine pour une famille de quatre personnes. S’il y a des enfants, ou distribue du lait, si possible, et aussi des légumes et des oranges.

Au bout de la pièce, deux portes vitrées : l’une est celle du service médical, qui dispose d’une petite pharmacie, et où l’on peut obtenir des soins dentaires et médicaux gratuits. L’autre est celle du service de distribution du bois de chauffage, débité par des équipes de chômeurs.

À l’autre extrémité se trouvent les bureaux très bien meublés, grâce à la présence dans la section de menuisiers et d’ébénistes en chômage. Tout est bien organisé ; à la fin de la journée, les papiers sont soigneusement classés, et un veilleur de nuit, chômeur lui aussi, fait sa ronde.

Dans l’ancien garage, on a installé les ateliers. Il y a là une menuiserie, un coiffeur, un tailleur, un cordonnier, un atelier de réparations d’automobiles. Le coiffeur coupe les cheveux, mais ne rase pas, car il n’y a pas d’eau courante. Les autos qu’on répare sont des camionnettes qui servent à la Ligue à aller chercher du bois et des légumes, et quelquefois à les livrer à domicile aux malades.

Le sous-sol sert de magasin pour les produits alimentaires, les bois, l’étoffe, etc. À l’exception de la nourriture tous ces produits sont « ciselés », car les chômeurs disent « ciseler » et non pas mendier.

Dans ces locaux, on organise souvent des bals et des soirées… Les chômeurs paient cinq cents d’entrée, les autres vingt-cinq cents… Les attractions sont souvent excellentes, grâce à la présence de musiciens et d’acteurs professionnels parmi les membres de la Ligue…

L’entente avec les campagnes

L’exemple de la ligue de Seattle a été suivi par les villes voisines, et au printemps dernier s’est constituée une Fédération de ligues de chômeurs de l’État de Washington qui a tenu son premier congrès le 29 mai. Le congrès a pris deux résolutions importantes :

La première concerne l’inauguration d’un système de troc entre les communautés rurales et urbaines, et a déjà reçu un commencement d’exécution. Les fermiers ont fourni à la Ligue des produits alimentaires en échange de souliers, de vêtements et de bois. La Ligue a à sa disposition une scierie.

La seconde motion du congrès, votée à l’unanimité, a proclamé que la Fédération ne devait conclure aucune alliance politique, et réserverait ses voix, aux prochaines élections, au parti ou au candidat qui présenterait le programme le plus favorable à une solution de la crise économique.

La lutte contre les expulsions

Le problème du logement a été un des plus ardus qui se soient offerts à la Ligue. Souvent les chômeurs ont recouru à l’action directe… Un jour, une femme revenant de où elle venait d’accoucher, trouva ses cinq antres enfants et son mobilier sur le trottoir. Le mari courut au poste de la Ligue le plus proche, et revint avec une vingtaine d’hommes qui les réinstallèrent dans leur logement. La police, appelée par le propriétaire, refusa d’intervenir.

Dans d’autres cas, la Ligue est intervenue pour faire rétablir le service d’eau, de gaz ou d’électricité interrompus, quelquefois en posant des conduites clandestines. Mais ce sont là des exceptions… Au début de mars, par un froid terrible, on a trouvé une femme en train de chauffer du lait pour son enfant malade à la flamme d’une bougie. Chaque fois qu’elle l’a pu, la Ligue a remédié à des situations de ce genre…

Tom Jones Pany (« Atlantic Monthly »)
(Extrait de « Lu »)